Ça s'est passé à la forêt
L’automne à la forêt, un lendemain de tempête.
L’accalmie du petit matin goûte de bruits timides.
Ici ou là, on sort le museau, de nouveau. Et sur le coin, la pluie a beau avoir cessé, les feuilles remettent ça. Par ce temps, il faudra bien sortir la fourrure !
Parce que, ramdam hurleur du Vent ou grande boule brillante, il n’y a pas le choix : le prochain repas est encore là-dehors, s’émerveillant de sa liberté !
Et les premiers prédateurs de sortie sont forcément ceux ayant le moins à craindre des environs. Un pas, un autre, un pas, un autre, un bond ! Une patte, puis l’autre, une patte, puis l’autre ! Fondant sur la mousse des branches, des griffes partent à la recherche du midi, du quatre-heure, du dîner, et de tout ce qui pourra se trouver, d’ailleurs.
Car cet animal-là, dont la queue fournie de poils se trémousse, il est du genre des collectionneurs. Une proie capturée, si l’appétit venait à manquer, il serait prêt à la ramener nicher chez lui, et la ranger, et la couver, inventoriée comme toutes les autres avant elle.
« Mieux vaut trop que pas assez ! Mieux vaut courir ramasser, que faire de vieux os affamés dans un garde-manger vide ». Telle est, sans doute, la devise un peu longuette de la créature, qui se la répète en descendant de son donjon.
A son passage, les feuilles frémissent de plaisir. Le Vent ne leur avait peut-être pas suffi, ayant déjà couché nombre d’entre elles, pourtant, au tapis.
Et tout en bas, sur leurs lits verts et moussus, libérant, mélangeant, leurs nuances orangées, elles voient débarquer cet écureuil, mis en pétard par la rosée.
« Nom de nom de nom de nom d’une noisette ! s’écrie-t-il grossièrement, peu soucieux d’être entendu. Avec tout qu’est-ce qu’il a pleuviu, avec tout qu’est-ce qu’il a ventu, qu’est-ce que c’est que ça va être du travail, de retrouver les fruits ! ».
Il est de notoriété publique que ce prédateur parle un dialecte un brin sommaire -ici librement adapté- mais il ne s’est évidemment jamais trouvé un chêne, un noyer et moins encore un noisetier pour le reprendre ; eux trop effrayés de se voir pillés de leurs trésors.
Ses trésors, l’écureuil les cherche, justement. Mais comme il le grommelle entre ses moustaches, le gros temps de la nuit passée a non seulement maquillé toutes ses caches de feuilles mortes, mais aussi tant secoué les arbres, que le butin n’est plus très fourni là-haut.
Piétinant, remuant, griffant, croquant frénétiquement, il se lamente de ce vilain coup du sort :
« Qu’est-ce que c’est qu’ils croient que je suis ! Avec déjà tout qu’est-ce que j’enterrifie et que je ne retrouve plus, je semaillons de nouveaux arbres toutes les semaines ! Et maintenant, qu’est-ce que c’est que je dois faire ? La ménagification du par-terre ! ».
Pas le choix, en effet, si le petit bonhomme veut s’en croquer quelques-unes cet hiver.
Depuis les nids alentours, ça rigole d’eau et de moqueries. Les gorges déployées s’ébrouent du froid en riant de la queue touffue qui furète sous les amas de feuilles. Les plus initiés à la pêche croiraient y voir un sous-marin en semi-immersion. Mais dans cette bataille, la cavale a pour but les fruits d’automne.
« Qu’est-ce que c’est que ce bazar ! Qu’est-ce que c’est que ce bazar ! » entend-on grogner une noix remontant à vive allure dans les arbres. Aussitôt « examinaté », « mesurifié » et « classificationné » -il nous faut employer le vocabulaire propre à la discipline- l’écureuil range et redescend courir sous les feuillages fanés.
« Le Vent, dis donc, qu’est-ce que t’es pas fou, non ?! C’est pas du tout qu’est-ce qui fallait faire là-dedans ! Y’a trop de trésors de tout partout, ça va jamais tiendre, même dans mes châteaux secondaires ! Alalalala… Et tout la concurrence qui va viendre ! Des bandits armés jusqu’aux incisives Prêts à picsouiller (NDLR : contraction de piquer, souiller, piller) tout ce qu’ils découvrirasseront ! »
Et le jour passe ainsi, en dur labeur sous un doux soleil d’automne.
Un si grand prédateur réduit à l’archéologie, c’est d’un ridicule qui continue de réjouir et divertir le voisinage.
Exténué d’avoir tellement monté-descendu, et stocké tant de denrées sauvées de la piraterie, le petit animal se roule comme il peut dans sa queue. Sa collecte de fruits à coque ne lui fait cependant pas bien de place. Aussi, le voilà réduit à coucher par-dessus, comme une poule couvant ses œufs.
Et de lui, on ricane encore dans l’obscurité, jusqu’à ce que le Vent et la pluie ne se lèvent à nouveau, recouvrant les voix d’un brouhaha loin d’être réjouissant pour l’écureuil :
« Non, non, non ! Oh, non, non, non… Qu’est-ce que c’est que c’est pas permis ! Encore des feuilles par-dessus ! Encore des trésors égarés ! Qu’est-ce que c’est que ça va encore être un casse-tête demain ! » Et sans avoir même touché au festin amassé tout au long de sa journée, l’écureuil se réfugie dans le sommeil pour fuir la tempête et ses pensées pleines de feuillages trempés.
*
A l’aube à peine, la pénombre baigne encore le nid. Mais bientôt, voilà que celui-ci bouge et balance !
« Sainte-Mère des noisettes ! s’écrie l’écureuil, décidemment vulgaire. Qu’est-ce que c’est donc qui se passe ?! ».
Remué, mal réveillé, notre animal se questionne à tout va. Une couleuvre arboricole de si bonne heure ? Un résidu de tempête ? L’arbre du nid était-il vétuste ?
On souffle ! On se lamente ! On grogne ! Non ! On mastique ! On se délecte !
« Nom d’une noix sacrée ! se dit l’écureuil. Depuis quand les loups escalationnent si haut, et pour des noisettes ! ». Les pointes poilues de ses oreilles dressées comme jamais, le petit animal serait presque prêt à encorner l’intrus. Mais rien ! Pas une forme pour dépasser du monticule !
D’un cri aigu, courageux comme pas deux, l’écureuil s’indigne alors :
« Qui c’est qui va là dans mon domaine ?! Qui c’est qui s’est permis d’être viendu sans que je l’invitationne ?! ».
Aucune réponse ne vient. Le nid continue de gigoter, et l’on maugrée, à moitié peiné, à moitié satisfait, comme d’un appétit insuffisamment comblé.
L’écureuil se raidit ! Il repense à cette histoire à dormir en boule que lui contait Mama-Ardilla, quand il réclamait déjà noix et noisettes, plutôt que le lait qu’elle lui tendait. « Peut-être bien que c’est c’que c’est ! Peut-être bien que c’est c’que c’est ! » frémit-il en se remémorant la légende de la noisette dévoreuse ! « Elle apparaît à ceux qui cueillent et collectent plus que de besoin, disait-elle gravement. Et alors, garde au garde-manger, et à ta queue ! ».
Aïe ! Aïe ! Aïe ! On m’agressifie ! Au secours, on me noisettise ! ». En effet, son extrémité ne répond plus ! La voilà bloquée ! La voilà comme aspirée ! Par-dedans son trésor durement acquis la veille.
Notre collectionneur se voit déjà au fond d’un estomac gargantuesque. Quel comble ! La honte sur des générations d’écureuils ! Se faire avaler tout cru, tout poilu par son propre goûter.
Mais soudain, on lâche prise ! On éructe, on tousse, on s’étouffe !
Allons ! Il n’y a pas à hésiter. Voilà le moment ou jamais de riposter ! Alors, toutes quenottes dehors, à mâchoires déployées, l’écureuil déchaîne des années d’expérience en mastication sur la coque qui l’attaque ! Et cette fois, elle hurle.
Les pattes plaquées sur la bille, à bout de griffes, notre animal soulève son casse-croûte rebelle.
Levant les yeux, il s’étonne des motifs tout à côté de ses coups de dents. Et de dedans les spirales, on parle !
« Reposez-moi, qui que vous soyez ! J’ai le vertige ! Je veux descendre ! ». Aussitôt dit, l’écureuil le jette loin, très loin ! Infiniment loin ! De toutes ses forces ! A bien cinq centimètres de lui.
« -Qu’est-ce que c’est qu’t’es, espèce de chapardifieur affamé ?! Sais-tu donc pas qu’c’est pas une heure pour dérangifier le roi qui-c’est-qu’c’est-moi qui règne dans ces bois ?! Non mais ! Toi, la noisette, tu vas finirailler concassée et saupoudrée sur ma prochaine omelette !
-Qui donc nommez-vous « noisette », sinistre rongeur analphabète ?! Voilà toute une nuit que j’appelle au secours, enseveli sous des coques inanimées ! Je me croyais déjà dans l’enfer destiné à ma race, celui qu’on nomme pays-farci ! Ah non, mais ! Quelle mauvaise blague !
-Plaît-il ? Qu’est-ce que c’est qu’tu dis, la noisette ? s’étonne l’écureuil, perplexe.
-Je-ne-suis-pas-une « noisette », vulgaire masticateur ! C’était donc vous que j’entendais ronfler au-dessus ! Moi qui croyais entendre le tonnerre déferler sans cesse sur mon humble carcasse !
-Je ne ronflifie pas, moi, monsieur -ou madame ?- j’expérimentationne une nouvelle technique de soufflage, dite « comptation relaxatoire des stocks ». Elle me permité d’avoir finitionné l’inventaire noisifère au réveil ! Le temps, c’est qu’c’est de la noisette ! C’est même qu’c’est la première chose qu’on nous enseignaille à l’école des écureuils !
-Allez savoir pourquoi ils ne vous apprennent déjà pas à vous exprimer…
-Bon, trêve de palabreries, qu’est-ce que c’est que tu fais, fouraillé dans ma galerie noisetière ?!
-A vous de me le dire ! Maintenant, je comprends mieux ! Hier, la nuit tombait déjà -les jours passent si vite sous mes yeux pourtant dressés et attentifs- et j’étais déjà à me mettre à l’abri des intentions hostiles de tout diable de hérisson. Et c’est alors que je me mis à rouler dans tous les sens, comme examiné à toute vitesse. BIEN TROP VITE, il semblerait !
-Je ne voyons pas du tout qu’est-ce que tu voulasses dire, la coquillette.
-Et alors, complètement étourdi par les vrilles, je me suis senti porté, et décoller comme sous l’effet d’une impulsion. Je n’avais pas tôt fait de reprendre mes esprits que j’étais déjà recouvert de vos fichues noisettes…
-Eh ! Oh ! Mollo mollo, la coquillette ! Les noisettes, c’est qu’est-ce c’est le Graal pour toute papatte d’écureuil !
-Peu importe ! Il faudrait déjà apprendre à distinguer un ogre d’une noisette, espèce de rouquin arboricole !
-Un ogre ? Je croira bien que tu t’a trompé, et que qu’est-ce que c’est qu’tu dis, c’est des bêtisettes. Qu’est-ce que c’est que t’es ? T’es qu’un escargot !
-Il ne faut pas se fier aux apparences. Je ne suis pas un escargot, voyons.
-Si, si, si, coquillette ! C’est qu’est-ce que c’est qu’t’es ! Un escargot.
-Non, je suis un ogre.
-Non, non, non, coquillette ! Tu m’as tout l’air de qu’est-ce que je te dis : un escargot.
-Je ne suis ni un matou, ni un escargot ! Je suis un ogre.
-Bon, bon, d’accord ma coquillette. Si tu veux. T’es rigolote en fait, c’est qu’est-ce que t’es ! Dis, mais, c’est qu’tu voudraillons pas petit-noisetter avec le roi-des-bois ? Pour me faire pardonifier, je t’invitons !
-C’est que, pour m’extraire de dessous vous, j’ai déjà dû m’empiffrer d’une bonne partie de ces infâmes noisettes…
-QUOOOOOOOOOOOOOOOOI ?! ».
L’écureuil précipite le museau dans les réserves, pousse un grand cri d’effroi, et ressort, la mine fumasse du casse-noisette. Puis il regarde son hôte et respire un grand coup.
« -Bon ! Faute avouifiée, à moitié excusaillée. Qu’est-ce que c’est que tu manges au p’tit-noisettier, la coquillette ?
-Des feuilles ! J’accepte votre invitation. Laissez-moi le temps d’aller en chercher ».
Perplexe encore, l’écureuil zieute son invité, partant à touuuuute vi… Lenteur.
« Attendiez ! Attendasse, ma coquillette ! Je va moi-même, roi-des-bois, te cherchailler des feuilles. Y’en a plein les noisettes ! Tu me débarasseras bien ».
En un éclair, l’écureuil descend et remonte, le bec plein de feuilles colorées.
C’est ainsi que commença une étrange amitié autour d’un petit déjeu…Un petit-noisettier, entre un ogre et un roi-des-bois ; un écureuil ayant pris un escargot pour une noisette.
Parce qu’enfin, il faut bien dire qu’est-ce que c’est qui est !