Paroles d'un vieil homme
-Tu sais… Souvent, trop souvent je crois, j’ai refusé la vie.
Et parfois, voire souvent, aussi, les femmes m’ont reproché de ne pas me laisser aller à vivre, auprès d’elles. Parfois, peut-être ont-elles eu raison.
Mais souvent, au contraire, elles refusaient simplement d’admettre qu’il n’y avait entre nous pas d’autres joies que celles que nous goûtions ; que ces joies du présent ne projetaient aucune ombre dans le futur.
Et quant à dire ce dont il s’agissait, quand elles se trompaient ainsi : orgueil, rancœur, peur de perdre ou d’être seules, regret de ne pas m’avoir précédé dans la décision… Je ne saurais pas.
J’imagine que d’une situation à l’autre, leurs vies et les saisons d’alors de la mienne variant, il en allait de même pour les motifs qui les faisaient dire. Ne restait de commun à tous ces inédits que ce refus… Ce refus d’un état de fait nous disant : nous n’aurons été que passagers dans la vie l’un de l’autre. Mais ça aura déjà été quelque chose, non ?
-…
-Oh tu sais, ce que je raconte vaudrait tout autant en inversant les sexes, ou s’il n’y en avait qu’un seul. Mais je suis un homme, un homme aimant les femmes, et je crois que l’époque l’autorise encore, quand c’est d’égal à égal. Alors je ne parle pas des hommes, mais des femmes.
Et si je peux t’en parler avec ce que je crois être un certain détachement, c’est parce que je me suis aussi trouvé de l’autre côté du miroir déformant ; mes projections pour « l’à venir » n’étant pas conformes à ce qu’elles voyaient, ces autres, à elles qui n’espéraient ni reflet, ni reflux, ni ressac sur les plages du Temps, où nous nous prêtions.
Elles voulaient pouvoir se récupérer dans l’instant, se reprendre, et prendre la mer à nouveau, ne pas avoir à se soucier de retrouver la plage, n’avoir à se soucier de retrouver aucune plage, d’ailleurs. Elles voulaient partir, elles voulaient voguer. Et elles partaient, et elles voguaient à nouveau, loin ! Très loin de ce « nous » éphémère. Ou alors à l’inverse, tout près, nouant notre image à l’arbre de leur mémoire, mais qu’elles voulaient voir feuillir encore et encore, d’autres images.
-…
-Et tu sais, là-dessus, les premières femmes dont je te parlais, dans « d’autres images », elles ne pourraient entendre que « d’autres femmes -ou hommes-, d’autres histoires, d’autres romances » que la nôtre. Et qu’alors, soi-disant, ce que nous aurions partagé aurait systématiquement moins de valeur, puisque ne nous faisant pas rester, ne nous faisant pas demeurer, auprès d’elles.
Mais justement ! Les femmes qui m’ont quitté, en espérant voir feuillir d’autres images, elles n’avaient rien de particulier à l’esprit. Pour elles, c’était comme dans le poème : « partir pour partir ». Et qu’il y ait un quelqu’un, un quelque chose, un quelque part après, « là-bas », ou qu’il n’y ait rien, cela n’importait pas pour elles.
Ou peut-être que si… Peut-être était-ce en fait la seule chose qui importait : ne pas savoir, garder l’incertitude et, par-là, tout le sel qu’elle délivre de chaque sensation nouvelle.
Pour ces femmes dont je te parle, une ivresse certaine, c’était un non-sens. Et elles avaient raison, tu ne crois pas ? A leurs yeux, une ivresse certaine n’était que de la débauche, plus qu’une parodie.
-…
-Et tu sais… Quoi ? Non ! Je te défends de penser que je généralise, que je catégorise. Je sais bien qu’il n’y a pas « les hommes, les femmes » ou « tels hommes, telles femmes ». N’essaie pas de me faire dire des atrocités, ou des banalités. Quoique souvent, ce soit la même chose.
Les femmes que j’ai quittées ont pu quitter à leur tour. Et les femmes que je ne voulais pas voir partir ont aussi, à leur tour, n’avoir pas voulu que l’on parte d’elles.
Je ne vois même pas pourquoi je me justifie encore, car je le disais déjà il y a tout juste un instant : nos vies ont leurs saisons, et celles-ci n’obéissent qu’à des météorologies exclusivement personnelles et intérieures.
-…
-Et… Ah, oui. Avant que ton regard ne m’interrompe, je voulais admettre un peu d’orgueil.
Dans ma longue vie, les quelques premières fois où certaines sont parties de moi, je ne pouvais pas l’accepter. J’étais comme ces femmes que j’avais quittées ou que je quitterais dans un futur à suivre : je ne voulais pas laisser partir, je ne voulais pas perdre une vision, une projection. Je ne voulais pas perdre des espoirs.
Mais à la suite d’un chagrin -ou deux, car évidemment, elles sont parties quand même, parfois même en mordant et en griffant de se voir retenues- j’ai compris. Que quand on a peur de perdre, on accroît grandement les probabilités de voir survenir l’événement de cette perte. Ça devrait d’ailleurs être rabâché à nos athlètes à longueur de temps et dès le plus jeune âge !
Mais j’ai compris, surtout, que je ne retiendrais plus personne à nouveau.
Pas par peur de recevoir les coups d’êtres cherchant à se défaire d’une étreinte oppressante, ni non plus par peur de m’avouer l’envie de vouloir plus mais de ne pas faire le pas.
Je ne retiendrai plus personne, car si cette personne veut partir, c’est qu’elle pense -au moins- le vouloir, si ce n’est même qu’elle le veut, tout bêtement.
Et quand naît un doute, ou une envie, ou un désir, ou un espoir, il ne peut d’abord être questionné que seul face à soi-même. Dans le cas contraire, la volonté sera biaisée.
Mais je vais un peu loin…
– …
– J’en reviens à l’orgueil dont je voulais te parler. Ce n’est pas celui d’avoir voulu retenir, mais bien celui dont je te causais il y a une seconde.
C’est que je pense être plus évolué que l’homme que j’étais, et que d’autres individus moins regardants à ce sujet ne le seront encore.
Désormais, quand bien même j’aimerais à m’en ouvrir les veines, ou à m’en crever le cœur, si je sentais ces autres songer sérieusement à partir, je les laisserais y songer sereinement. Et si telle était leur volonté -partir- je les laisserais faire tout aussi sereinement, tout aussi librement.
S’attacher et s’accrocher sont deux mots bien distincts, sinon la langue n’en aurait prévu qu’un.
– …
-Mais je te fatigue avec mes histoires, n’est-ce pas ? Tu ne dis pas grand-chose ! Oralement, du moins. Car tes yeux parlent pour ta bouche ; je les entendrais presque penser.
Ce que je veux te dire, au fond, c’est que je pense avoir compris ce qui enrobe le « vouloir ». J’insiste sur « ce qui enrobe » car le cœur du vouloir de l’autre -et c’est précisément là où je veux en venir- seul cet autre le connaît.
Pour parler plus clairement : quand je sens se dessiner un mouvement de volonté chez elles, je l’embrasse, je l’accepte, j’en prends acte ou m’y plie, car c’est leur liberté qui s’exprime soudainement. Et l’amour qu’elles m’ont donné, ou repris, je l’ai toujours trouvé plus beau, plus pur, plus puissant -des gros mots d’adjectifs, en fin de compte- lorsque je les sentais libres et reines d’elles-mêmes, que quand je m’étais aventuré à le questionner, à le faire boîter par des rafistolages et des raisonnements le reliant à une prétendue réalité.
Vois-tu ce que je veux dire ? La liberté, si on cherche à en retrouver le goût par des démonstrations, si l’on en cherche les « pourquoi ? » et les « comment ? », le contenu : que l’on cherche à la définir, eh bien, ce n’est déjà plus la liberté.
Ce n’est plus qu’une photographie que l’on cherche laborieusement à reproduire par de mauvais croquis, à coups de crayons trop gras et inévitablement imprécis. Tu comprends ?
La liberté, c’est la liberté, c’est tout. 1=1, 2=2. Et si tu cherches à mettre autre chose dans la balance, à comprendre « pourquoi ? », l’équation est déjà faussée. Et alors ! Va t’en retrouver ça ! Va t’en errer de bras en étreintes, de lèvres en baisers, avant de sentir à nouveau quelque chose d’approchant.
La liberté, c’est la liberté : voilà. Et l’amour, c’est pareil. Parce que l’amour, c’est la liberté ; c’est aimer sa liberté propre, et celle de l’autre tout autant…
-…
-Bon… Peut-être que ça ne t’avance pas à grand-chose tout ça. Mais si je ne l’avais pas dit, j’aurais eu l’impression de ne pas tout te livrer. Et je préfère être entier, comme j’ai toujours aimé qu’elles le soient avec moi.
-…
-Je vois bien que ça t’intrigue, de m’entendre presque toujours utiliser le pluriel : elles, elles, elles ! Non, il ne s’agit pas d’une façon de mettre de la distance pour parler de manière plus libérée, ni même de pudeur.
C’est vrai, je pourrais tout aussi bien n’en parler qu’au singulier. Je trouve que les deux sont valables. Qu’en penses-tu ?
Elles sont toutes si différentes et indépendantes les unes des autres ! Et d’un autre côté, fondues à l’intérieur de moi -mais je pourrais tout aussi bien dire de n’importe qui- elles ne sont plus qu’Une. Une ou un. Un reflet fait d’innombrables images collectées, puisqu’en aimant l’autre, on s’aime aussi soi, et que l’échange de ces vues projetées opère un incessant va-et-vient. Mais qu’à la différence d’un simple miroir, l’image renvoyée nous change, nous fait évoluer.
-…
-Oh ne t’inquiètes pas, tu n’as pas à me le dire, je sens bien que je te perds !
Tu vas trouver ça facile, mais s’aimer, c’est s’essaimer tout au long d’une vie -et la mienne a duré beaucoup déjà !- s’essayer à soi-même ; se semer un peu partout, et voir quel reflet poussera, sous quelle météo.
C’est pour ça que je parle indifféremment au singulier ou au pluriel. Aucune des personnes dont nous tenons un temps la main n’est une prolongation d’une autre. Mais toutes sont un écho du son que notre liberté émet, et inversement. Nous sommes aussi, nous-mêmes, des échos sur le chemin d’autres.
Un écho, c’est comme une étoile, ça sonne et ça brille à proportion du point d’émission : on peut aussi bien se faire dorer la peau pendant des siècles si l’on est capable de vivre jusque-là, que ne voir qu’un clin d’œil apparaître et disparaître dans la nuit. Tu vois ?
-…
-Oh je sais, ça m’arrive souvent, tu n’es pas le premier. Je parle, je parle, et à l’expression du visage que l’on me fait, je sens que je ne suis presque plus qu’une source de syllabes mises bout à bout.
En fin de compte, ce que je veux dire, c’est qu’en amour, en liberté, on avance peut-être bien comme dans un couloir qui s’élargirait ou rétrécirait à la mesure de l’énergie que l’on dégage. Et que quand on s’aime, quand on se sent libre, on tourne la tête, et dans des miroirs ou des vitres, on distingue un peu de soi, et un peu d’une autre. Comme si le chemin du sentiment était une continuité, mais une continuité faite d’éléments impossibles à confondre. Tu comprends, maintenant ! N’est-ce pas ?
-…
-Non ? Non… Peut-être que moi non plus, au fond. Alors ça valait bien la peine de parler… Passons ! Ça nous aura fait la soirée.
Après tout, je suis peut-être trop ambitieux, non ? Vouloir être compris d’un quasi inconnu qui m’écoute au comptoir d’un bar, comme s’il s’était trouvé penché au-dessus d’un livre grand ouvert.
Oui ! De mes longues années d’expérience, et de toute l’intensité dont j’ai eu la chance d’être parcouru, je peux bien dire cela : le grand défi, c’est d’être compris.
-…
-N’es-tu pas d’accord ? Je te sens perplexe ! Oh, je vois. C’est de m’entendre parler de mon grand âge qui te rend curieux. Tu aimerais en connaître le chiffre exact.
Et dire que j’avais commencé à t’expliquer que, souvent, trop souvent je crois, j’ai refusé la vie ! C’est grave, ces choses-là, tu sais ! Et les années passant, ça se rattrape de moins en moins. Ça ne se rattrape même pas, à vrai dire. Une immortalité tout entière ne permettrait pas d’y remédier ! Alors « il faut vivre », comme l’a dit un autre.
-…
-Quoi ? Mon âge ? Oh mais, tu sais, c’est que je vais déjà avoir trente ans.