Une île, étrangère et familière
Ce territoire est une île
Seulement, son océan n’est pas d’eau
Mais de soir ou d’aube, d’ivresse ou de sommeil
Ce sol mange au sang, de tout au bas d’un puits
Territoire aux bains dont la pluie non plus n’est pas d’eau
Bassin d’au moins quatre carreaux et deux miroirs
Terre à un corps ou deux parfois, ou trois pour l’histoire
Le corps au milieu de cette île est homme
Est comme un port où l’émotion transite
Où mille sensations, transies d’idées, passent
Corps d’homme, à éclosion ou implosion
S’y éparpillent des chants, épaves de rêves et réels
Le ressac y brille d’ivresse ou de sommeil
Léchés d’océan, les champs des laves s’y solidifient sève
Comme un candélabre, quand la nuit a brodé
Dans le corps vulnérable de l’homme en son île
Dans ce port humain dont le sable est la rosée
De convulsions ineffables comme un passé effacé
Corps d’homme et pensée adolescente
Comme un passé qui dans l’ombre aurait dormi
Esprit et pensée qui dans l’ombre reviennent à demi
Comme à moitié moins d’années, chambre inconnue
Est-ce la brise du sommeil ou de l’ivresse ?
Seul ressac en cette île, territoire aux laves enchanteresses
Cette chambre est-ce un autre espace ?
Une île que l’homme à l’esprit rajeuni contemple
Au carreau le ciel d’une ville, au sol des livres
Et là dorment si paisibles des litres de bouteilles
Car alité même, le vin et les liqueurs veillent le dormeur
L’homme aux mœurs rajeunies continue de contempler
Quelle est cette île que rien ne lui rappelle ?
Ce matelas fleurit au sol, près des pelletées de livres
Il s’attèle à regarder au miroir en face
Le faciès lui dit, mais amplifié d’années
A telle intention son mouvement répond d’un bras
A telle désignation son corps se montre du doigt
Il est bien lui, là, dans cette île qu’il ne connaît pas
Au mur des brouillons appellent son œil
Idées noircies, rayées, happées par le papier comme en recueil
A ce mur il semble qu’on a cueilli
Qu’on a collecté des idées, ivresses établies
Au sol les bouteilles dressées
S’y est-il recueilli le fluide des pensées ?
Les jeunes yeux s’éveillent dans ce corps plus vieux
Ils enquêtent cet inconnu désaccordé
Mais les bouteilles ont une écriture repère
Etiquette inscrite d’une encre familière
Bouteille annotée de cinquante ans, hors pair
Bouteille griffonnée par un grand-père
Et de l’image incante en des souvenirs
Et des images racontent un monde, au mur
A l’homme à demi-mûr, dans un esprit adolescent
Là est un bout de l’ample conte : en des photos murmurant
Les lumières de l’aube ont tôt fait de lui montrer des formes
Aux murs, ces petits hier s’organisent en chemins
Au miroir, en fond dans son dos, foyer de petits rectangles
Comme une ample émanation de l’oreiller
Quel est ce temple dont la culture lui est connu ?
Ces clichés lui sont communs, comme une caresse
Un bambin sur motoculteur, des proches qui sont les siens
Au sein de ce temple, on semble avoir agencé chaque outil
Et l’aube, elle, amplifie ses lueurs
Quelle est cette île où les jeunes yeux errent ?
Ils y ont échoué, sans naufrage
Arrivés là comme en un autre âge
Tout matin est lavoir, aux trop lourdes heures d’hier
Mais ce matin va jusqu’à rendre la mémoire mutine
Puis les yeux se saisissent des meubles
Une chaise familière, une lampe familiale
Les yeux puisent, pas à jeun cette fois
A cette table de jeu, qu’une femme et mère eut plus jeune
De l’homme émergent des bribes d’objets
Et des bruits d’images cheminent sur les murs
Chemin que la nuit découvre, reliant les pans
Les pas des yeux : regards, cheminent en formant
Au pas des yeux, une spirale initiant son mouvement
De la table de jeu au foyer d’une cheminée
A l’âtre condamné répondent d’autres formes
Quelle est cette île qui se découvre ?
Quel est ce chemin qu’il découd ?
Des îlots de passé sur ces rectangles
Des îlots aussi, qu’il n’a pas connus
De petits flots que les angles continuent :
La chambre chemine autour
Le jeune esprit se cambre et se rassure
Comme si ces murs étaient siens, et puis étrangers
Comme un monde étagé jusqu’à la cheminée
Foyer triangulaire de photos, floquées d’instants
Une forme de volcan, reliant la table au matelas
Reliant le jeu par le passé, joint vers le reflet
Au miroir le souvenir de ses jeunes yeux
Le jeu relié au rêve, comme une histoire de chemin
Et l’aube a lavé ses lueurs sur lui
Comme une lave imagée, formant île
Comme une île émergée
Un monde que le petit homme s’essaie à imaginer
Il en suit la lave, comme un jeune feu
Sans oser se lever, trop possédé par ce lieu étrange
Familier comme étranger
Puis ses yeux plongent sur une malle
De l’enfance, en osier, il y rangeait ses jouets
Osier jouxtant le puits à feu, la cheminée
Aux hier ses yeux restent accrochés
Il a joué tout près de cette malle
Bien des jours, dans le temps
Dans le temps, condamnés au passé
Dedans, de nouveaux jouets sûrement
Il en dégorge du papier, comme des pensées
D’osier, la malle est à lier l’âtre et le lit
Comme au mur où la marée d’images se lit
Comme une lave émergeant du rêve
Les jeunes yeux se murmurent de l’inaudible
Et du lit aux bouteilles, au tour de l’île,
Ils dévient, en font un tour d’incompréhensible
D’un mouvement de vie, ils relèvent le corps
Quelle étrange île, étrangère ou familière
Une chambre où s’échangent des symboles
Où une symbiose de sommeil l’a plongé
Il sent bruire en lui une part connue
Et soudain au miroir, un mouvement n’est pas de lui
Un regard comme une silhouette, alanguis
Comme un coup d’œil, le couvant
Comment ne l’avait-il pas vue ?
Ineffable : le reflet, il est femme
Cette femme elle aussi comme au sortir du rêve
Qui commet sur lui la douceur d’un silence
La douceur d’un sourire, au silence enjôleur
« On dirait que tu as eu comme une absence »
La douceur du commentaire le saisit
Au matin j’aime comment tu erres, d’yeux rajeunis
Telle est la douceur de sens qui s’en traduit
« On dirait que tu as eu comme une absence »
Et les yeux rajeunis se posent en silence
Sur cette peau sans âge, à demi-nue
Comme le serait toute tenue d’après minuit
Mais quelle est-elle enfin, cette île inconnue ?
D’images et de laves, d’ivresses et de connu
De livres et d’objets hors d’âge
Agencés dans une liesse manifeste
A l’aube elle jouait à se découvrir
Cette île est l’objet d’une découverte
D’yeux rajeunis qui s’illuminent
Sur cette île ou chambre
Sur cette île comme à l’embranchement de deux âges
En cette île où le garçon est homme
Au milieu de regards au miroir
Curieux territoire qui se propage en lui
A la page d’un jour nouveau, floue dans des draps noirs
Ce territoire est semble-t-il : son île
Il se propage en lui une joie inconnue
Et la tout sauf commune inquiétude
De ne plus savoir à quelle page de sa vie, il est
De ne pas savoir d’où lui vient la quiétude contraire
Comme un air de déjà vu, dans ces contrées
Dans la lave formée par cette femme
Forme flamboyante comme une illusion
Ce territoire est une île, son île à n’en pas douter
Mais quelle est-elle ? dans ce flou ténébreux
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle