Dans les yeux de Clara

Au Jardin des Plantes, à Nantes

 

Près d’un bout de banc, je suis un petit bout de fille

Je ne comprends pas encore tout, alors je cause

Les pieds dans un bout de verdure

A la vérité je m’en sers depuis peu

Alors les pieds dans la verdure, je cause

Le sol est dur, au milieu des Plantes

Epiée par le vert, l’immensité du vert

Eh ! Je m’élève à peine à la poussette

Sur mes petits pieds, je prélève des regards

Avec peine parfois, de petits pas ici ou là

D’un plein enthousiasme cela dit

S’il faut le dire !

Car ma foi tout est enthousiasme à mon âge

Et s’il faut le crier, je le crie

A ce canard qui passe, cette mare qui coasse

Je le crie comme une envie

D’être, ici, à narguer les petits vieux qui n’en peuvent plus. Qui n’en peuvent plus sûrement, de courir après les canards. Alors ils ont arrêté, mais moi je continue pour eux.

Mais quand même, je suis un peu jalouse de ces deux-là qui passent. Je viens d’apprendre à crapahuter sur deux pattes, tout comme les canards, et ces deux vieux-là passent, assis, peinards, dans deux sièges qu’un monsieur pousse sur deux roues. Tout va par deux, qu’on dirait. A plus de deux, je ne saurais pas dire, compter je n’ai pas appris. Je crie ! Je les montre du doigt ! Car moi aussi je voudrais y monter, dans cette poussette-là.

Aux Plantes on pousse, on se fait pousser. Cela serait comme… normal ? Quoique la norme, je ne sais pas encore bien ce que c’est. Et si je pouvais ne pas le savoir avant longtemps encore, ce ne serait pas si mal.

Je titube. La main à la poussette, mais je ne veux pas remonter dedans. Je la connais trop, celle-là. J’y ai comme passé toute ma vie, ‘faut dire. Alors je crie encore quand Maman veut m’y remettre. Je proteste, et ça, j’espère bien que je le garderai longtemps, de protester.

Je crie encore et me marre, de deux bonshommes bien sérieux qui roulent. En bleu, en noir, un casque comme épi, Maman me dit que ça s’appelle un képi. Je les regarde passer dans mon Jardin. Oui, c’est mon Jardin car à l’âge que j’ai, tout m’appartient. Je les regarde passer, les deux sérieux. Eux ils « surveillent » que Maman me dit. Mais ça veut dire quoi ? Ça veut dire « regarder que tout va bien dans le parc ». Je ne sais pas ce que ça veut dire « bien ». Et c’est tant mieux. Moi ce que je comprends, c’est que les deux bonshommes sérieux qui font des tours de parc, eh bien ils regardent que les plantes poussent bien. C’est leur « travail » Maman elle dit.

Un monsieur tout barbu et qui sent fort me fait coucou. Je ne le connais pas, je demande « qui c’est ? » à Maman. « C’est un mendiant » que Maman dit. C’est quoi un mendiant ? « C’est quelqu’un qui n’a pas de travail ». Pourtant il regarde pousser les plantes aussi. Et il sourit, lui. Je l’ai dit tout à l’heure, je comprends pas tout.

On se balade dans le vert de mon Jardin. Je voudrais tout toucher ! Je babille et me tiens à la poussette. Je fais comme Maman, je me tiens à la poussette. Maman me dit beaucoup de faire comme elle.

Une autre poussette passe, et la dame est toute seule dessus ! Je crie. Elle est plus grande que ma poussette à moi. Je voudrais la même. La dame lève la main de sa roue, sourit. Je demande qui c’est, parce qu’elle semble me connaître aussi. Maman dit « une dame ». Et elle attend que la dame soit loin pour ajouter « peut-être qu’elle a eu un accident ». Un accident de poussette ? Ou comme quand je tombe par terre ? « Oui c’est un peu ça ». Mais la dame elle reste dans sa poussette. Alors que moi quand je tombe, je me relève tout le temps ! Je ne comprends pas tout.

« Regarde Clara, regarde ! ». Maman m’attrape par le col pendant que je me penche sur l’eau « ce sont des tortues ». Elles sont deux aussi, que Maman dit. « Comme beaucoup de choses. Comme Papa et moi ». Pourquoi ? « Parce qu’on est amoureux » … et ça ne peut qu’être à deux, il paraît. Mais moi je suis toute seule, enfin avec ma poussette et Maman, mais tout seule je suis très bien. Toute enthousiaste, je dis. Il faut être deux ? Moi j’suis pas sûre. Enfin, je comprends pas tout.

Maman ne veut pas que j’aille dans l’eau « tu ne sais pas encore nager ». Oui mais je sais marcher ! Sur l’eau c’est pareil, non ? Je ne vois pas ce qu’il y aurait d’extraordinaire…. Mais d’accord, j’attendrai. Pour nager, pour faire du « vélo » comme les deux bonshommes sérieux. Je dois beaucoup attendre, quand même…

Et là c’est Maman qui crie ! Parce qu’une fille nous dépasse tout près tout près, même qu’elle a les cheveux qui volent. Elle va très vite, sur le bout de bois qui roule. Tout va par deux ? Tout roule ? Vraiment ? Drôle de poussette en tout cas. La fille n’entend pas Maman qui crie. « J’ai eu peur » qu’elle dit en soufflant. Moi je dis « je veux ! » parce que c’est bien de vouloir. Mais pour ça aussi, Maman dit qu’il faudra attendre. « Il faut de l’équilibre pour faire du skateboard, tu commences à peine de tenir debout ». Alors là, j’ai rien de rien compris. Tellement que j’en tombe par terre. Il paraît qu’il ne faut pas trop les lâcher, les poussettes ! Sûrement que sinon, elles s’en vont avec les cheveux qui volent.

Une autre maman passe avec un bébé tout nu sur son ventre. Je veux ! Mais Maman dit que je suis trop grande pour être portée comme ça. Trop grande, trop petite, attendre… Oui mais si je veux, pourquoi est-ce que je dois attendre ?

On va bientôt sortir de mon Jardin, j’entends le bruit des « voitures ». Maman m’a dit que ce sont des poussettes qui se poussent toutes seules. Mais qu’elles n’ont pas le droit d’aller au Jardin des plantes, sinon le vert « il poussera moins bien ». Alors là, j’ai pas tout compris non plus.

On voit plein d’autres enfants qui arrivent au Jardin. J’espère bien qu’ils savent que c’est le mien. Parce qu’il a intérêt d’être là quand on reviendra demain. Pas question qu’ils l’emportent chez eux pour jouer ! Maman dit que ça ne peut pas arriver. Bon, si elle le dit.

Sur un bout de banc, il y a un garçon avec un tout petit bâton. Il a du papier sur les genoux, comme quand je fais du coloriage. Je demande ce qu’il fait. « Il écrit » qu’elle dit, Maman. Ça veut dire quoi ? Forcément je ne sais pas tout, alors je demande. Maman elle ne dit rien. Elle ne doit pas savoir. « Tu apprendras à écrire aussi, bientôt ». Bientôt, attendre, trop petite, plus grande, ces mots… !

Maintenant on va bientôt sortir, et il y a une drôle d’odeur dans l’air. Le vent souffle fort dans mon dos, je marche plus vite, c’est moins dur. Je demande si c’est l’odeur des voitures. Maman dit que non, que c’est le monsieur derrière, il sent l’herbe. Il a dû se rouler dans mon Jardin… Il aurait pu demander !

Les deux bonshommes sérieux repassent, ils disent « bonjour madame » à Maman mais rien à moi. Pourquoi ? Et puis j’entends courir, c’est le monsieur qui s’est roulé dans l’herbe qui part vite. Les deux bonshommes vont très vite aussi sur leurs vélos. Je lui avais bien dit, à ce bonhomme, de pas se rouler dans mon herbe. Maman me dit « allez viens » et que je ne peux pas tout comprendre.

Un garçon et une fille se tiennent la main, je demande pourquoi ils font comme moi avec Maman. Elle me dit que c’est comme avec Papa, et que peut-être eux aussi, ils auront « une petite Clara ! Ou peut-être pas, parce qu’ils auront d’autres amoureux, qu’ils se sépareront avant d’avoir une petite Clara ». Là je ne comprends pas tout.

On sort de mon Jardin. Maman me dit de dire « au revoir au Jardin des plantes et bonjour à Nantes ». Je fais comme Maman dit et voilà, les voitures ont de nouveau le droit de pousser ici.

On marche encore, et encore… Il y a beaucoup moins de vent, mon Jardin c’est mieux. Maman me dit beaucoup plus de « ne pas toucher ». Les poubelles, les pigeons, les murs, le sol, les poteaux. Elle dit que tout est sale. Elle dit que c’est comme ça dans les villes parfois. C’est vrai que ça sent une odeur, mais pas comme le monsieur qui s’est roulé dans l’herbe. Maman me dit encore que c’est comme ça. Je n’aime pas non plus quand elle me dit « c’est comme ça ». Je ne comprends pas tout, mais je voudrais. Et si je veux, ça ne doit pas être « comme ça ».

Moi je veux que ça sente comme dans mon Jardin. Mais Maman dit que « c’est comme ça dans les villes. Et si tu pars loin du centre, du Jardin, c’est encore plus comme ça. Ça sentira plus fort, ce sera plus sale ». Et pourquoi donc ?

« Parce que les gens ont moins d’argent ».

Vraiment, je ne comprends pas tout.

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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