Sur le quai de Locquémeau
Sur le quai de Locquémeau
Là comme un symbole, le suc du jour
Le jour s’oublie, comme une ivresse évanouie
Un succulent bol de renversé, dans l’océan
Il s’oublie dans l’eau, séance tenante
Insufflant à l’océan de vibrantes lueurs
Il oublie, nous oublierons, le jour s’élancera sur de nouvelles pentes. Il, n’est plus le jour. Il n’est plus le jour qu’il fût. Il est une présence diffuse. Les ivresses évanouies, infusent-elles ailleurs en lui, en nous ? En nous qui n’oublions pas encore, qui n’oublierons que plus tard, oui, elles infusent. Une ivresse évanouie est un souvenir.
Infusent-elles ailleurs en lui ? Je veux le croire, par éclairs. D’ailleurs si tu lui demandes, il te le dira. Il n’a juste plus les mots pour les saisir bien, bien qu’il lui en reste. Il a ses mots, qui ne sont pas les nôtres. Or, quand on rencontre un homme dont on ne comprend pas les mots, on dit qu’il est étranger, ou qu’il fait de sa poésie. Dans tous les cas, on conclut bien vite -et je pourrais remplacer bien par un autre mot- que cet homme on ne peut le comprendre. Alors on le condamne à ne pas être compris.
« Au fond, on ne souhaitait pas tant être aimé qu’être compris ».
Georges, Georges, je te cite à tout bout de langue
Ici en bout de quai, la langue du jour se tire
En dressant des lueurs, en dressant des ferveurs
On descend le quai, en bouts d’espiègleries, de rires
L’indécent serait une humeur triste
Alors lui et moi on amerrit, les yeux direction les Amériques
L’indécent serait une humeur triste
Ainsi nos yeux vont à l’émérite incandescence
Assise de nos vues, qui deviennent imprécises
Ses mots s’effritent, ses braises redeviennent noires
Je le remue de réponses à ses questions, mes histoires. J’ai le remous de ses réponses aux miennes. Le quai de Locquémeau est tombé dans le crépuscule mais nous, restons debout. Il me demande « et les femmes alors ? ». Je remue des réponses à ses questions, je répète les réponses quand ses questions se répètent. La poésie d’un homme ne se dit pas toujours en une seule fois, dérive d’ailleurs parfois dans une redite, pour se réinventer. « Comment s’appelle-t-elle ? ». La poésie ? Non ça va, j’ai compris. Son prénom, quelle ironie n’est-ce pas ? Je le lui réponds, son prénom, qu’il oubliera, ce prénom qu’il a chaque jour au plus près de lui. Alors je résume un peu et donne mon prénom favori, liberté.
Ses questions encore
Je réponds à nouveau
Les mêmes questions encore
Sur le quai de Locquémeau
Les mêmes réponses, encore
Dont le corps pourtant est nouveau
Elles le sèment dans la seconde
Et à nouveau il essaime des questions
Il essaie de récolter les réponses
Elles le sèment dans la seconde
Car la poésie d’un homme doit s’ancrer, parfois, dans des répétitions que le monde ne tolère pas. Le monde a la colère du temps qui passe, et pas de temps à passer à… étendre une seconde et la creuser, la recouvrir, la couver, l’arroser, la faire tendre en soi, la faire croître, la voir croître, la voir intense, et tendre. Car le temps passe et il faut passer le temps à s’aveugler pour oublier que le temps passe.
Or chez cet homme, cette idée n’a plus court car même s’il sait que le temps passe, il en a oublié jusqu’au temps. Telle est sa poésie.
Il essaie de récolter des réponses
Sur le quai de Locquémeau
Elles le sèment dans la seconde
Le loquet mauve du soir s’enclenche
Mille questions essayées à la ronde
Mille réponses essaimées dans son monde
Le soir s’enclenche en nuages, comme un disque rayé
Mais une rayure est un semi d’aspérité
Dans le soir aspiré j’essaie des mots
L’inspiration déliée face à l’oubli
Face à ce soi expiré, pas tout à fait oublié
J’essaie des mots, là où je n’aurai pas assez osé
Des mots, des idées, des choses véritables
Là en lui, où peut-être l’écho de sa poésie…
Ces choses ont l’effet de le rendre vulnérable
Je sens sa poésie dont l’écho voudrait s’exprimer, ces sujets dans lesquels le son de son esprit aurait pu s’engouffrer. Mais ses mots de ce monde-ci s’effritent, ses braises redeviennent noires. Telle est sa poésie.
« J’ai froid ». Il sourit en soulevant sa chemise au niveau du torse, sa peau brune « je n’ai rien sur moi ». Si, il a cette enveloppe brunie.
L’Ouest est un feu retombé
Une ivresse évanouie qui se renouvellera
Un festin dont on pourra se bomber l’âme
Après avoir su goûter à la nuit
Succomber à la magie du rêve
Sur le quai de Locquémeau, la nuit
Sûr, qu’on bruisserait presque d’un frisson
Nous remontons le quai, il bruisse des mêmes questions
De même réponses, est-ce qu’elles appellent un sursaut ?
De bon ton je ne sais pas : son cœur crisse
Réaction physique épongeant des soubresauts d’impuissance
Dessous bruisse un cœur, à la mémoire buissonnière
Les actions passent comme le temps, sans bruit, sans luisance
Mais le ruisseau crie, de sang et de poésie
De sa poésie d’ivresses évanouies
Le cœur lui titille les côtes, un quai de Locquémeau est-ce à conter ? Au chaud dans la tablée, le loquet mauve s’est refermé, le cœur s’est calmé. Il revient à ce qu’il était : ne pas être compris. J’y reviens avec lui. La tablée le chérit, il voudrait renchérir. Il voudrait en être, renaître en mots, mais il n’a que sa poésie. La tablée le chérit. « Au fond, on ne souhaitait pas tant être aimé qu’être compris ». Il n’a que sa poésie, il n’est plus que poésie, légère et simple, évanescente, évaporée. Homme qui oublie qu’il est homme. Et je souris en le regardant, comme il me sourit en retour. Les questions et les réponses se répètent, en sourires je repense à hier quand après une vaine tentative de parole, au milieu de la tablée il a dit « on s’amuse bien quand même ». Telle est sa poésie. Même… Il est homme réduit à l’état de poésie. Le soir en se quittant, il n’a pas su s’empêcher de dire cette phrase qu’il dit encore, qu’il disait toujours « que la vie vous soit belle ! ».
Je voudrais bien accomplir son mot, et l’avoir aussi belle que la sienne.
Et puis les décibels de la tablée reprennent…
Il n’est plus que poésie
Il ne naît plus en lui qu’une prose évanouie
Nourrie du désir d’être compris, de comprendre
Dans des haies et pluies de mots roussis de sens
Des fétus de vent qui ne peuvent plus s’entendre
Pas de ruse pour un homme réduit à l’état de poésie
Les questions l’usent, les réponses le sèment
Mais on s’amuse bien quand même
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle