Archipelismo | Nouvelle publiée à Liège, Belgique

Recueil Uni-vers - Archipelismo - Jean-Marie Loison-Mochon 3

Nouvelle issue du recueil illustré par l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège

Quelle nouvelle, citoyen ? Edition 2022-2023 – Uni…vers

ISBN 978-2-9601450-9-0

Dépôt légal D/2014/13.351/10

 

A Agustina

et Annaïg

 que j’espère rencontrer un jour

 

Île d’Andrinople

14 septembre 2036

 

« Puisqu’il n’y a plus ni jour, nuit, ni pays, si peu de cette époque et sûrement même plus cette ville d’alors… je fais avec ce qu’il m’en reste pour t’écrire. Le reste, les dates sont de ces choses qui en font partie. Pour toi aussi peut-être ?

Je sais avoir déjà passé 1 000 lettres à la répéter, cette soirée, à la décrire encore et encore, sous toutes les coutures, à la recomposer, sous couvert du retentissement de cette nuit-là. Et la preuve qu’il porte encore, cet air que toi et moi émettions : je t’en écris toujours des pages.

Alors cette nuit-là, je vais faire comme si c’était la première fois que j’en caressais le souvenir.

J’invoque ce soir d’il y a exactement 12 ans, quand tout à coup tu es venue t’asseoir dans le crépuscule de ce parc. Tout à côté de moi, tout de suite tu t’es mise de biais : tu ne venais pas pour rien. Je te regarde dans les yeux, feins l’assurance, fais semblant de ne pas être surpris ou hébété par ce qu’ils me lancent de curiosité, ces regards. J’oblique aussi. Après les regards, le dialogue s’engage…

J’aime ce court silence entre nous, entre deux de tes phrases dont tu pèses les mots. Tu ne me regardes plus. Sur les marches en surplomb de la place, je sens que tu cherches comment formuler des choses qui relèvent de l’intime, à un inconnu cueilli sur un banc trois heures plus tôt. J’aime ce court instant car il m’autorise à déshabiller ton profil. Le surajout à ton sourire, c’est comme ça que j’ai baptisé cette fossette depuis… Ce surajout il s’évanouit dans le soir, dans tes pensées. Tu n’as pas trente ans et tes cheveux s’argentent. On dirait que ce qu’il y a de lune là-haut s’écoule dans ta chevelure noire… »

 

*

 

Discours d’Agustina De la Serna

Représentante de l’île d’Andrinople

Société des Îles-Nations,

11 décembre 2064

 

« … Dois-je le dire en clair, mesdames et messieurs les délégués ? Que l’Îlusianisme veut transformer cette réunion en un vain tournoi oratoire au lieu de résoudre les graves problèmes du monde. Nous devons l’en empêcher. Devons-nous seulement encore nous rappeler, à tous, que le monde n’est plus le monde depuis quatre décennies maintenant ? Et que pourtant, au sortir de l’interminable Hiver de cendres, les Îles-Unies n’ont pas perdu une seconde avant d’engager leur tentative de propagation d’une hégémonie nouvelle, situation qui va en s’aggravant, au détriment de toutes les îles du monde depuis 25 ans.

Notre île d’Andrinople refuse que cet état de fait dure même une année de plus, et nous nous présentons à vous aujourd’hui, oui, pour l’empêcher. Nous nous sentons le droit et l’obligation de le faire dans la mesure où notre île est l’un des points constants de friction, un des endroits du monde où les principes qui fondent les droits des petites îles à leur souveraineté, est mis à l’épreuve jour après jour et minute après minute. Andrinople, par son action et son exemple quotidien, entend montrer que les îles peuvent bel et bien se libérer et se maintenir libres dans les actuelles conditions de l’humanité. »

 

*

 

 

 

Île d’Andrinople

14 septembre 2051

 

« Je relis cette lettre du même jour il y a 15 ans. Ma poésie me semble un peu pathétique avec le temps, mais l’émotion que ça m’inspire, de te revoir ce soir-là, elle est encore bien présente. Peut-être même est-elle plus vivace encore, aussi forte que cet écran de lumière lunaire qui nous tombait dessus. Si nous nous étions doutés ce soir-là…

Où que tu sois, j’aimerais te le demander : est-ce que tu réalises ? Que cela fait déjà 27 ans. Peut-être ne réalises-tu pas, n’étant tout simplement plus là. Je préfère me dire que si. Que tu es quelque part depuis, que tu n’es pas morte avec tant et tant d’autres à cette période. Et si comme moi tu es de ceux-là qui ont pu poursuivre l’existence… qu’en as-tu fait alors ? Une question me brûle les doigts dans ce cas… as-tu gardé quelque chose en toi de ce 14 septembre d’il y a tant d’années ? Comme beaucoup de fois de ma vie d’avant tout ça, je me dis que j’aurais dû agir davantage, j’aurais dû opter, prendre mon parti. J’aurais dû ! Cette conjugaison est ma malédiction. Après les événements… les années l’ont autant conjurée qu’aggravée. Tel est le destin de ce que touche l’irrémédiable.

Ce soir-là oui, j’aurais dû prendre le pari d’une chose, suivre mon instinct. Et t’en souviendrais-tu ? Que j’avais presque essayé, quelques instants après sur les marches. Je m’étais arrêté de parler. Nous étions assis la tête tournée l’un vers l’autre, et j’avais insisté du regard, dans tes yeux. Tu t’étais laissée faire mais avec cette électricité dedans, furieusement indocile. J’avais la sensation de capter mille mouvements de pensée derrière le rideau de tes iris, mais n’avoir le sens d’aucune. Lassée de me voir te regarder ainsi, peut-être, ou me demandant implicitement de me lancer, tu m’avais provoqué d’un « quoi ? ». Je m’étais alors voulu honnête, transparent. Je t’avais déjà parlé de tes yeux, dont je cernais mal la couleur et je n’avais donc pu qu’ajouter « vraiment… il se passe quelque chose dans tes yeux ». Et toi comme une parade, d’un réflexe, tu m’avais balancé ce « Y s’passe que j’te regarde ». Et moi… comment ai-je pu laisser passer cet instant ? Je n’en ai maintenant que la brûlure ou l’écho : l’irrémédiable, fardeau de ceux qui auraient dû agir.

 

*

 

Discours d’Agustina De la Serna

Société des Îles-Nations,

11 décembre 2064

 

« … De tous les problèmes incandescents que doit traiter cette Assemblée, l’un de ceux qui pour nous a une particulière signification et dont la définition, nous le croyons, ne doit laisser aucune forme de doute à personne, est celui de la coexistence pacifique entre îles de régimes socioéconomiques distincts.

Il nous est inévitable de pointer les faits historiques qui ont conduit à cette énième alerte que nous formulons ici, ce jour. Quand l’humanité se préparait à essuyer les conséquences de son affront aux choses de la nature -peu nous importe l’action humaine ayant pu déclencher l’éruption du Popocatépetl- les pays régnant alors prirent le parti, d’une part, de neutraliser tous leurs rivaux potentiels au prétexte d’une tentative d’agression (dont nous savons maintenant qu’elle était pure fiction) et ce faisant, provoquèrent le conflit que nous connûmes. Conflit qui dégénéra en la tragédie humaine et naturelle la plus grave qu’ait eu à connaître le genre humain.

D’autre part, dans une pure reproduction des inégalités entre nations, ces pays qui se firent la guerre furent les premiers à s’arroger les ressources, savoirs, technologies et moyens de production au moment du grand effondrement. Episode connu dans de nombreux territoires sous le nom de Grande débandade. Ces mouvements eurent lieu en prévision des crues inouïes qui redessinèrent ensuite la carte du monde. Ils furent évidemment menés au mépris de tous les Etats en développement ou sous-développés qui subirent de plein fouet le cataclysme conjugué des catastrophes naturelles que furent l’Hiver de cendres et le Grande submersion à la pulvérisation totale du modèle économique de dépendance -et non d’interdépendance- qui existait il y a 40 ans. Famines, épidémies, massacres consécutifs aux innombrables guerres civiles : des faits que l’Histoire des Hommes ne pourra oublier, que la mémoire humaine devra se faire un devoir de ne pas oublier.

Aujourd’hui les Îles-Unies, et bon gré mal gré, toutes les îles qui collaborent ou se soumettent au courant Îlusianiste, en viendraient à réimposer l’exact même état des déséquilibres du monde qu’à cette époque, alors même qu’il faillit coûter à l’humanité jusqu’à son avenir, et généra un recul technologique globalisé à 95% des quelques millions d’hommes et femmes qui survécurent.

En effet, si depuis 40 ans plus aucun humain ne peut se targuer d’avoir volé, que l’aviation qui reliait les peuples n’existe plus, que toute forme de communication avancée a été retirée à cette immense majorité de survivants durant l’Hiver de cendres, c’est à l’égoïsme des élites de l’ancien temps que nous le devons.

A présent, nous sommes face à une situation dans laquelle la paix du monde est en danger. Dans toutes les parties du globe, l’Îlusianisme essaie d’imposer ce que doit être la coexistence. Nous, tenants de l’Archipelismo, avons toujours maintenu que la coexistence pacifique entre nations n’englobe pas la coexistence entre exploiteurs et exploités, entre oppresseurs et opprimés. »

 

*

 

Île d’Andrinople

14 septembre 2051

 

« En tout cas… peut-être est-ce la dernière lettre que je peux t’écrire. Peut-être aussi au fond, est-ce pour le mieux car en 29 ans, qu’ai-je cultivé à part notre occasion manquée ? Tu ne m’as pas fait passer à côté d’un amour, ne t’inquiète pas. La vie après m’en a enlevé jusqu’à l’idée.

Si tu as survécu, ton île a probablement pratiqué la même politique de perpétuation de l’espèce. C’est curieux, je ne t’avais jamais écrit de ça. Peut-être avais-je encore la perspective de te retrouver, et que ce faisant, je ne voulais entacher un possible d’aucune manière que ce soit. Mais maintenant qu’il se pourrait que je t’écrive adieu… je peux te le raconter.

Ici, ils ne nous y ont pas forcé mais malgré tout, j’ai contribué. Je voulais me dire que si j’avais survécu il fallait qu’il y ait un sens à cela. Ainsi, depuis l’Hiver de cendres, depuis la réouverture des voies de communication, peut-être ai-je des enfants sur cette île ou une autre. Enfin. Aucune de ces femmes ne m’a donné le goût.

Comment l’avoir après tout ? Sur une Terre qui n’était plus la Terre, tenus par la faim et le manque de tout, un monde incapable d’éveiller l’espoir mais seulement la nécessité, de rallier le lendemain ? Aujourd’hui tout va mieux. Du moins… tout allait mieux. Puisque ce groupement dont je t’ai parlé, des Îles-Unies, vient de déclarer l’embargo contre Andrinople et toute île refusant le marché, je vais me trouver sans plus une feuille. Des centaines d’îles alentour se sont soumises, nous privant de tout, jusqu’au droit même de me souvenir, de t’écrire que je me souviens. Et je […] »

 

*

 

Île d’Acropora

12 décembre 2064

 

« C’est émouvant d’être ici, tu trouves pas ?

-Ça… à l’aube on peut pas dire que ça enlève de la grandeur à l’instant. J’savais bien que t’étais sensible derrière tes rides !

-Hey là, doucement jeune homme, ‘faudrait pas que tu m’gâches la joie qu’il y a à être ici.

-Jeune homme, jeune homme, c’est très gentil de ta part à un homme qui a passé les quarante ans.

-Ça n’en reste pas moins vrai ! Quand ma sœur t’a prise avec elle au moment de tout ça, t’étais que l’enfant que tu m’es resté depuis, Andres.

-Et quarante ans après tout ça, on est là, les jambes ballantes au-dessus de la mer. Y paraît qu’y’a même plus cinquante mètres à construire. Si ça s’trouve ils sont là à faire pareil que nous derrière la brume du matin.

-A l’époque on aurait pris un canot ou n’importe quel bateau ! On n’aurait pas attendu la jonction pour aller s’embrasser.

-Ouais mais tu sais comment est la mer. Et puis avec les coraux, j’suis même pas sûr qu’on aurait pu mettre une coque à l’eau.

-On va pas se plaindre des coraux, hein Andrès. Quand t’étais petit on se serait pas douté qu’ils étaient là sous l’eau. Ça a changé beaucoup de choses pour notre île et toutes les îles d’ailleurs, de savoir que la vie pouvait encore proliférer là-dessous.

-Ça a ouvert des perspectives… D’ailleurs t’as entendu le discours hier ? »

 

*

 

Discours d’Agustina De la Serna

Société des Îles-Nations,

11 décembre 2064

 

« Madame la présidente, l’un des thèmes fondamentaux de cette conférence est celui du désarmement général et complet. Le porte-parole de l’Archipelismo avertissait, dans son intervention devant cette assemblée, que de tout temps les courses d’économies concurrentielles ont amené la guerre. Il y a de nouvelles puissances économiques dans le monde, les possibilités d’une confrontation grandissent.

Les Îles-Unies et leurs vassaux ou alliés veulent faire entendre au monde que la flotte maritime dont ils disposent leur sert à diffuser un nouvel élan de modernité sur la planète. La réalité révèle au contraire que cette capacité de navigation ne sert qu’un nouvel expansionnisme reposant sur les savoirs et ressources qu’ils confisquèrent au monde à l’époque de la Grande débandade, leur permettant désormais de soudoyer les peuples pour les artefacts et matières premières dont ils manquent, tout en marchandant de tout leur poids, et de tout le poids de leur cynisme, avec les îles du monde manquant de tout, sauf des souffrances même du manque nées de quarante années de dépression.

D’ailleurs, récemment, le gouvernement îlusianiste a aussi interdit la vente de médicaments à Andrinople, ôtant définitivement le masque d’humanitarisme avec lequel il prétendait occulter le caractère agressif que revêt le blocus contre le peuple de notre île.

Mesdames et messieurs les déléguées, nous ne pouvons croire qu’il s’agisse de la coexistence pacifique que vous appelez, comme nous, de vos vœux. »

 

*

 

Île d’Acropora

12 décembre 2064

 

« On n’en a jamais parlé mais, pourquoi t’as pas eu d’enfant ?

-J’vais faire une réponse pour le gosse que tu es, Andrès : il faut trouver la bonne personne. Après tout ça, il m’a semblé plus important de m’donner au monde qu’à quelqu’un. A commencer par ce pont que nous construisons.

-Le monde est fait d’hommes et de femmes aussi, il n’y a pas que ce pont. Pour ce qui est des hommes, moi…

-Je sais bien Andrès. De ce point de vue ça m’ravit que tu aies grandi sur notre île et pas sur certaines autres…

-Ah, ça ! Vive la liberté. Non mais plus sérieusement, t’as jamais voulu ?

-Avant 2024, si. J’avais été avec quelqu’un pendant quelques années. Mais on n’est pas toujours prêt au même moment.

-Tu m’as jamais parlé de cette personne, si ?

-C’était quelqu’un de… allez, c’est loin Andrès ! Et ma vie, malgré ce foutu Hiver de cendres et toutes ces guerres, je ne la changerais pour rien. Elle a été pleine de joies, de partage, de résistance aussi, d’amitiés et…

-Attends attends, j’te vois venir à changer de sujet, là ! Pour une fois qu’on en parle, quand même, développe un peu ! Il n’y a eu que cette personne-là ou il y en a eu d’autres ? Homme ou femme d’ailleurs ? Je m’rends compte que j’t’avais jamais posé la question… !

-…

-Quoi ? ça te gêne ? Non, c’est pas ça ! Il y a eu quelqu’un ? »

 

*

Discours d’Agustina De la Serna

Société des Îles-Nations,

11 décembre 2064

 

« … par ailleurs, nous exprimons une nouvelle fois que les fléaux colonialistes qui empêchent le développement des peuples ne s’expriment pas seulement dans les relations à caractère politique. Ce que nous appelons la détérioration des conditions d’échanges économiques n’est rien d’autre que le résultat des échanges inéquitables entre îles productrices de matières premières et îles industrielles qui dominent le marché et imposent une apparente justice et équitabilité dans les échanges de valeurs. Mesdames et messieurs les délégués, nous vous adressons cette question : le progrès est-il encore le progrès s’il sert à asservir les masses ?

Nous sommes conscients que deux visions du monde s’opposent. Laquelle, selon vous, s’annonce comme la plus fertile en futur pour l’humanité ?

Est-ce celle de cette nouvelle main invisible qui entend laisser les politiques insulaires agissant pour leurs seuls intérêts, contribuer à générer une richesse qui prétendument profitera au bien commun ? Si vous prenez ce chemin, nous vous demandons alors : pourquoi cette main ne reste-t-elle pas invisible au moment du partage équitable des richesses de la nouvelle humanité ? Pourquoi apparaît-elle à chaque fois que la volonté des peuples insulaires s’essaie à la repousser ?

En ce sens, plus récemment encore, le royaume de l’île Gorgonacia, simplement pour avoir maintenu une attitude neutre et ne pas s’être plié aux machinations de l’îlusianisme, s’est trouvé sujet de tout type d’attaques fourbes et brutales. »

 

*

 

Île d’Acropora

12 décembre 2064

 

« -…

-Non mais réponds-moi ! D’ailleurs tu as toujours vécu par ici ?

-Oui mais j’ai fait quelques voyages.

-Où ça ?

-Par exemple à Quito, Buenos Aires…

-C’était où ça déjà ?

-A chaque fois que j’entends un jeune me poser cette question, ça me serre le cœur.

-Pardon.

-Non mais et toi Andrès, puisque les hommes te plaisent, dis-moi un peu !

-J’te vois venir tu sais, tu changes de sujet encore l’air de rien ! Et moi… oui il y a des hommes mais va savoir pourquoi, ils veulent tous migrer vers les Îles-Unies. Moi, j’veux rester !

-C’est vrai que pour vous, aller là-bas, ça relève du non-sens…

-Ils y vont pour fuir la pauvreté. Dans leur esprit, sûrement que le niveau de vie ça vaut plus cher que l’amour. Mais j’sais pas si on peut vraiment renoncer à son désir.

Moi, j’suis fatigué de ce monde où l’on passe son temps à se fuir les uns les autres, à faire semblant de lutter, tout ça parce qu’on a peur. Prendre un bateau et s’casser, toujours une raison ou une autre pour partir…

-Alors toi Andrès, tu restes et tu construis des ponts.

-Eh, qu’est-ce que tu veux. Si tu veux être aimé, aime.

-Hein ?

-C’est du latin à l’origine. J’conserve des trucs de ton époque.

– Oui mais je comprends pas le rapport. Et t’es gentil mais j’remonte pas à si loin !

-Ben que ce soit vers une île ou vers quelqu’un en soi, construire un pont c’est quand même plus une valeur d’avenir que d’attendre qu’un bateau se fasse le caprice de revenir… Le manque et l’absence ça a vite tendance à devenir la dictature. Tandis qu’un pont c’est pas un fil à la patte : c’est un possible. On sera jamais obligé de le traverser !

-J’aurais jamais pensé que les coraux puissent suggérer tout ça. »

 

*

 

Discours d’Agustina De la Serna

Société des Îles-Nations,

11 décembre 2064

 

« … ou opterez-vous, mesdames et messieurs les délégués, pour la vision que l’Archipelismo défend ? Dans des temps très anciens, un aviateur écrivit que « la grandeur d’un métier est d’unir des hommes ». Nombre des travailleurs se réclamant de l’Archipelismo n’ont pas d’autre but, vous le comprendrez.

Si les lois de la nature humaine ont conduit nos sociétés à se déchirer depuis des milliers d’années, pour les ressources, l’influence et le pouvoir, la Nature elle-même nous a rappelé la sienne, en faisant apparaître sur les côtes de centaines de nos îles des récifs coraliens d’abondance et d’ampleur inédites. A l’image du lichen à l’air libre, quel humain aurait pu penser que le corail, plutôt que de rendre l’âme face à la terrible radioactivité de nos guerres, saurait rester vulnérable et ouvert à la vie, jusqu’à muter pour cette nouvelle évolution qu’il donne à observer partout sur Terre ?

Très vite, le corail a brisé des courants, abrité des îles entières des caprices du temps, jusqu’à tisser des liens sous-marins manifestes et visibles entre nos îles. En cela, l’Archipelismo ne fait que s’en remettre à la loi de ces océans qui nous hébergent, et à la parallèle de ces jonctions, fruits de la nature, en épousant la suggestion faite par notre planète : plutôt que d’articuler des interdépendances précaires, invisibles et violentes, matérialisons des ponts entre nos îles.

Nous voulons construire l’Archipelismo ! Nous nous sommes déclarés partisans de ceux qui luttent pour la paix. Nous voulons la paix. Nous voulons construire une vie meilleure pour notre peuple et pour cela, nous évitons au maximum de tomber dans les provocations manigancées par l’Îlusianisme, mais, nous connaissons la mentalité de ses gouvernants ; ils veulent nous faire payer très cher le prix de cette paix. 

En effet, suivant le vieil adage persiflant de diviser pour mieux régner, l’Îlusianisme n’a que trop compris qu’il n’était pas dans son intérêt de laisser ces ponts-coraux se… »

 

*

 

Île d’Acropora

12 décembre 2064

 

« Franchement, je comprends pas comment tu as fait.

-Comment j’ai fait quoi Andrès ?

-Parce que t’as quoi maintenant, 65, 68 ans ?

-Tu te rattrapes de ce que tu as dit de mes rides tout à l’heure, sale gosse va ! 71.

-Je me rattrape de rien du tout. Elles sont belles tes rides, on peut y voir que malgré tout, tu as souri toute ta vie.

-Bon. Et comment j’ai fait quoi alors ?

-Comment t’as fait pour pas tomber dans l’amour, en 71 années de vie ! Moi je peux pas, je pourrais jamais ! Il faut que j’tombe dedans ! Je veux jouer pour de vrai.

-Mais j’ai aimé, Andrès. Toute ma vie, toi, ma sœur, chacun de mes amis. Et malgré toute cette pauvreté, toutes ces guerres, famines, j’ai aimé aussi l’idée que l’humanité pouvait aller vers le mieux. Jusqu’à construire ce pont sur lequel nous sommes assis comme des enfants, ce pont que nous avons construit ensemble !

-Non mais là tu es encore en train de me balad…

-Non. J’ai eu des hommes aussi. Il fallait bien éponger toute cette mort avec de la pulsion de vie. Le désir, il n’y a rien de plus incontournable. Et pas que pour un corps.

Voilà, Andrès.

-Oui mais en tant que femme auprès d’un homme, ou inversement, tu…

-Ces quarante dernières années… il y avait déjà trop à faire à essayer d’être de tous ces autres, qui ont voulu relever un peu le monde.

Et pour l’amour dont tu parles -sinon je vois bien que tu ne vas pas t’avouer vaincu- peut-être qu’avant 2024, avant même ce cataclysme, je me suis simplement aussi trop brûlée. Il y a eu un homme comme je te disais, puis ça s’est fini car… je ne sais pas.

-Tu as pourtant tout de ces gens qui aiment foncer…

-Oui mais sur une première fois. Quand je me brûle, après je sais ce que ça fait et…

-Et puisque je ne vais pas m’avouer vaincu : tu n’as répondu qu’un silence tout à l’heure. Depuis cet homme-là, il y a eu quelqu’un ?

-…

-Encore ce silence !

-Peut-être qu’il y aurait pu avoir…

-Mais ?

-Andrès !

-Raconte-moi et j’arrête.

-Peut-être qu’il y aurait pu avoir mais c’était quelques jours avant l’éruption, puis la guerre. Avec des « si ? » ! Qu’est-ce que tu voudrais que je fasse avec des « si ? » hein ? J’t’ai dit, ma vie je l’ai aimée tout du long, tout comme elle a été.

-Bien bien, je te laisse tranquille ma tante.

Et sinon le désir à 71 ans, ça existe encore ou…

-Andrès !

-Non mais pour que j’sache pour moi plus tard quoi ! J’dis ça parce que regarde, la brume se dissipe. C’étaient des conneries la distance restante, leur pont il est même pas à 30 mètres, regarde-les là-bas ! »

 

*

 

Discours d’Agustina De la Serna

Société des Îles-Nations,

11 décembre 2064

 

« Nous, partisans de l’Archipelismo, le proclamons aujourd’hui : il n’y a pas de petits ennemis ni de forces négligeables, puisqu’il n’y a déjà plus de peuples isolés. En effet, les ponts-coraux apparaissent désormais à tous comme un enjeu majeur pour le futur de paix et de prospérité. Malheureusement…

Mesdames et messieurs les délégués, je voudrais me référer au douloureux cas de l’île Oconga, unique dans l’histoire du monde moderne, qui montre comment le droit des peuples peut être moqué dans la plus absolue impunité et avec le cynisme le plus insolent. Les énormes ressources que possède l’Oconga et que les nations îlusianistes veulent maintenir sous leur contrôle, sont la raison directe de tout cela. Cela, mesdames et messieurs les délégués ? Est cette situation qui, malgré la tutelle de notre organisation commune, Société des Îles-Unies, a dégénéré jusqu’à déboucher sur l’expropriation pure et simple d’une population entière de sa propre île.

Comment pourrons-nous oublier, mesdames et messieurs les délégués, que pour une somme dérisoire et quelques embarcations, le peuple de l’île Oconga aura été contraint à l’exil et à l’indéfini hostilité des eaux ? Oui, ce, sans possibilité de retour, permettant ainsi à des conglomérats îlusianistes d’exploiter à plein et sans plus une once d’humanité, les sols de l’île Oconga. Tandis que son peuple en errance est exposé jour après jour aux dangers des mers les plus inhospitalières. Ce peuple, désormais tristement désigné comme Le pays sur l’eau.

Mesdames et messieurs les délégués, s’ajoutant à l’Oconga, Gorgonacia et Andrinople, dans les années récentes, connaissent également de l’agression directe les îles d’Octocora, Muricate et Montipora dont les côtes ont été violées par la flotte îlusianiste, jusqu’à répéter trois fois le même épisode, à savoir : que les récifs coraliens les environnant ont été méticuleusement dynamités par les néo-impérialistes. Et par la même occasion, l’un des tout premiers ponts que l’Archipelismo était parvenu à bâtir entre Octocora et Andrinople.

N’est-ce alors pas un outrage supplémentaire que les tenants de l’Archipelismo soient désignés comme « terroristes et ennemis du genre humain » par le gouvernement des Îles-Unies, pour ce que par leurs constructions, ils endommageraient prétendument -nous citons ici les récentes prises de position de l’Union des Îles-Unifiées, association insulaire à la botte des Îles-Unies- « la Terre nouvelle que Dieu, dans son infinie miséricorde, a bien voulu donner à l’humanité après la divine et terrible punition de l’Hiver de cendres ».

Les Îlusianistes se préparent à réprimer les peuples se réclamant de l’Archipelismo… »

 

*

 

Île d’Acropora

12 décembre 2064

 

« Ils nous font signe, regarde ! Si on leur crie quelque chose, tu crois qu’ils vont comprendre ?

-Je sais pas quelle langue ceux-là parlent, Andrès. Il paraît que leur île refuse de proclamer toute langue officielle.

-Ah dommage, y’en a un ou deux qui auraient des silhouettes pas inintéressantes ! J’aimerais bien leur dire d’approcher.

-Patience Andrès, plus que quelques jours !

-Et tiens, regarde encore en face le groupe de viocs là-bas ! On n’en a pas beaucoup ici sur notre île.

Les viocs ils doivent avoir mon âge Andrès !

-Mais non ! Tu fais carrément plus jeune ! Regarde, y’en a un qui est tellement cuit dès l’réveil qu’il s’assied déjà !

C’est quoi le long tube qu’il tient dans sa main ? Un fusil ?

-Aucune idée Andrès. Non, ça m’étonnerait que ça soit une arme.

-Il sort un truc de sa poche, non ? »

 

*

 

Discours d’Agustina De la Serna

Société des Îles-Nations,

11 décembre 2064

 

« Les Îles-Unies interviennent dans les territoires de l’Archipelismo, invoquant la défense des institutions libres. Viendra le jour où cette Assemblée acquerra plus encore de maturité et exigera du gouvernement îlusianiste des garanties pour les populations âgées, pauvres et homosexuelles qui vivent dans ce pays.

Si les immenses déplacements de populations d’il y a quarante ans ont engendré le plus grand métissage jamais vu sur les îles du monde, à l’exception de celles où des affrontements ethniques ont tragiquement débouché sur des massacres, et qu’à l’heure actuelle la notion de racisme semblerait s’éteindre comme la peste il y a des siècles, les Îles-Unies ont établi une nouvelle manière de discriminer : sur la base de l’improductivité.

A ce titre, sont rapportées de manière publique et au sein de la Société des Îles-Unies, des condamnations ou disparitions d’invalides, d’âge ou d’incapacité, de villages entiers aux compétences trop peu développées et même de citoyens homosexuels pour l’improductivité, de facto, de leur orientation sexuelle à perpétuer l’espèce.

Ainsi, comment peut se constituer gendarme de la liberté, celui qui assassine ses propres enfants et les discrimine quotidiennement, mesdames et messieurs les délégués ? »

 

*

 

Île d’Andrinople

12 décembre 2064

 

« On dirait pas des bruits de moteur ?

-Si, j’crois bien.

-Nos voisins ont des machines pour la construction ?

-Eh, j’sais pas.

-On est tellement isolés ici ! Ils vont déchanter en face, quand ils vont avoir traversé une fois. On aura tellement l’air de pouilleux et d’arriérés. Y z’en feront peut-être même péter le pont histoire de plus nous voir !

-Aha, arrête, dis pas ça ! ça va être beau.

-J’espère bien ! Mais ça m’dit pas c’que c’est, tous ces bruits. Y’a encore ce qu’il faut de brume… »

 

*

 

Discours d’Agustina De la Serna

Société des Îles-Nations,

11 décembre 2064

 

« Andrinople, mesdames et messieurs les délégués, libre et souveraine, sans chaîne qui ne la contraigne par personne, sans investissements étrangers sur son territoire, sans proconsuls qui influencent sa politique, peut parler le front haut devant cette Assemblée, appelant à ce que la vague d’Archipelismo soit différente de toutes les submersions que nos peuples ont eu à subir depuis quatre décennies, et qu’elle les protège. Une vague qui ira grandissante à chaque jour qui passe, parce que cette vague, les plus nombreux la forment, majoritaires à tout point de vue, ceux qui accumulent avec leur travail les richesses, créent la valeur, font tourner la roue de l’histoire et qui aujourd’hui se réveillent du long sommeil abrutissant auquel ils furent soumis

 

…                           »

 

*

Île d’Acropora

12 décembre 2064

 

« T’entends ces bruits Andrès ?

-Oui, on dirait des machines. Je pensais qu’Andrinople était pauvre et déshéritée.

-Ça n’vient pas que de chez eux.

-Ah ? De chez nous tu crois ? Bon allez viens, on va r’joindre les équipes pour connaître l’organisation du chantier d’aujourd’hui. J’ai hâte de rencontrer les gens d’en face !

-Attends Andrès, y’a un truc dans l’air. Ça vient vers nous ?

-Quoi ?

-Là !

-Mais quoi ?

-Ça y est, je l’ai !

-C’est quoi ?

-Ça mon Andrès, je t’en faisais quand t’étais petit, c’est un avion en papier. Et on a… écrit dessus.

-Le vieux en face nous fait des signes je crois.

-Ah ? ça vient de lui peut-être alors.

-J’sais pas mais ça commence de s’agiter sacrément en face. Regarde-les ! Le vioc nous montre quelque chose, non ?

-On dirait ! Mais… cette sirène ? ça vient de chez nous, non ? C’est pas l’alerte en cas d’at…

-Oui. Regarde par là-bas, dans ce qu’il reste de brume.

-Où, Andrès ?

-Là ! Dans la baie ! Sur notre île comme sur la leur en fait !

-Un, deux, trois… non mais combien il y a de bateaux, là ? Viens on s’en va Andrès, c’est dangereux de rester sur le pont. Ils viennent sûrement pour ça, les cochons ! Andrès ! Viens !

-Mais le bruit vient d’ailleurs aussi, non ?

-…

-… Oui, tu as raison. Ça pique droit sur le bout de pont d’en face.

-Qu’est-ce que c’est ?!

-Un avion, Andrès, un avion. Partons ! Tout de suite !

-Et ces bruits ? Mais le pont, il faut protéger le pont !

-Et avec quoi ? Ils tirent Andrès, qu’est-ce que tu veux y faire ? Viens ! En face ils s’en vont tous et ils ont bien raison, partons ! Andrès… Andrès ! 

-… »

 

*

 

Quand sur le premier avion, de papier et blanc, que cette femme dépliera au soir après une journée sanglante et victorieuse, autant que peut l’être une journée au cours de laquelle des hommes meurent, il était écrit :

 

« Pour mes 73 ans, la bande de rigolos que vous voyez près de moi a fait dans la contrebande et a trouvé à me dégoter des feuilles, de l’encre, me permettant de vous adresser ce message par avion, ainsi qu’une longue vue.

A mon âge, je suis devenu presque plus minéral qu’animal, à tel point que je peux même me souvenir d’une soirée d’il y a longtemps, ancrée comme le corail aux récifs là-dessous, qui nous relie.

C’était un 14 septembre de l’année 2024 quand une ville qui existait encore, Buenos Aires, m’avait fait faire la rencontre d’une jeune femme de pas 30 ans, aux reflets argent.

Mais surtout, surtout, depuis il m’est resté d’elle un genre de fossette, un surajout de sourire, comme celui que la longue vue m’a permis de voir quand vous étiez à rire avec cet homme assis à côté de vous. Peut-être est-ce votre fils ?

Cette femme dont je vous parle, elle et moi nous étions quittés dans les rues à la nuit. Je la revois même encore s’éloigner à vélo dans l’obscurité. Nous nous étions dit « à demain, sans faute ». Sommes-nous demain ? Cette femme, était-ce vous ?

Ce souvenir a traversé ma vie, mon petit avion a traversé d’une île à l’autre : quand ce pont sera achevé, je me disais que vous, moi, nous pourrions le traverser l’un l’autre.

 

Un vieil inconnu, dont la curiosité vous a aperçue depuis la rive d’Andrinople »

 

 

 

 

 

 

 

 

*En italique : phrases prononcées lors d’un certain discours devant l’Assemblée générale des Nations-Unies, le 11 décembre 1964.

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