Riposte
Il bruine à Brest ce matin. Rien que de banal peut-être, mais en dedans, j’ai le fanal ardent.
Le crépuscule d’un cycle est en fluorescence. J’aurais, comme qui dirait, peut-être bien plusieurs vies qui s’amorcent. Et j’aime ces chemins, ces champs des possibles. Je ne veux pas me condamner à cette phrase de Gide « qui se croit capable de tout, devant que d’agir, recule ». Je me dédouble ou me démultiplie car je veux avancer sur tous ces chemins. Le recul est nécessaire à toute progression. Les progrès sont minces parfois, mais avec le recul, dans certains cas, grossissent. L’effet d’optique est ainsi : j’oblique en moi-même, en un puits, et s’ouvrent mille étendues.
Car ici-bas je peux distendre le temps et faire du feu de mes joies. Je suis un feu de joie, qui s’éteint parfois. C’est un fait, je redescends parfois, je descends en moi. Arrosé d’un peu d’indécence je repars, comme un feu que l’on agresse au liquide. Je ferai des miettes des cristaux liquides, les recomposerai dans des cris de mouettes et d’horizons crépusculaires. Je recomposerai ? Non, pas de futur. Je le fais déjà : je me livre en pâture à l’ogre de ce puits, qui me recueille, qui m’endurcit. Je m’enduis de lui et ressors de là comme un soldat du feu de joie, seul dans son armée. La poésie n’est pas un art mort.
Elle est dans l’air et dans les recoins de l’horizon, dans les recoins des yeux de ceux… de ceux-là seuls qui s’écartent pour repartir.
La répartie du coup est le coup suivant, le pas d’après. Il n’y pas d’après sans le coup suivant. Le coup du sort, le coût de la peur, le cou que l’on étrangle de craintes, le coup de désir qui soudain renverse tout. D’épée dans l’eau, des peurs à noyer. La peur de la riposte, avant toutes les autres : à noyer. Il erre en nous le parfum de la mort et de la violence, car la violence en nous est une amorce, la violence du monde, une étincelle. Et la réponse en nous est de feu, de joie, de désir, de colère, d’éphémères contrées à saisir, à voir s’évaporer.
La valeur la plus répandue, la plus vendue est… la sécurité. L’idée que nous pouvons tout acquérir, tout retenir, mais on ne retient pas un feu, on n’acquiert pas une joie. C’est la joie qui conquiert notre feu et pour cela, se passe bien de la sécurité. Assurez-vous, rassurez-vous : vous vous aveuglez je vous l’assure. On lacère tout, dès lors que l’on espère durer, faire durer. Des éphémères et des joies dureront, oui, mais il n’est pas à nous d’en décider.
Même, en tant que mère, en tant que père, on ne ferait pas durer : on prolongerait. On plongerait nos mains dans un argile de futurs, argile qui se façonnerait de nos sangs, de nos sens. Mais rien ne perdurant, la prolongation qui se formerait en viendrait à prendre son indépendance, car ainsi est l’enfance : une phase allant à la phase suivante, une phrase s’agençant d’un début d’idée, des phases prenant leurs quartiers par le coup suivant, le pas d’après.
Voilà la phase d’après qui toujours est enfance, et croissante et pleine de nous, de nos reflets. Mais aussi d’une prolongation du flou : l’enfant se crée d’éphémères phases qu’on ne lui aurait jamais imaginées. Il est plein de lui-même, plus tout à fait nous : même la phase pleine d’une lune n’est jamais qu’à demi, car dans l’envers domine l’ombre.
Et à l’ombre du domaine, l’enfant se fait des phrases et des plages d’étoiles. Il se livre au jeu des ricochets, de courses de reflets et galets allant croissantes, décroissantes. La lumière a la vitesse des regards.
Enfin tout ça, ce serait si l’on se prolongeait !
Avant, il faut accepter de ne pas durer. Ne pas répéter, ne pas reproduire, ne pas s’habituer, ne pas s’accoutumer. Le pas d’après vers le coup suivant. Ne pas avoir peur de la riposte. Donner le coup d’après et se rendre vulnérable à la riposte. Ne tendez pas la joue ! Plutôt la main. La main sur la joue d’en face, dans un jour en phase, dans des phrases de nuit, que seule la nuit peut accueillir.
Dans l’envers domine l’ombre, il faut en accueillir l’idée. A la peur de la riposte, préférer la vapeur de la rixe en soi, entre le feu et la brume.
A Brest il bruine ce matin, et je veux répondre à l’appel de la riposte. Reprendrez-vous du feu ?
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle