Tout sauf lové dans la nuit
Carnet de Jules
Je reviens du refuge. Au matin, j’y ai été réveillé par des feux d’artifice. J’ai l’impression que le cycle s’étire en moi, répète le précédent. Qui pour tirer un feu d’artifice à pas 6 heures le matin dans les vignes ? Ah oui, les conscrits… je me suis vaguement dit qu’il vaudrait mieux aller m’alcooliser avec tous ceux-là pour cuver cette fin. Enfin… à se mettre gueule de bois sur gueule de bois, d’alcool ou d’émotions, ce ne serait plus un cycle mais tourner en rond. Et je vois plutôt ma vie comme une spirale qu’un cercle.
A tout cycle il y a une issue, tout cycle est une issue en soi. Il faut juste se suivre, se fuir, se chercher. Alors m’émécher avec les conscrits… ce serait juste brouiller les indications de poussière sur le chemin.
Hier me pousse vers demain, mais aujourd’hui je n’entends qu’un feu d’artifices en pensées. Je ne veux pas que ce passé me devienne une poudrière. Alors au jour je m’écoute moins, j’écarte mes cycles de pensée, saute sur un vélo. Ce n’est plus un vélo dans la nuit, mais dans les vignes, bien après l’aube. Cette aube-là est traîtresse, elle était grise et ne professait qu’une suite à la nuit. Dans ce faux jour où même les heures amies se dédisent, je file sur les coteaux.
En haut je vois la vierge à l’hiver, plus de quartier, même à la joue d’Agu’, même à son dos dans le flou d’un dernier soir. D’effort je redescends : déport à feu et à sang à nouveau.
Départ des vignes pour une ville lointaine, un autre genre de refuge. Où la mémoire se refuse à cet homme, réduit à l’état de poésie. Et moi que suis-je d’autre au fond ? J’appose ici de l’encre car c’est tout ce qui me reste d’hier. Oui, hier s’écarte, s’éloigne, j’en fais des cartons. Ce mois c’est l’hécatombe, en moi. Et le « p’tit quart » me plombe dès que je la réentends me dire, dès que je me reprends à l’écrire. Je vois son petit quartier, au loin plus même le quart d’un tiers.
Le jour passe, s’efface et la nuit revient. Elle ne m’a jamais quitté depuis l’aube. Je ne suis pas quitte d’elle, elle veut me voir péricliter avant de renaître. Alors je me remets à la page, je reprends du papier et de l’encre comme d’un attelage. Les lueurs de la ville sont denses, elles veulent m’aider à veiller peut-être, mais peu d’êtres le peuvent, m’aider. Pas de Mayday même si je vois « La comète » illuminé en spot, en grand, en clair, en face de moi. Ne pourrait-elle pas s’en aller, cette comète ? Allez Jules, ça ne passe pas comme ça un feu.
A feu et à sang, le sommeil ne me vient qu’au bout de 3 heures. Je boue à peine d’un répit jusqu’à 5, et me revoilà debout dans la nuit. Vision fidèle du monde métaphorique. Je m’étiole fortement, tel est le but de toute nuit.
Mais un rêve brouillé me revient, à errer dans un Jardin des plantes désert, les bancs désertiques aussi. La sensation que l’élément a changé, comme un métal revenu à froid. Ne suis-je pas un volcan ? Oui mais réchauffer entier le monde d’un autre être, c’est une ambition à juste s’en briser, surtout quand on n’a plus le feu. Alors je navigue à vue dans ce rêve, aux Plantes, et je me retrouve nez à nez avec cette immense statue. Est-ce d’un autre rêve qu’elle dérive en moi ? Des rives se rallient, ou me fichent dans l’esprit un tir allié. La statue, une biche immense, un cerf plus immense encore et leur faon, qui doit faire ma taille. Le métal de cette statue semble si froid aussi, comme un rêve indéformable.
Je m’affaire, à m’éloigner, je m’enferme dans de ces parallèles… mais le rêve se poursuit, ou me poursuit, m’emmène à un café, des Plantes, un autre ensuite au zinc décati, à l’intérieur déserté.
Et puis à un autre encore, la nuit n’en a pas fini avec mon peu de sommeil. Je remets en me réveillant qu’elle a même voulu prendre sa belle sur moi. Tout est en chantier dans ce quartier, et l’appel de la nuit m’emmène jusqu’à… belle de nuit. Je ne comprends rien à ce rêve qui me revient. J’entre et la main sur un radiateur, je vois une fumée en émaner. Qui d’autre qu’Agu, pour en émaner ? Je me souviens maintenant, dans cette vapeur elle m’a dit cette chose. Elle ne m’a dit qu’une chose : on a été des comètes.
J’aurais aimé que la nuit ne commette pas cette phrase dans mes rêves. Je vais me la trimballer tout le jour et j’ai de la route, beaucoup de route encore, pour rallier je ne sais quoi, qui, je ne sais où. Je ne sais pas. Pour me rallier moi-même je crois, en apprivoisant la nuit.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle