Inhabituel

C’est un petit jardin en pente, un jardin que je ne connaissais pas. Dans ce petit pays d’arbres et de plantes, de noix en devenir, un replat. J’y planterai ma tente.

Gamin, gamine, jouais-tu à ce jeu aussi ? Pour la nuit, partir à pas même une allée de potager : partir pour partir, planter ta tente. Au balcon non loin, dessous la toile tu entendrais la brise, dans les serviettes battantes, battues de sable et de sel, de ces journées à la page des plus beaux jours, pour des plages de souvenirs. Gamin, gamine, tu ne sentais pas venir le sommeil, ce soir non plus et c’est bien normal.

La maison s’endort dans ses derniers bruits et toi, tu découvres ceux de la nuit. Apprentissage du retour au sauvage. Sous un vague craquement, tu t’entends te raidir. On rode autour de ton logis éphémère, dans ce petit jardin en pente que tu ne connais pas. Près des bois, tout à côté, on rugit ! On crache ! D’accord, on miaule.

Mais au sol et seul, et coupé de la vision tant par la toile que par l’obscurité, tu pourrais t’imaginer. Qu’aux abords de ton petit replat paisible… Quelques cailloux matelassant ton dos, le replat n’étant pas tout à fait plat, la terre meuble t’emmène dans la pente. Plongeras-tu dans le rêve ? Tu en doutes de plus en plus, car l’excitation, car le délice de la petite appréhension. Et si ces bruits… Et si ? La vie c’est un festin d’ « et si ? ». D’ailleurs dans désir, n’y a-t-il pas « et si » ? Le désir d’être surpris, de te sentir vivant, même si rien ne surgit dans le vent de la nuit.

Et le sommeil t’enlève finalement. Une première fois car il pourrait y en avoir d’autres. Tu t’es départi de la pente et des meubles caillouteux, tu as quitté la terre au balcon de l’oubli, à bord de ton petit quadrilatère aux abords d’une demeure endormie.

C’est alors qu’au milieu du rêve, alors que tu chemines, alors que tu t’évertuais à cheminer dans l’oubli… C’est alors qu’on rode à nouveau aux abords. Atterris-tu dans le réel ? Tu ne sais plus bien, engoncé dans la chaleur de ce cocon éphémère, de cette coquille, restaurant du rêve. Du rêve au réel, tu ne sais plus bien mais aux abords de ton logis, tu entends. On chemine, on approche. La maison tout près est silencieuse mais on approche, le couperet pourrait tomber à tout moment. Allongé, enfermé, endormi, vulnérable. Et si ? Aux abords, on chemine à quatre pattes. Ce sont des sabots que tu entends au sol. Te dis-tu… que cela est bien inhabituel ? Ne devrais-tu pas plutôt te dire, étranger, que l’inhabituel c’est toi ? Ton quadrilatère de rêve s’est incrusté ici ce soir, toi dedans. De l’intérieur, tu aimerais vérifier par toi-même ce que des habitants t’ont dit plus tôt : « il y aura peut-être des chevreuils ».

Et si l’on ne t’avait pas prévenu, qu’aurais-tu imaginé ? Tu voudrais vérifier, qu’il n’y a pas un cheval tout près, un équidé sorti du rêve, des senteurs de la nuit ou même… un centaure ? Tu ouvrirais ta bulle de rêve, peut-être verras-tu la constellation quelque part, au milieu des étoiles filantes du mois d’août.

Gamin, gamine, que ne rêves-tu pas ? Mais tu ne peux pas ! Les sabots sont bien là, tout près, à sentir ta présence, inhabituel obstacle dans la promenade nocturne. Tu ouvrirais… Il s’enfuirait. Car le sauvage est comme le rêve, indocile et souvent insaisissable. Souvent, tout juste en garde-t-on des bribes, et sous le vent tu ne garderas de ce rêve que ce que ces sabots en soulèvent.

Ils s’en vont, s’en retournent. Toi aussi, sur la pente savonneuse d’une terre meuble, dans l’immobilité feinte du sommeil.

Enfin à l’aube, on martèlera. Au ras du sol tu saurais qu’il est l’heure de te lever, par les lueurs dans la toile, mais le pivert au-dessus te l’aura dit déjà.

Gamin, gamine, je te remercie de m’avoir accompagné dans ce jeu. Non pas que je m’y sois senti seul cette nuit, mais j’avais envie de te la raconter.

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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