Les paroles du lac – VI
Quand tout est oubli
Que tout est oublié ?
Qu’aucun souvenir ne peut plus s’établir
C’est à en blêmir de peur pour le futur
Comme ce mot qui déjà fuit, qui déjà fût, n’est plus
Comme ces mots qui déjà furent, furent usés
Le vide est une foutue sale tumeur
Mais même abyssale, comme une eau enfuie
La mémoire vacillante ne peut-elle sentir ?
Même si l’eau n’est plus brillante
Mais si au bout d’ici, il n’y a plus la queue
Qu’il n’y a que la file des déçus
Lac ici où là disséminé
Miné par l’acte d’oubli
Quand tout est oublié, que peut-on dire du pardon ?
Si tout est oublié dans l’instant
Qu’y a-t-il encore à pardonner ?
La part d’ombre des mots ? Foutus projectiles
Ces balles d’air qu’on bredouille ou qu’on crie
Parfois feu circoncit ou pares-feux bien utiles
Parfois feux de brouille, parfois que l’on rebrousse
Quand il n’est plus d’eau dans un lac : où est la queue ?
Et sans queue, quand tousse la tête :
Quand tout est oubli, que tout s’obscurcit
Que tout est oublié… vraiment ?
Je ne sais pas s’il est homme ou femme. Tous parlent de ce quelqu’un. Ce quelqu’un est la seule chose qui revient dans les conversations, et qui me reste, qui me revient. « Qu’il était beau, ça fait bizarre » « et si on allait le voir ? » « D’un peu plus près, elle on ne la voit jamais comme ça ». Et j’entends encore et encore de ce quelqu’un, mais je ne peux savoir qui il ou elle est. Où est-il, où est-elle, d’ailleurs ? Qu’on me dise enfin qui est ce quelqu’un !
Tenez, toutes les eux, que dites-vous ? Dites-moi !
« Ta sœur a dit qu’elle arrivait à quelle heure ?
-16 heures je crois, mais bon…
-Mais bon quoi ?
-Oh maman… tu sais bien.
-Ben non.
-Elle a dit 16 heures mais bon, elle était avec ce garçon alors tu sais bien, elle va jamais être là à 16 heures.
-D’accord. Pour aujourd’hui je ne savais pas. Et tu l’as rencontré, son dernier ?
-Non.
-Elle n’a pas voulu te le présenter ?
-Si.
-Et tu n’as pas voulu ?
-Non.
-Ton père et moi on t’a donné une bouche, tu pourrais t’en servir pour développer un peu, non ?
-Mais quoi ? Pourquoi est-ce qu’il faudrait que je le rencontre ? Elle en a changé combien de fois depuis six mois ?
-Oh…
-Fais pas comme si ça t’attristait, pour me culpabiliser. Tu l’as dit toi-même à l’instant « son dernier ». Moi je n’ai pas envie de le rencontrer son… ben j’crois qu’il s’appelle Jules, justement.
-Bon. Et c’est vrai ce que ta sœur m’a dit ? Que l’autre jour elle était avec lui dans la maison, que toi aussi, et que pendant les 24 heures qu’ils ont été là, tu es resté cloîtrée dans ta chambre ? Que tu les as même soigneusement évités dans les couloirs ? Que vous ne vous êtes même pas vus.
-Non mais en fait, tu me demandes si je l’ai rencontré alors que tu savais déjà bien que non. Tu me fais quoi là, maman ?
-Quand même, si ta sœur l’aime bien…
-Non mais je t’arrête tout de suite : vous l’avez rencontré, toi et papa, son Jules ?
-Les parents ça n’est jamais pareil, tu le sais bien.
-Ça t’arrange bien de me répondre ça.
-Et quand bien même ta sœur ne resterait pas longtemps avec ce garçon, pourquoi tu ne veux pas au moins lui faire plaisir ?
-Mais j’ai pas envie ! Et y’a trop de trucs pas soldés entre elle et moi dernièrement.
-Comme ?
-On est vraiment obligées de parler de tout ça ? Je vais te dire la même chose que je lui ai dite l’autre jour : quand elle en aura un de fixe, d’accord pour qu’elle me le présente. Voilà !
-Elle avait l’air déçue quand elle m’a raconté que tu étais restée cachée.
-Je ne suis pas restée cachée, j’étais chez moi !
Tu essaies de faire quoi maman ? Tu voudrais que je culpabilise ? Eh ben non.
-J’essaie juste de vous comprendre.
-Y’a rien à comprendre, j’ai juste pas envie. Et puis d’abord quoi ? Elle s’est lancé le défi de tous les avoir en fait ? Et je dois les rencontrer, chacun d’entre eux? J’en-ai-pas-en-vie. D’accord ?
-Je t’ai entendue.
-Et toi elle t’en parle, de ce Jules ?
-Oui, elle m’en parlé quelques fois ces derniers temps. Mais…
-Mais quoi ? Tu sais l’autre jour quand elle est venue me voir pour me dire que j’aurais au moins pu dire bonjour, elle m’a sorti une vacherie.
-Ah ?
-Oui, que tu as dite. Et elle m’en a dit une bien banale en me racontant.
-Qu’est-ce qu’elle a dit ?
-Elle m’a dit « telle mère, telle fille » pour ne pas avoir rencontré son Jules, et que toi tu lui aurais dit que…
-Je sais très bien ce que je lui ai dit.
-Ah ouais ? Vas-y alors, dis-moi maman, qu’on parle bien de la même chose !
-Elle me parlait de lui, qu’elle aurait voulu l’aider, qu’on lui loue, à lui, l’appartement en ville à moins cher.
-Je crois bien qu’on parle de la même chose. Et tu lui as dit quoi alors, pour refuser ?
-Je ne lui ai rien répondu d’extraordinaire. Je lui ai dit « tu sais, pour ton père et moi, Jules, ce n’est qu’un prénom ».
-Voilà. Et depuis cinq minutes tu essaies de me faire culpabiliser pour ne pas vouloir rencontrer la dernière conquête de ma sœur, alors que toi tu lui as dit ça ?
-Bon, passons. Peut-être qu’elle viendra avec lui tout à l’heure. Voir le lac presque vide, c’est quelque chose après tout. Il était si beau, et l’île aussi. Là, c’est bien étrange, ce paysage…
-De l’art de changer de sujet…
-Passons, j’ai dit… On pourrait aller à pied jusqu’à la grande île, tu en penses quoi ?
-Je sais pas maman. La vase et la boue, c’est pas dangereux ? »
Si beau… une île… Ce quelqu’un dans toutes les bouches, serait-ce… moi ? Je suis donc dans tous ces yeux, je suis le pourquoi de leur venue ? A tous ?
Si beau lac ou si belle île
Et l’oubli qui claque au vent
Les embellis de conscience, les ans vidés
Il oublie qu’il est île, et qu’en tant que telle
Des éboulis de souvenirs, l’île est telle…
L’île en terre n’est-elle plus qu’oubli, déjà ?
Île étayant ses vides en paroles
Des berges à écouter, au bord des eaux vidées
Farandoles de vases, d’objets émergeants
Et les gens caracolent le long de ces os dénudés
L’oubli comme un détergent, sauf aux paroles
Le mal d’oubli, les os à nu, est-ce douloureux ?
« Mais elle t’a fait mal ? »
Le fils sourit en coin à son père.
« Quoi, tu ne veux pas me répondre ? Libre à toi, tu as ton intimité mais quand même, une marque pareille. Si elle t’a fait mal…
-Mon chéri, répond la mère, mon cher époux, il a dû te manquer quelques expériences de vie.
-Je ne te suis pas, là. Il a une belle marque noire au cou, et toi ça te fait sourire ? Si elle lui fait mal…
-Mais elle ne lui fait pas mal, au contraire. Elle l’a juste embrassé. Et puis il a 26 ans, quand même ! »
Le fils sourit encore, au milieu de l’échange dont il fait l’objet.
« Embrassé ? Je ne comprends vraiment pas. Il a comme une cicatrice ! De quel baiser tu me parles ?
-Je n’ai pas eu mal papa.
-Non mais explique-moi alors.
-Mais arrête de l’embêter, voyons ! Elle lui a fait un suçon, c’est tout.
-Un quoi ?! »
A moi cela me fait mal, que mes eaux s’en aillent. Ce n’est pas un baiser que l’on me fait, c’est une saignée. Physiquement… en tant que… que suis-je ?
Je ne sais pas si je souffre. Je ne sais plus. Mais dans le peu de pensées que… Oui, car l’ultime intimité n’est pas le corps, mais l’esprit.
Le vide vampirise, par oubli
A l’étal un lac, est une île, est unique
Et s’écoule en oubli, une tunique d’eau
A l’état d’île ou de lac, avoir été
Pour être… réduit ou dilué ?
A l’état d’illusion, hérésie pour une nature
Un lac, une île, une terre à l’état de plus rien ?
Réduit à l’état de…
Ces deux copains flânent sur mes flancs. Sauraient-ils dire ce que je suis ?
« Tu as vu le nombre d’objets que l’on devine dans la vase ?
-Comme des racines qu’on lui aurait greffées au fil du temps.
-Le nombre de bijoux perdus qu’il doit y avoir là-dedans.
-Ou de cadavres, tu y as pensé aussi ?
-Alors disons des cadavres avec plein de bagues aux doigts. Mais si on ne les a pas repêchés, c’est qu’on n’a pas fait savoir qu’ils étaient là, dessous.
-Ça… et seul le lac s’en est nourri depuis.
-Il ne doit pas en avoir grand-chose à faire, des bijoux.
-Mais des âmes, peut-être ?
-Peut-être oui. En tout cas moi je n’ai vu que des objets, pas de corps.
C’est amusant, ces traces de rouille autour de certains. Beau, même.
-Oui, on dirait comme une aura. Imagine ce que ça dégage en permanence dans l’eau d’habitude.
-Le lac doit s’en nourrir aussi. Ça me fait penser à un rocher que j’ai vu il n’y a pas longtemps. Je ne sais plus où…
-Moi ça me fait penser à tout à l’heure, quand on est montés par le maquis. Ces auras de rouille, elles me font revoir ces nuages qui montaient des forêts. Ces formes fines, blanchies, comme si elles sortaient de je ne sais quelle faille, quel ventre.
-C’est vrai que c’était un drôle de spectacle après la pluie.
-Tu crois qu’elles contiennent quelque chose, ces échappées de nuages ?
-Comme ?
-Je sais pas. Des vies passées, des pas, des pensées, des souffles ?
-C’est ésotérique, ton truc.
-Oui mais sait-on jamais. Et ces chevreuils sur la route.
-Le premier avait l’air affolé de ne plus trouver une haie où s’engouffrer…
-Ou un nuage dans lequel grimper.
-Je ne demande qu’à voir.
Les deux autres étaient plus sereins, voire un peu fatalistes. Le petit restait là près de sa mère, qui restait là elle aussi.
-C’était étrange. Elle avait l’air… triste.
-Du troisième qui s’affolait, qui les quittait ?
-Je ne sais pas s’il les quittait. On projette nos vues humaines, là.
-Pourquoi on parle de ça, en fait ?
-On parlait du chemin pour venir ici, les nuages ressemblant à la rouille.
-Ah oui ! Tiens d’ailleurs ! J’ai retrouvé où je l’ai vu, ce rocher dont je te parlais.
-Ah.
-On aurait dit soit un iris, soit… je ne sais pas. C’était une terre ferrugineuse, c’était comme si la faille saignait, la roche fendue avec des abords rougeoyants, et tout autour l’immensité de la prairie.
-Et ça te fait penser au lac alors ?
-Un peu. Comme si la rouille des objets ici enfantait des formes. Mon rocher, là, c’était en montagne. Avec les nuages qui diffusaient, on aurait dit qu’ils sortaient de là comme d’un puits, comme des génies.
-Un peu comme la forêt alors.
-Oui. Si ça se trouve le soir ici, la brume émane aussi, de ces corps métalliques chauffés toute la journée.
-Je ne pourrais pas m’empêcher de me demander ce qu’elles contiennent.
-Les brumes ? C’est drôle que tu utilises ce verbe car figure-toi que dans la pierre dont je te parle, j’avais trouvé quelque chose.
-Quoi ?
-Un bout de tissu noir, que quelqu’un avait enfoncé dedans.
-Non ?
-Si si.
-Les gens font n’importe quoi avec leurs déchets…
-Je ne suis pas sûr que c’était un déchet. Il était presque rangé là.
-C’était dans quelles montagnes, en fait ?
-C’était il y a quinze ans dans les Py… »
Le souvenir leur revient, à eux. Les ai-je déjà vus ceux-là ? De quoi parlaient-ils ? Tout m’échappe comme si plus rien n’avait un relief. Ce que ces humains auraient dit « importance ». Quand pour moi, qui me souvenait de tout… tout était d’une égale importance.
Des auras de rouille, impacts découverts
Des vestiges délaissés, par des eaux rappelées
La pensée dépouillée, sans plus être couverte
Recouverte du passé, d’une mémoire absolue
Sans prestige, orgueil, dépassant toute hiérarchie
Des passants toujours, dans l’anarchie maintenant
D’eaux à l’état d’étang, vide invasif
Quelques objets pour coraux, plus orangés que rosis
Dans la tempe une faille, dans l’attente d’être comblée
D’ici là réduit, au corrosif état de poésie
« On dirait une marée qui s’est retirée.
-Sauf que la Lune n’a pas grand-chose à voir avec.
-Je me suis toujours demandé, la Lune, elle n’a aucune interaction avec les eaux douces ?
-A part des reflets, je ne crois pas.
-Il y a peut-être des choses qu’on ne sait pas encore.
-Quand en plus il y en a que l’on ne sait plus.
-Peut-être que nos mémoires savent toujours, au fond.
-Comme ces épaves au fond du lac ?
-Peut-être même mieux. Des choses même pas détériorées, intactes, là, juste là, et on ne met pas le doigt dessus, jamais.
-Des choses ?
-Des pensées, des souvenirs, des connaissances !
-Oui… peut-être que l’on saura, un jour. Moi ce que j’aime bien ici, même si le spectacle du lac vide est un peu triste, c’est de me dire que l’eau voyage. Par la sortie du barrage, ça oui, mais même à l’évaporation, dans les pluies, dans les rivières, les fleuves. Tu t’imagines ? Combien ça traverse de continents, d’époques !
-C’est vrai. Et là, il n’y a plus qu’à se dire que nous sommes nous-mêmes composés de tellement d’eau…
-Oui… sauf que pour nos consciences, nos mémoires, il y a ce truc un peu anecdotique -mais quand même- que l’eau n’a pas à traverser.
-Hein ?
-La mort.
-Ah. Oui. Peut-être est-ce pour ça que l’on devient parent. On se sait faillible, alors on transmet, du sang, des molécules, du génome…
-Et nos souvenirs si ça se trouve.
-Là… Peut-être certains. Mais tu imagines la mémoire que ce serait pour un homme, une femme, plusieurs dizaines de milliers d’années d’humanité ?
-Peut-être que ça se répartit.
-J’aime bien tes « peut-être ». Ça ouvre tout un monde, un « peut-être ».
-On se comprend, c’est agréable. Alors peut-être que le barrage, là, ce n’est pas une évacuation ou une retenue, mais une faille que l’on pourrait dire… fertile. Le lac reviendra en eaux, ses anciennes eaux seront ailleurs.
-L’eau revenue par l’effet de je ne sais quelle lune.
-Ou courant, cours d’eau.
-J’aimais bien m’imaginer que c’était la lune.
-D’accord. Quand on accepte d’oublier certaines choses, après tout, peut-être que ça laisse la place pour s’en imaginer d’autres.
-C’est peut-être ça qui nous définit, la place. On se souvient un temps, on oublie, on retient un peu, on meurt. On est faillible dans la vie, on faillit pour de bon avec la mort. Tu crois qu’on saura mieux un jour, de tout ça ?
-Eh…
Tu devrais demander à la lune là-bas, regarde-la qui vient, en toute transparence par-dessus la forêt.
-Elle doit avoir tout vu, tout entendu.
Plus infaillible encore que l’eau du lac, car elle parlerait à toutes les eaux.
-Plus infaillible peut-être, et pourtant. Est-ce qu’on ne dit pas de la lune qu’elle est un astre mort ?
-Quand tu vois la marée ici ou la marée ailleurs, tu as sacrément du mal à te dire que toutes ces interactions avec l’eau ici sur terre, la vie, elle soit bien morte.
-Peut-être bien que…
-Que ?
-Peut-être bien même qu’avec le sang, l’eau en nous, on a des marées à l’intérieur. Peut-être bien que la lune nous cause sans qu’on le sache ? On en revient à l’idée de tout à l’heure, peut-être bien que la Lune a eu des interactions avec le lac, ses eaux.
-Elle doit être un peu maussade de le voir dégarni alors.
-Ou bien elle se dit qu’il est juste ailleurs.
-Peut-être.
-Ce sont de jolis mots, vraiment.
-Lesquels ?
–Peut-être et ailleurs.
De vase et de rouille, sous l’écorce de l’eau
De vague et d’oubli, vient la nuit
Faille, où s’évase la lumière
L’écorce du ciel est alors à nu
Des corps s’embrasent plus haut, plus loin
Les corps s’embrassent, se recomposent
Dans des surfaces évanouies, des eaux zébrées de vide
Décor de marée basse, aux paroles de l’apogée
Face au soleil tout est si sûr
Quand dans le flou noir qui veille, la Lune sait cajoler
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle