Un vélo dans la nuit
Il y aurait comme un air d’été
Et comment s’ignorer dans la fausse obscurité ?
Dans ces forêts de rues qui sinuent et s’illuminent parfois
Il est inutile de dire ce qui nous poursuit
Ce soir prend des détours à l’infini
C’est, je crois, qu’on ne veut pas le voir finir
Des dédales de trottoirs, comme autant de trous noirs
On n’est peut-être que passants, étoiles affligées de filer
Dans la douceur noire, cette pensée me file un vertige
Pensée selon laquelle ce soir pourrait n’être qu’un futur vestige
Je fuis toute urgence de finir, côte à côte avec elle
Elle fuit le futur aussi, poussant son vélo à côté
Dans cette urbanité il n’est pourtant pas de côte dissuasive
Car de suaves heures, on ne peut être déçu
Perdus à vélo ou à pied, tout en sachant se trouver
Tout veille autour, à n’être que silence et nuit
Avertis du manège, tout en cachant un peu nos jeux
Ne décachetant pas trop cette lettre à deux mains
La nuit nous rend miscibles, comme une missive d’incertain
Et c’est un coup soudain, d’en arriver à cet endroit
Précisément ici, où la nuit permissive cède
A-coup souverain de la géographie concrète
C’est ici que la carte décrète entre nous un carrefour
Comme un affligeant verrou à ce feu curieux entre nous
Une trappe à l’effigie de l’instant quand tout retombe
Et le vertige ici me rattrape, comme une bombe retardée
On bout, ne serait-ce qu’à se regarder
Car ce bout de chemin ombragé sous étoiles
Il eut tout de ce goût de partagé, de ceux qu’on veut garder
Au bout des lèvres pour propager encore le soir
D’on ne sait quel semis intérieur au corps
Le semer dans un potager d’esprit, de douce noirceur
Car ainsi est la terre, fertile sous le bitume trop réel
J’ai de l’amertume à la voir filer à vélo
Comme si en un soir ma pensée s’était habituée à elle
Mais le bitume est à l’emporter, elle s’enfonce
En face au loin elle file, en partance dans la nuit
L’obscurité forcit, enserrant ce qui me reste d’elle
Je suis l’Ouest, elle aussi, non…
Je ne sais plus, la silhouette au loin oscille
De ci, de là, dans un balancier d’obscurité
Au creux de ses bras la nuit l’a avalée
Je m’étais évadé, voilà le revers agité
Je suis rattrapé par la vague, aigri je vais dans le noir
Mais grisé d’un léger espoir qui m’interroge
Aurons-nous droit de rejouer et déroger ?
Ici ou là j’erre en noir, sans Nord
D’un la reverrai-je encore ?
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle