Dans mes yeux, aclarar, et…
Après Dans les yeux de Clara
Et: Condensé d’enfance,
Je suis un vélo dans la nuit.
Dans les givres des aubes d’avril, j’ai traversé. Les jours, pour rallier la nuit, qui n’est pas plurielle non. Elle est pleine et entière et continue. Lune au travers d’un faux vitrage, la glace. J’ai traversé. Vers l’argent là-haut, vers le noir en moi, vers l’obscurité, dans mes yeux. Dans mes yeux pour éclaircir, aclarar [1]! comme dans les yeux d’un chat.
Sur la route vers ici, j’ai goûté. A la douleur, à la souffrance, à ces pesanteurs conjuguées. De corps, d’esprit et par le mouvement j’ai conjuré. Jamais je n’ai cherché à lever le sortilège. Tout est flou, n’est-ce pas ?
Mais peut-être pas moins que dans l’enfance d’un regard, dans les yeux d’une petite Clara, un soir de septembre au Jardin des plantes. Une enfant ça l’effraierait, la nuit, et ne pas savoir par où aller, d’y être seule, dans cette pénombre.
Alors je ne lui lirai pas ces lignes, et laisserai sa mère l’endormir des histoires qu’il lui semblera bon de confier à une enfant de cet âge.
Moi, dans cette nuit aux cent jours, je m’fais chat noir dans les lueurs et n’cherche ni trajectoire, ni sens, rien qu’la densité du sombre. Sûrement parce que c’est un peu comme si j’n’en avais plus, d’ombre.
Il n’y a pas de théorème dans ces lignes-là, il n’y a qu’à aller dans la nuit. J’ai été, ce vélo dans la nuit. Il a été mon ombre de substitution. Ou moi la sienne. Et comment ne pas sourire dans les reliefs calcinés des Monts d’Arrée ? Comment ne pas rire, en longeant la rivière se nommant Hyères ? Comment ne pas frissonner en dormant au long de la Rivière d’Argent et ses courbes en croissant ? Et souffler en approchant d’une Allée du puits ? Ici ou sur la route, revoir un ou deux chats noirs coupant la route menant de l’Ouest au Plantes, menant de Brest à Nantes. Tout se fait flou ? Mais non.
Au Jardin, jusqu’au Plantes, traverser.
Et écouter les passants, entendre une dame dire qu’il faut « le mettre dans un institut et puis voilà ».
Et de voir une poussette d’avril passer. Je ne sais pas s’il y a une Clara dedans, elle doit avoir grandi depuis.
Et comme d’une coordination des cycles, me revoir épousseter la glace d’une toile de tente dans les Andes, comme de le refaire au long d’un canal que j’établis. Les chemins et les routes n’existent pas : nous les traçons nous-mêmes, à partir de trajectoires que nous choisissons.
Aujourd’hui il y a cette enfant dans le parc, chicanant sa grand-mère qui, elle, cède et cède et cède encore. Il ne faut pas céder aux caprices d’un enfant car ils sont autant de manière d’essayer de dominer le monde. Et il ne faut pas enseigner à un enfant dominer le monde ou l’y encourager en lui cédant : il faut lui apprendre à le désirer, comme un chemin qu’on ouvre par le pas suivant, par le tour de roue d’après. Les roues d’un vélo, les roues d’une poussette.
Je suis un vélo dans la nuit, et j’ai épousé la distance. De l’Ouest au Plantes.
Et au Plantes, des tout petits galopent sur des trottinettes. Un vieil homme s’arrête devant moi, à pas cinq mètres, et hésiterait à m’adresser la parole. Un carnet de feuilles au jardin des plantes, qu’y a-t-il de surprenant pourtant ?
Une autre poussette passe, et de petits yeux d’tétine me croisent du regard.
Et avec sa mère, une fillette descend l’allée le long des bancs, en prenant bien soin de mettre un pied dans l’herbe, l’autre sur l’agglomérat. Parfois on ne veut pas choisir, alors on se dessine des voies hybrides.
Et une trentenaire remonte cette même allée, dans des pleurs. Sa désorientation lui fait passer mille coups de fil. Elle y parle de séparation, elle y parle de larmes. Elle n’y perd rien, pas même de la matière. Elle passe encore des coups de fil, se lève, s’assied, un banc puis l’autre. La petite Clara de septembre serait jalouse de voir cette femme utiliser tous les bancs. Mais la petite Clara de septembre aurait aussi de la compassion, celle de l’innocence, de l’enfance, qui se fout de la propriété du monde dès lors qu’il y a des larmes. L’enfance, ce s’rait comme un peu l’anarchie.
Car tout comme elle : les larmes, elles montrent du vulnérable. Et la trentenaire appelle, appelle. Et des lamelles de phrases, rappeuses, rappeuses, insensées. Et elle lape l’air dans ses sanglots. Si elle n’a pas l’air triste, lequel a-t-elle ?
Et en chat noir j’aim’rais bien lui dire, que quand la nuit vient on s’habitue à la pénombre, comme au chant des ombres. Et j’aim’rais bien lui dire qu’ça passera, qu’elle prendra par des routes elle aussi, d’Ouest en Est et où qu’ça lui chant’ra.
Et si elle s’appelait Clara ? Et si elle avait grandi en un éclair de temps, de quelques années ? Qu’elle en avait passé trente, trente-cinq ans ?
Et j’aimerais lui dire, que ça passera. J’aimerais mais regardez-la, elle est trop loin. A deux bancs de moi au moins. Et surtout, elle est trop loin en elle, en détresse. Alors elle appelle, elle appelle. On répond, on ne répond pas. On raccroche, on se dit à plus tard. Et elle a l’air si… les larmes ont l’air si accrochées à ses joues.
Vraiment, ça ne servirait à rien que je lui parle. Elle part. J’aurais dû. Et à l’orée d’une nuit nouvelle, cette femme rajeunira d’un peu de peine, de ce que cette tristesse l’a fait vieillir. Car la tristesse est éphémère, comme le temps qui passe. Dans ses yeux je voudrais éclaircir et… mais sous ses cils, il n’y a qu’elle qui peut aller. Alors elle ira peut-être, de coup de fil en coup de fil, chacun sa façon de faire, et de répéter que « je me suis encore fait quitter » encore et encore et… pleurer.
Ça, il y en a qui peuvent, pleuvoir des joues. Avant de pleuvoir des joies mais avant ça oui, il lui faudra plier, plier, plier, et se supplier de revenir, revenir à elle-même. De mettre fin au théorème de ces relations dont elle espéra, qui expirèrent, dont elle espèrera peut-être encore.
Au Plantes, elle est trop aveuglée pour voir los espejos[2], les reflets ! D’elle, sur ces visages de passants que moi, je regarde. Elle entre en nuit et, aveuglée par la douleur, ne voit pas ces versions d’elle chez ces gens, au passé ou futur. Elle ne se dit pas que le monde existe encore, elle se dit juste que le monde l’a quittée. Et dans quelque temps peut-être, loin des Plantes, loin de ces bancs, cette trentenaire en Converse, en conversation avec sa tristesse plus qu’avec ceux qu’elle appelle à tout va… peut-être se figurera-t-elle l’extrême inverse : de l’indépendance affective.
Et peut-être qu’elle reviendra au parc, et croisera de ces ados qui descendent la faible pente en skate-board. La petite Clara de septembre serait jalouse. Si elle n’est pas cette femme, la petite Clara de septembre a-t-elle maintenant l’âge de grimper sur ces planches ? Elle pourrait montrer à cette trentenaire aux boucles châtains que tout glisse, tout finit par filer, comme l’eau dans les rivières d’Argent. Je les verrais bien, copines à trois décennies d’écart, descendre assises sur leurs planches et me passer devant.
Dans quelques années, peut-être cette femme dans une détresse comme adolescente, dans sa marinière rouge qui converse de la même couleur avec ses chaussures et un jean ample, peut-être… ! Que cette femme reviendra au Plantes avec une petite Clara au bout de la main.
Ou au bout du ventre, comme cette femme qui passe avec une amie, promenade au Plantes en attendant le jour où la vie poussera pour de bon.
Et un couple de quadra lui succède sur le passage, avec pas moins de huit gamins de quatre à cinq ans. Ils les suivent, ils ne peuvent que les suivre. Car la vie suit son cours sur cette allée des Plantes. Comme l’eau-argent d’une rivière, oui.
Et en fond, de vieux parents sont pris en photo face à ce banc trop haut pour eux. Il faut être allé au Jardin des plantes à Nantes, pour comprendre. La petite Clara de septembre comprendrait.
Et qu’est-ce qu’elle veut dire d’ailleurs, cette sculpture d’un banc immense et trop haut pour tout le monde ? Que l’amour est une chose inaccessible ? Ou peut-être qu’il est cet endroit en nous, ce sentiment sur lequel on ne peut s’asseoir ?
Et l’allée se vide des pleurs de la trentenaire châtain aux boucles rouges qui conversent avec sa gorge ceinturée de tristesse, d’une tristesse bleue comme un jean ou… violette, comme les fleurs des massifs, ou massive, comme un crépuscule qui n’en finirait jamais.
Et moi, j’aimerais aussi, que le crépuscule ne finisse jamais, embrassant la nuit ou l’enlaçant, comme en un autre jardin des plantes. A cette pensée, une quinqua m’enfume de sa clope et me laisse un regard mauvais, autant que son tabac. Elle va à la suite de la trentenaire là-bas. Qu’elle n’aille pas lui refiler de sa fumée ! A celle qui pleure, déjà d’elle-même trop embuée.
Et comme un écho je l’entendrais encore, passer des coups de fil. Elle en passe sûrement. Elle fuit en avant, au contact d’autres, ses proches ou ceux qui voudront bien l’écouter. Et dans sa solitude ensuite, elle se cherchera sans savoir qu’elle se cherche, elle errera comme un cours d’eau de l’Ouest au Plantes, qui ne se demande pas s’il se cherche ou s’il erre : il va.
Elle ira alors, dans la souveraine indépendance du cours des choses, dans des illusions modernes, dans des illusions de mouvement d’abord, avant de voir mieux dans la nuit et… quand on commence de voir dans la nuit, dans la glace, l’ai-je dit ?
Au Plantes au printemps, après le gel c’est dans le ton : dans la nuit, à aller et aller encore, comme au long de bancs, la première chose que l’on distingue soudain… mais vous savez. Soi. Exposé, vulnérable, à vif. Comme l’argent extrait d’on ne sait quelle amalgamation de temps. Puis des séquelles de cette chimie, cette femme qui va dans la nuit de coups de fils en fils coupés, en phrases décousues et entrecoupées… Des séquelles de cette chimie, après s’être extraite de sa tristesse, elle entreverra peut-être le chemin derrière elle. L’oubliera. Car on oblitère toujours la souffrance, à terme.
Et elle regardera devant. Il n’y aura pas d’chemin, pas d’cours d’eau mais en plus d’elle-même, il y aura peut-être un autre humain, une autre humaine au-devant, peut-être même une petite Clara de septembre. Je lui souhaite.
Je n’ai pas parlé à cette femme-là, qui pleurait, mais j’aurais dû. Quoique, j’aurais été bien incapable de lui dire tout ça, et elle de l’entendre. Alors la voilà qui franchit le pas du portail des Plantes en conversant avec ses chaussures, et ses larmes avec qui que ce soit au téléphone.
Et puis… vieilli de tout ça d’pages de vie, d’encre et de cours de rivière, un vieil homme-à-canne passe. Il me regarde même pas intrigué mais guilleret malgré le fait de se traîner comme une petite forme verticale un peu figée. Ses petits pas le font aller sans cahot d’épaule, comme s’il glissait sur un skate-board, ou comme s’il était la surface de l’eau sur la Rivière d’Argent et l’allée il la descend, bon gré mal gré.
Et ce vieil homme-à-canne passe. Il se tiendra loin des canards. Est-ce lié ?
Moi en chat noir j’me mets en évidence, silencieux, comme des mercredis soir dans un certain café. J’accroche des signes sur le papier, je laisse ceux de la mare : tranquilles. Je n’sais même s’il y en a.
Tout à coup l’allée se fait vide, quelques secondes. Quelques secondes tout juste, le temps de repenser à une apparition, qui en d’autres temps aux heures du crépuscule, descendit l’allée et s’assit, sur ce même banc.
Une autre poussette passe, qu’y a-t-il à dire ? Un petit garçon dedans, comme une vie qui commence. Comme une vie à recommencer ? Ceci est une parole de chat, dont on dit qu’ils ont plusieurs…
Vise ! Une autre poussette. Poussée par une hispanique qui dans les essoufflements que lui provoque l’allée dit « de Poesía ». Eh ! Quelle meilleure fin ? Quel meilleur départ ?
Il fût un temps où je suivis un vélo dans la nuit. Aujourd’hui, ces nuits, de la rivière Hyères à la Rivière d’Argent, j’ai été ce vélo dans la nuit.
Je suis, un vélo dans la nuit. Et je vais : pour aclarar, pour éclaircir, dans mes yeux. Pour m’éclaircir un chemin par le simple fait de traverser.
De Brest à Nantes, de l’Ouest au Plantes, et… ?
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle
[1] Éclaircir, dissiper
[2] Les miroirs