Qu'attendent-ils?

Ce soir, Adrien rencontre Emilie.

Adrien est un fils de bonne famille, de celles qui ont des manières, de l’éducation et des principes, de celles qui savent ce qu’est le bien, ce qu’est le mal.

Emilie vient d’un milieu bien différent dont, elle, a reçu une famille aimante, une éducation saine et républicaine, comme aime à le clamer son père.

Autrement dit, les deux semblent bien sous tous rapports : il n’y a pas un bandit aisé et une secourable fille du peuple, il n’y a pas un fils à papa surprotégé et une créature intéressée. L’égalité des chances a produit un genre d’égalité des armes : aucun n’est démuni, ni non plus désarmé.

Adrien, 26 ans, est un fier interne en chirurgie cardiaque -quoique l’adjectif soit redondant- comblant les manques d’une mine passable sous des cheveux châtains, par une élégance de moyens, et une confiance de statut. Il n’a jamais tiré parti de ses origines mais s’est plutôt construit sur l’affection distante qu’on lui donnait, comme une plante et son tuteur.

Emilie, presque 26 ans, est une étudiante invétérée, thésarde en socio, dont la curiosité pour l’homme n’a d’égal que celle qu’éveille son étonnante beauté, faite de blondeur et de regards verts, les premiers éléments sautant aux yeux. De ses origines, une analyse caricaturale dirait qu’elle a conservé le naturel et l’humilité, quand un peu de finesse dirait qu’il ne faut pas déduire ces choses-là.

Des amis d’amis les ont plus ou moins mis en contact, au moment où il a été acté qu’Adrien descendrait pour un congrès à Marseille, ville d’études d’Emilie. Chacun ayant de son côté fouiné en ligne et sur des réseaux en tous genres, afin de se faire une idée de l’autre, l’imminence de la venue d’Adrien a précipité l’entrevue, qui aurait tout aussi bien pu avoir lieu à Paris, puisqu’Emilie s’y rend régulièrement, étudier l’homme. Toutefois, qu’attendent-ils l’un de l’autre, eux pas vraiment voisins ? La question a le mérite d’être posée et tous deux ont des réponses en tête, dont la concrétisation, ou non, se vérifiera dans quelques minutes maintenant.

Adrien est du genre à essuyer les claques, cependant pas par timidité, au contraire. L’alcool des premières soirées médecine avait peut-être altéré ses premières tentatives, mais les années passant, il avait rendu son caractère dirigiste imperméable aux ivresses, jusqu’à celles de l’attachement, dans lesquelles il voit plus un frein qu’une libération. Il aime vivre débridé, c’est-à-dire de bribes de vies écoutées, et de bouts de vécus éparpillés.

Emilie n’a pas de genre et ne fait usage ni de la violence, ni des claques, deux outils qu’elle sait devoir être distinguées dans certains milieux de la société. Elle aime les coups d’éclat, pas spécialement ceux d’un soir, bien que le couple n’éveille pas grand-chose chez elle non plus. Elle apprécie de se laisser porter par l’instant, sa curiosité ne se limitant pas à son cursus.

Ces deux jeunes gens, encore des inconnus l’un pour l’autre, ils ne sont pas l’histoire du feu contre la glace. Par cette soirée, il s’agit de leur offrir l’espace d’une rencontre. Elle agite en eux suffisamment de ce qu’ils ont de vivacité, de percussion, pour rendre son issue indécise. D’ailleurs, l’incertitude a le don de plaire aux deux, l’une y voyant l’occasion de scruter les réflexes innés ou assimilés de la nature profonde, l’autre une sorte de carte blanche que le destin lui donnerait, pour modeler la réalité à sa guise. Pourtant l’incertitude évoque à leur époque plus la perspective d’angoisses et de défaillances, que la pérennité de joies bien produites et toutes contrôlées ; la modernité voulant que l’individu abandonne son libre-arbitre à un système lui procurant le sentiment de maîtrise ultime de sa condition. Mais il faut croire qu’Emilie et Adrien sont deux animaux débrouillards, un peu à part dans cette savane aride, et hostile à la faiblesse.

Attentif à son époque, Adrien aime à s’imaginer que le XXIème siècle poursuit ce retour à l’état de nature engagé au précédent, à savoir que l’individu des pays du Nord, dispensé des guerres et n’ayant plus à faire corps, revient progressivement à ne se préoccuper que de lui, lui au milieu d’un monde qui l’entoure. Souvent Adrien s’est fait dire que son idéologie « ce sont des bêtises » mais il persiste à penser que la sélection naturelle s’opère : il est peut-être interdit de tuer, cependant pas de dominer, d’asservir, alors gloire aux forts qui ont le savoir, et les moyens. Même si les moyens sont la seule chose qui le dérange, Adrien, parce que s’ils sont de volonté, d’efforts fournis, d’accord. Mais s’ils sont d’argent, cet artifice fongible (dont il ne voudrait toutefois pas manquer) importé dans les lois naturelles, là, pour lui on enraye la belle mécanique. Enfin ! Quand l’anatomie le mène à ces réflexions sur la machine humaine idéale, c’est parce qu’il expérimente le plus qu’il peut ses théories naturalistes au travers de regards qu’il porte sur les femmes.

Au moment de la rencontre et après quelques cocktails hors de prix, quand Emilie viendra à écouter les certitudes masculines savamment bâties d’Adrien, elle sera encore en mesure d’appliquer ses raisonnements, et de tomber d’accord avec son partenaire de boisson sur le fait qu’il y ait déliquescence de la société occidentale. Pour autant, elle fournira une autre conclusion à la croisée de la philosophie de Nietzsche, de l’économie de Schumpeter et de la littérature fleuve et historique de Tolstoï -car c’est ça, la sociologie, un immense mélange d’horizons à coordonner pour retomber sur les pattes de l’homme- et expliquera à Adrien que les individus et les ensembles, dans leurs durées d’existence, ont vocation à imploser, se recomposer pour évoluer et ce, indéfiniment, sur le dos de vagues et cycles seulement appelés à se reproduire. Avec ça, Emilie aura alors réussi à assommer son interlocuteur, pas par les Bloody Mary qui la sonnent plutôt elle, mais par trop de références et d’idées discordantes de celles qui lui étaient exposées l’instant d’avant. Voyant l’ampleur de la fatigue sur le front voisin, elle tempèrera alors en disant que oui, l’individu de la masse est bien sur une pente descendante, avec pour illustration l’image de consommable de la femme, et tous les critères qui en découlent.

Malgré cette remise au goût du jour de la grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf, façon rêve américain et mercantilisme chaotique, le coup porté par Emilie à Adrien ne sera pas encore décisif pour déterminer où finira cette soirée. Ce qu’Emilie en attend, de cette rencontre, Adrien ne se l’est pas demandé avant et ne se le demandera pas plus pendant, puisque toute projection de ses désirs à elle ne doit venir qu’en renfort de son ambition du soir, à lui. Et ce qu’Adrien espère d’un premier verre ensemble -et d’autres suivront- Emilie s’en fait une vague idée, tout en se défendant d’appliquer des clichés en amont, ce qui aurait pour conséquence de fausser la réelle perception à avoir, et de lui, et d’eux. Au fond, l’un comme l’autre ont inconsciemment à l’esprit l’espoir que les circonstances joueront en leur faveur, à chacun, pour permettre le croisement des envies, un genre de diplomatie d’instaurée entre deux volontés. Parce que, bien sûr, il y a leurs propres idées mais il ne faut pas sous-estimer le poids d’une situation, et de ce que le sens commun s’attendrait à voir se produire dans cette situation, c’est-à-dire la vision pleine de jugements et de préfabriqués sociétaux d’une personne spectatrice. De forts caractères sont censés se défaire sans mal des automatismes attendus. Mais s’il y a bras de fer, si les volontés s’épuisent à se faire la lutte, la fatigue et l’usure peuvent s’immiscer alors, comme les réflexes de posture espérés par le spectateur, qui pourraient devenir des recours de facilité, de repli, sur une scène sans issue mais sur laquelle il faut bien jouer. L’homme se surprendrait alors à être un bestiau brutalement entreprenant pour pallier un manque d’ingéniosité dans le discours, face à une femme qui jouerait la chatte vulnérable et enjôleuse parce que la fibre faite de charme, d’intellect et d’indépendance produirait l’effet contraire sur le mâle : le repousser.

Or, Adrien n’est pas un superficiel maniaque du corps, bien que la durée moyenne de ses rendez-vous ne permette pas de voir beaucoup plus que les réflexes primaires, efficaces ou non, des femmes qu’il se met en tête, dans la mesure où ce qui l’enthousiasme c’est le fait de voir son aura et de belles paroles percutantes faire plier le genou à son adversaire. De même, Emilie ne recourt jamais à ce procédé consistant à feindre la faiblesse pour attirer dans ses filets, car son plaisir à elle est de démontrer sa force, de démonter par la pensée les préjugés dont on habille couramment une belle blonde aux yeux verts, pour ensuite si et seulement si elle le veut -car le désir s’irrigue autant du contrôle sur l’autre que de l’abandon de soi- se donner ou prendre ce qu’il y a à donner, ou prendre.

Pourtant, au sortir de son exposé sur le nouvel état de nature, Adrien a beau se voir séduisant par son intelligence, dans la verrerie d’Emilie, il ne peut pas s’empêcher de se sentir comme incomplet et un peu défait, au point de prendre des raccourcis verbaux, des postures de gorille -à la carrure de chimpanzé- dans son siège, ou de lancer des regards lourds de sens.

Et Emilie a beau facilement trouver la parade au discours de l’individu sur le retour, elle se sent la réplique creuse, tout en s’entendant commander un ballon de rouge pour faire élégante, plutôt qu’un whisky comme à son goût, tout ça pour se faire un troisième niveau de rouge à lèvres dès la première gorgée, qu’elle ingurgite maladroitement après trop d’autres.

Las et à court d’arguments -la lassitude venant peut-être de l’impuissance- Adrien ne se rend même plus compte qu’il s’attendrit de la voir s’accouder bêtement d’un faux air bonhomme au comptoir, avec sa moustache incarnate qui ne dupe pas un seul des gugusses solitaires du lieu clinquant et classieux.

Emilie le voit sourire, et par jeu de miroirs, se plaît à plaire pour ses simples apparence et maintien, persuadée d’être une femme à la dégaine fatale et irrésistible, alors que fébrile du geste et caressante du regard, comme le voit ce couple attablé, et amusé, tout près.

Quand la perception se trouble, les malentendus surviennent, et c’est ce qui fait le charme d’un moment, ce même charme qui est en train d’emporter Adrien, dépossédé de ses velléités initiales, emprisonné par la seule envie de la prendre par la main.

Emilie, elle, dans la glace sous les bouteilles, vient de s’apercevoir de sa gueule d’ange à trois lèvres, et la confusion l’en trouble d’autant, tellement qu’un geste tendre ou déculpabilisant lui serait comme un baume à appliquer sur son ego, à moitié vexé et humilié, à moitié excité de ce que cette humiliation la rend plus attirante encore.

Et alors que rien ne semble avoir changé, qu’Adrien vit toujours à Paris, Emilie encore à Marseille, que ce soir Emilie rencontre Adrien, que peut-il se passer ? D’apparence, le monde est identique. Mais en dessous, tout autre peut-être. Adrien ne se demande plus s’il en impose, Emilie ne cherche plus à savoir si elle produit de l’effet. Adrien ne se demande plus que ce qu’Emilie peut bien penser, et Emilie elle aussi ne cherche plus qu’à percer le contenu de l’esprit qui la fixe.

Pour ce soir, soirée de rencontre, le contrôle est irrémédiablement perdu. Comme pour deux gladiateurs sur lesquels il ne semble plus y avoir qu’à lâcher les fauves. Vers où le pouce divin du spectateur peut-il pointer ? Peut-être est-ce à ces moments seuls où les gardes sont baissées, que les natures se montrent. Ne reste plus qu’à savoir ce qu’elles ont à se dire.

Qu’est-ce qu’espérait Adrien, avant ? Qu’est-ce qu’envisageait Emilie, il y a quelques heures ? Ils ne le savent déjà plus. Mais maintenant, qu’attendent-ils ? Il existe au moins autant de réponses que de sens à la question.

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