Un vélo dans la nuit - Crépuscule d'un cycle - Jean-Marie Loison-Mochon

Un vélo dans la nuit

Il y aurait comme un air d’été

Et comment s’ignorer dans la fausse obscurité ?

Dans ces forêts de rues qui sinuent et s’illuminent parfois

Il est inutile de dire ce qui nous poursuit

Ce soir prend des détours à l’infini

C’est, je crois, qu’on ne veut pas le voir finir

Des dédales de trottoirs, comme autant de trous noirs

On n’est peut-être que passants, étoiles affligées de filer

Dans la douceur noire, cette pensée me file un vertige

Pensée selon laquelle ce soir pourrait n’être qu’un futur vestige

Je fuis toute urgence de finir, côte à côte avec elle

Elle fuit le futur aussi, poussant son vélo à côté

Dans cette urbanité il n’est pourtant pas de côte dissuasive

Car de suaves heures, on ne peut être déçu

Perdus à vélo ou à pied, tout en sachant se trouver

Tout veille autour, à n’être que silence et nuit

Avertis du manège, tout en cachant un peu nos jeux

Ne décachetant pas trop cette lettre à deux mains

La nuit nous rend miscibles, comme une missive d’incertain

Et c’est un coup soudain, d’en arriver à cet endroit

Précisément ici, où la nuit permissive cède

A-coup souverain de la géographie concrète

C’est ici que la carte décrète entre nous un carrefour

Comme un affligeant verrou à ce feu curieux entre nous

Une trappe à l’effigie de l’instant quand tout retombe

Et le vertige ici me rattrape, comme une bombe retardée

On bout, ne serait-ce qu’à se regarder

Car ce bout de chemin ombragé sous étoiles

Il eut tout de ce goût de partagé, de ceux qu’on veut garder

Au bout des lèvres pour propager encore le soir

D’on ne sait quel semis intérieur au corps

Le semer dans un potager d’esprit, de douce noirceur

Car ainsi est la terre, fertile sous le bitume trop réel

J’ai de l’amertume à la voir filer à vélo

Comme si en un soir ma pensée s’était habituée à elle

Mais le bitume est à l’emporter, elle s’enfonce

En face au loin elle file, en partance dans la nuit

L’obscurité forcit, enserrant ce qui me reste d’elle

Je suis l’Ouest, elle aussi, non…

Je ne sais plus, la silhouette au loin oscille

De ci, de là, dans un balancier d’obscurité

Au creux de ses bras la nuit l’a avalée

Je m’étais évadé, voilà le revers agité

Je suis rattrapé par la vague, aigri je vais dans le noir

Mais grisé d’un léger espoir qui m’interroge

Aurons-nous droit de rejouer et déroger ?

Ici ou là j’erre en noir, sans Nord

D’un la reverrai-je encore ?

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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