Sauvage
De bêtes humains vont. L’un s’humecte le pouce et le lève en l’air. Moi, je dois comprendre qu’il ne cherche pas la direction du vent ni même son chemin. Il cherche quelqu’un pour lui faire parcourir le chemin. En voiture, en bête humaine qui va, je vais un instant de moins, m’arrête sur le bas-côté.
« Oh tu vas là-bas ? Oh oui oui, super ! Oui oui oui, t’auras qu’à me laisser là. Oh la la, super, oui ! Tu me laisseras au garage. Tu vois le garage ? Si, tu sais ! Le garage de… »
Non je ne sais pas mais, pas grave. Monte, et roulons. Il monte et je roule. Tu vis à Quimper ?
« Oh la la, super. Vraiment, merci, merci, oui oui, t’auras qu’à me laisser au garage, un peu après. Tu vois le garage ? Mais si, le garage de… »
Non je ne vois pas. Je souris à la route, sens de vagues expirations d’alcool. Ma nuit la veille était faite d’autres ivresses.
« Oui oui, super, vraiment merci »
Je souris en l’écoutant, jette un œil à ce visage qui a plus de rides que le mien, le temps lui a jauni les dents comme à de vieilles pages. Alors, tu vis à Quimper ?
« Oui oui. Enfin, là je vis chez un pote. En fait je vivais en coloc avec une nana en plein centre de Quimper. Tu vois la rue de… »
Non je ne vois pas. Je souris à la route et t’écoute, continue.
« …Non ? Bon. En fait du coup là je vis chez mon pote, il est marin pêcheur, donc il est absent deux semaines tu vois, donc j’ai ce plan, c’est bien. Parce qu’il s’est fait cambrioler deux fois. Ils lui ont tout piqué quoi, même les jeux vidéo de son gamin quoi, son gamin ! C’est vraiment dégueulasse de faire ça à quelqu’un. Il s’est tout fait voler, c’est ignoble. Ouais… Pas cool ça, pas cool. Alors il m’a dit « Fab, franchement là, tu veux pas venir ici ? » Moi j’ai dit « pas de problème Mick, je garde ton appartement, y’a pas de souci, vraiment ». Et du coup je garde chez lui, mais il rend l’appartement en septembre donc il faut que je me trouve un autre plan. Ouais… Mais ça va, j’ai déjà trouvé quelque chose, ça devrait aller et… »
A Quimper toujours ?
« Ouais ouais ouais, Quimper. J’étais à Quimper avant aussi, avec ma nana mais bon, ça s’est pas très bien passé, pas très bien fini. En fait tu vois… tiens, regarde. »
Il prend un petit objet dans l’habitacle de la voiture et dit « tu vois dans l’appartement y’avait des trucs qui bougeaient, qui changeaient de place. Moi j’prenais des photos. Par exemple l’objet il était comme ça… ». Il me le montre dans un sens « comme ça, posé, je prenais une photo du truc. Et le soir je revenais, il était plus dans la position de la photo, ou il avait carrément bougé de place ! C’était pas normal ! Enfin tu vois quoi. Du coup ça s’est pas bien fini, y’avait trop de trucs qui bougeaient, j’suis parti. Mais tu comprends »
Mon bras gauche reposait le long de la fenêtre, ma main droite tenait le volant. Je sens encore un peu de cet alcool dans l’air, je souris à la route, le regarde, il me sourit. Ma main gauche tient maintenant le volant, ma main droite est prête, libre.
« Et toi t’es en études alors ? »
Je souris. Non, à la limite je t’écoute et étudie ce que tu me racontes. Mais non, à mon âge le temps des études est un peu loin tu sais.
« Ah ouais ? Mais t’as quel âge ? Ah ouais ?! J’te donnais dix ans de moins ! Tu fais vachement jeune, on dirait pas qu’t’as cet âge-là ! Ah ouais, ah ouais. Enfin, c’est mieux dans ce sens-là hein. Au moins tu fais jeune et pas l’inverse et… »
Je lui parle alors d’une histoire bien connue, d’un jeune homme dont un peintre fait le portrait. Le jeune homme reste jeune toujours mais le portrait vieillit, absorbe les vices et les excès.
« Ah oui ! Oui oui mais je connais ça, je l’ai vu ce film ! Enfin j’en ai vu un bout mais après, le lien ne marchait pas. Ils font des films mais ils te mettent un lien qui marche pas, tu sais. »
Pas vu le film, juste lu le livre.
« Des fois les films, ils n’ont rien à voir avec le livre. Ils te massacrent le livre ! Et ça n’a-rien-à-voir ! Plus rien à voir ! Et ça sert à quoi de faire un film si c’est pas pour respecter le livre ? Parce qu’après, t’as l’auteur et le producteur qui s’engueulent et… Tiens par contre, il y en a un où il y a tout le livre, mais vraiment tout ! C’est Into the wild que ça s’appelle. Tu l’as vu ? Trop bien ce film ! Et il y avait tout le livre, tout, tout, tout ! Même la scène où le vieux dit qu’il l’adoptera à son retour. Mais lui il croyait quoi en partant comme ça ? Juste vivre dans son van, de chasse et de cueillette, c’est pas possible ça ! … »
Je souris à la route car ce type me surprend parfois, avec certains mots qu’il utilise comme s’ils sortaient de son langage. « Ignoble » tout à l’heure, « cueillette » à l’instant. Pourtant il les dit.
« …et puis il part mais il ne sait même pas où ! »
J’essaie de revenir à mon portrait, à la suggestion que je laissais, qu’on n’est pas toujours ce que l’on paraît.
« ‘Faut que j’le lise ce livre, c’est de qui en fait ? C’est quoi l’titre ? »
Le portrait de Dorian Gray, de Wilde justement, Oscar.
« Ah oui oui, Grey comme l’autre film-là, les nuances et… ah, les livres, ça… ! J’en ai pris deux à la médiathèque l’autre jour. Les Paradis artificiels et Flash, de Duchaussois. Tu connais l’histoire ? En fait c’est un mec qui prend toutes les drogues et… »
La route défilait, et elle continue, mais Les paradis artificiels et Flash ? Ce bonhomme fait des rebonds sauvages entre les références, sans pudeur, sans conscience qu’il pourrait avoir de la pudeur à montrer une référence plus qu’une autre. Il parle de lui, de sa vie. Je ne l’étudie pas, je l’écoute. Je souris.
« …mais je ne sais pas s’il y a un film. En tout cas, Into the wild, il y avait tout le livre. Et puis la fin… Il part, il est parti comme ça, sans avoir d’endroit dans la tête et à la fin… »
Oh à la fin, on meurt tous. Partir sans savoir ? Au fond, lever le pouce en bord de route, c’est un peu l’inverse c’est vrai. Tu sais où tu veux aller, à peu près comment mais pas avec qui. Et tu tombes sur des gens qui savent où ils vont, exactement comment, qui ne se doutaient pas, en partant, qu’ils rencontreraient d’autres personnes en partance.
A propos de « partir » il me donnerait presque envie de causer, avec ses références. Alors je veux lui en donner une. Tu me parlais des Paradis artificiels, et là de cet homme parti seul dans la nature, sans but. Connais-tu le poème ? Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent, pour partir.
Tout à coup il se tait, un peu circonspect. Il semble attentif mais ne pas comprendre les références ou le sens de la phrase que j’ai citée, comme si ma plus longue intervention l’avait paralysé. Je lui explique un peu et pour la première fois depuis qu’il est monté dans la voiture, je le sens qui n’est plus à son naturel, au sauvage.
« Et c’est dans quoi ? »
Baudelaire, les Fleurs du mal.
« Ah, j’connaissais pas. ‘Faut que j’le lise ! » et en disant cela, de nouveau le voilà sincère. Il ne pouvait pas tout connaître et de toute façon, il en connaissait déjà assez pour m’avoir surpris à l’instant, comme ce flash d’un paradis artificiel. D’ailleurs il continue d’être sincère :
« Mais tu sais moi j’ai pas fait beaucoup d’études. Baudelaire j’aime bien. Mais Zola par exemple, il me fallait le dico à côté, trop compliqué ! »
Je comprends. Zola ?
« Oui, je me souviens, j’avais lu « La bête humaine » et… »
Nous en sommes de drôles, nous aussi. De bêtes humains qui vont. Peu importe qu’ils étudient ou non, moins ils se jugent, mieux ils se lisent.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle