Aux abords de ce cimetière
Aux abords de ce cimetière, il sera tard bientôt. Enfin… Est-il jamais tard pour les morts ? Dites-moi.
Je pourrais entrer et lire des pierres, en silence. Le silence du lecteur n’est-il pas le même que celui des morts ? A la lecture de noms, de dates, à cette heure tardive, à qui aurais-je à dire ? Dites-moi. Le lecteur a la même infirmité qu’un mort : le silence. Il l’affirmerait bien, son idée. Mais… à qui ? Dites-moi. Dans l’intimité tardive d’un cimetière…
Je pourrais entrer et lire des pierres
Délire de crépuscule, dans l’antre épousé par la nuit
Je pourrais entrer et lire des pierres
En épousseter, en élire certaines du regard
Je pourris en des lignes hésitantes
Je pourrais m’établir dans cette enceinte
De quelles vies cette vigne est-elle fertile ?
De souvenirs à vif, sûrement
De détails futiles, de taille pourtant
De furtifs états, sous le ciment du plus définitif
Alors oui je pourrais entrer et lire des pierres. Ce ne sont pas des lectures que l’on conseille beaucoup, moins encore à des heures que la nuit va pour emporter. Alors, dois-je entrer ? Dites-moi. Mais vous ne dites rien, comme si vous pensiez que toute réponse était inutile, car à rebours d’une lecture, d’une ligne. Le crépuscule s’immisce ici. Il signifie presque la fin. Mais signifier la fin aux abords d’un cimetière… Certains résidents se diront qu’il y a là une mauvaise ironie, ou la volonté de faire rire les morts.
A défaut de les faire parler, peut-on les faire rire ? Dites-moi. Il serait temps de se dire « parce que ma bouche se tait, pensez-vous que mon cœur repose ? ». Si je franchissais la grille, combien de bouches se tairaient ? De là à dire qu’elle se terreraient, de là à dire qu’elles s’enterreraient. De la mauvaise ironie ? Dites-moi. Mais vous ne dites rien, alors j’oblique.
Mon cœur ne repose pas plus que le vôtre et je peux me le prouver dans ces bois. Je peux entreprendre des foulées dans les bras de ces coteaux, à m’en fendre les côtes. A m’entendre souffler, seule bête environnante, quand bien d’autres doivent m’écouter. Ma vision se fait peu à peu à la pénombre, et puis brouillée. Ce que je donnerais pour être un de ces félins qui vous traqueraient dans la pire obscurité ! Avec leurs yeux, si je redescendais au cimetière, dites-moi ! Pourrais-je voir les morts ?
La pluie bat dans les bois
Mon pouls rabâche aussi sur ces pentes
Battement sur battement, dans ce sursis de soir
Dois-je craindre ici quelqu’un, quelque chose ? Dans ces bois qui montent dans la nuit, sur ce sentier laminé par des âmes forestières, dois-je craindre un être ? Ou ma seule folie de crépuscule. Dites-moi ! La ferveur m’aveugle, plus encore que la nuit qui vient, je crois.
Dans ces kilomètres de pénombre, je cours après je ne sais quelle apparition. Je crois qu’on pourrait l’appeler ivresse de l’effort, ferveur de mouvement. Des foulées toutes isolées dans cette solitude joyeuse autant qu’inquiète. Car j’aime à me dire que le chemin pourrait me semer, que le retour pourrait jouer à me dérouter. Vous, aimeriez-vous cela ? Dites-moi !
Je cours après les dernières lueurs. Ou peut-être plutôt vers l’ombre. Les troncs alentours ne sont plus que des lames noircies, des formes peu aiguisées : du flou. Et si je me perdais ? Dites-moi. Mais non, personne ne me dira. Je pourrais crier, que personne ne répondrait. Les persiennes de la forêt sont attentives mais silencieuses. Alors je crie, de cette ferveur dérangée.
Des rangées d’arbres, fendues par le sentier. Le chemin fait du feu, entre le noir et mon âme. S’en tirer sans un bleu, sans une cheville perdue ? Je chemine et fais du feu avec mon âme.
Tel est le seul feu de forêt dont je me rendrai responsable. Je m’attèle en foulées, sous le regard de la nuit. Je bondis ici ou là comme un petit fauve en cavale, aveugle. Je crépite d’un flot invisible, on le nomme ivresse. Suis-je en train de devenir fou ? Dites-moi.
Mais je retrouve le chemin. Les fous retrouvent-ils jamais les chemins ? Les fous se soucient-ils jamais des chemins ? Dites-moi, dites-moi. Ou les fous ne sont-ils pas ceux qui se soucient du chemin ? Dites-moi.
Je crie dans les pentes de la presque nuit. Je ne suis qu’une arabesque d’ombres, de foulées en fuite. En surplomb du cimetière, me revoilà. Dois-je franchir la grille ? Ma ferveur est une lave intérieure. Peut-être par sa fluorescence, serais-je capable de voir les morts ? Faire monter cette ferveur aux nerfs de mes yeux ? Et dans le noir, d’aveugle devenir félin. Oui, je fais l’imbécile avec les mots, l’indocile avec l’obscurité. Je prêche l’impossible au pied de ces très vieilles montagnes qui, un jour peut-être, furent volcans. En savez-vous quelque chose ? Dites-moi.
Me voilà dans l’antichambre de la nuit
En tissant de foulées ce voile obscurci
Entiché d’une ferveur invisible à quiconque
En foulées dans la pénombre, suis-je une ombre miscible ?
Une ombre quasi-quelconque ?
Dites-moi. Ce que pense cet homme en chasuble qui m’aperçoit à cent mètres. Il se ravise et retourne à la route. Si je l’effraie, lui suis-je vraiment quelconque ? Je suis le ruisseau, franchis un petit pont. Le Styx n’a pas de pont, alors sûrement suis-je encore vivant. Mon cœur ne repose pas, oh non. Il me pose mille questions, auxquelles ses battements répondent mille ferveurs. Je milite ici pour l’effort et le crépuscule. Je dévore le repli du jour.
Je m’isole en souffles et pensées
La camisole appartient aux seuls rayons
La pénombre ici m’est une île, antichambre
Archipel enchanteur, qu’est la chambre de la nuit
La pénombre me susurre des choses, ici ou là
Elle me lâche ici que le mot île…
Ne vient-il pas d’isula ?
Je suis une île en ces bois
Isolé dans la pénombre et ma ferveur
Suis-je fou, dans ces ombres de mots ?
Dites-moi !
Les battements me sont un tambour exotique. La crainte que j’inspire, expire. La crainte que j’ai inspiré à cet homme à l’instant. D’être un rôdeur ? Mon sang est une lave, excitée par la grande louve aux étoiles. Je suis une chambre magmatique, dans cet édifice de ciels. Mais la pluie fait sa séditieuse, et me coule jusqu’aux yeux. Qu’a-t-elle à m’attaquer ainsi, moi qui suis déjà aveugle en ces bois ? Dites-moi. Aux abords de ce cimetière, je reviens. Je me dis que leur cœur ne repose pas. Mais je n’ose pas aller m’en assurer : j’aurais trop peur que les laves de mon sang ne fassent trembler les allées, ne fissurent leurs demeures. Oui car, qu’est-ce qui protègerait alors leurs cœurs encore battants, de la pluie ? Et pire encore, de ce foutu jour ? Dites-moi. Oui, dites-moi, vous les morts ici qui m’êtes familiers, comment pourrais-je vous parler ? Comment pourrais-je vous entendre ?
Je recours ce soir à une magie de ferveur, comme si vous me lisiez. Comme si des lecteurs m’avaient suivi à la lisière de la nuit, de ces pages, de ce qu’ils croiraient être la folie. Or mon cœur ne repose pas, même si ma bouche se tait. Ma lave coule comme du sang, comme ce ruisseau dans le noir maintenant. Les tombes et mes pensées s’en irriguent, frénétiquement. Mais je ne serais pas fou d’affirmer, n’est-ce pas ? Que certaines chambres magmatiques, parfois, entre elles savent communiquer ? Dites-moi. Je ne sais pas encore par quelle sève, racine ou savante ivresse. Mais je peux chercher encore par mon cœur qui ne repose pas, dans mes pensées, mes laves, le rêve. Je me plais à penser qu’en certains mondes, ces univers communiquent. Au-delà…
Je ne cours que pour épuiser le jour
Atteindre à l’énergie et au courage, la nuit
Ce puits
Et arrêter de geindre, pour songer
Dans la nuit, mes laves, me rejoindre
A en plonger dans ce puits, délassé des rayons
Y plonger mon sang, et mille battements
Car j’ai émis le vœu noir, tout sauf bêtement
D’une violence intérieure, surpassant tout abattement
Le vœu noir et fauve, à la surface de ces eaux
Je veux être au désir comme la Lune à la nuit
En ce puits plonger, comme à la fenêtre du rêve
Et renaître en des rives creusées par les laves
Y être à la dérive ou voguant
Y être une vague emportée, une lame emportant
Une âme en partance, en errance
Pourvu que cela se trame sous intensité
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle