Time enough for love – Festival Les Utopiales

« On parle sans cesse de la brusque cristallisation de l’amour. La lente décristallisation, dont je n’entends jamais parler, est un phénomène psychologique qui m’intéresse bien davantage »  (André Gide)

Saul Pandelakis, modérateur de la table ronde, introduit le travestissement dans les rapports amoureux comme une possibilité de se protéger autant que de tromper l’autre. Fabrice Colin rebondit, mentionnant une de ses héroïnes, amoureuse d’un homme qui la délaisse puis l’ignore, pour expliquer que peu à peu « les écailles tombent de ses yeux » jusqu’à s’apercevoir que cet homme ne l’intéresse pas. Lente décristallisation.

Plus loin dans l’échange, les participants font le parallèle entre l’amour et le merveilleux. Sous cet angle, la capacité d’imagination, c’est à dire projeter des images sur l’autre, ou en façonner de soi que l’on émet à destination de l’autre, peut autant être manière de tromper, de protéger ou… renouveler l’éphémère pour se donner l’illusion d’une impermanence. En fin de conversation, Kim Bo-Young se déclare d’ailleurs « contre le mariage ». Sorte de rejet de cette recherche de cristallisation morale d’un sentiment… passager ? A les écouter, la clef semblerait d’accepter l’éphémère.

Par la suite, Saul Pandelakis interroge les participants sur l’amour en tant qu’acte et pratique, comment ils l’articulent dans leurs œuvres. Les trois répondent un peu à côté.

Cela dit Nina MacLaughlin se surprend à réaliser sur scène que « tout acte de création est un acte d’amour ». En faisant le parallèle avec la mise au monde d’un livre comme d’un accouchement, métaphore que file Fabrice Colin, il y a la création -littéraire, amoureuse- et une fois créée, accouchée : l’envie d’écrire le livre suivant. Autrement dit, si l’amour est l’écriture, l’amour est cyclique et se renouvelle. Sur ce chemin, du livre qui naît puis s’émancipe dans les yeux de ses lecteurs, dont les auteurs sont dépossédés en un sens (« posibilidad de múltiple lectura de un texto » dirait Cortázar), il aurait été amusant de voir Mariana Enríquez débouler, amener l’horreur dérivée du réalisme, et ses idées sur la propriété. En tout cas, un jour les choses s’arrêtent, par la mort, et Nina MacLaughlin ne manque pas de citer un vers « Death is the mother of beauty ». Autrement dit: la fin, maîtresse de l’éphémère, ferait la beauté des choses. « Nada es para siempre » rien n’est pour toujours, aurait chanté le groupe Second s’il n’avait pas fini son cycle de vie.

En conclusion sur le sujet, le modérateur provoque ses interlocuteurs en leur disant que pour eux « l’écriture est un acte monogame ». Quelques questions du public ouvrent (ou reviennent à l’introduction) en soulevant ce que l’amour peut avoir de néfaste ou au contraire, que l’amour peut être d’un groupe, d’une famille. Nina MacLaughlin cause alors volontiers du « monstre que nous avons tous à l’intérieur, et que l’écriture permet d’examiner, ou d’aider le lecteur à examiner, de réfréner ou même d’aimer ».

Avec sa question de la pratique de l’amour, Saul Pandelakis voulait faire quitter le terrain de l’abstrait à ses participants, les amener au concret. Répondant à une question du public, Fabrice Colin laisse peut être une piste, de ressentir plus de tristesse à la perte d’un animal présent chaque jour au foyer que de celle d’un aïeul perdu de vue. La présence contribuerait à construire l’amour : n’est-ce pas une pratique ? Comme l’auteur le dit d’ailleurs, de venir à la rencontre -la réalité du lien- de la communauté en étant ce soir au festival, plutôt que dans ce que les réseaux usurpent de « social ». Il n’y a plus assez de temps pour les questions, mais il y a eu « Time enough for love ».

 

Jean-Marie Loison-Mochon

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