Le petit chaperonloupge - Quand les masques tombent

Chaperonloupge n’était certes pas une petite fille comme les autres. Dans son siècle, les différences se devaient de ne pas être visibles sauf si elles correspondaient à des trucs à la mode : orientation sexuelle, militantisme religieux, résurgence post punk ou tendance Insta. Conscients de cet étât de choses qui durait depuis plus de 100 ans, ses parents avaient tout fait pour que personne ne puisse deviner ce qui ne devait pas l’être. Elle allait à l’école, prenait des cours de cuisine, de couture ; elle était habillée presque comme toutes ses amies : costume de l’époque, une robe longue très mode (ça c’était pratique) parfois une pélerine à capuche (ça aussi c’était pratique, même si elle aimait beaucoup sa superbe crinière blonde, si rare). Et même si parfois sa voix déjà grave surprenait dans les jeux avec ses copines, si sa force et son amorce d’agressivité rendaient les garçons prudents dans leurs bravades, tout allait pour le mieux depuis plusieurs années. Bien sur cette habitude qu’elle avait de garder en permanence une pèlerine rouge sur sa longue robe grise avait fait jaser au départ, mais le siècle étant aux femmes voilées et aux citoyens masqués, cette excentricité était devenue aussi banale que le port de la casquette américaine visière en arrière. Et même sa voix qui faisait penser à une rockeuse expérimentée devenait un atout, on se l’arrachait dans les fêtes un peu branchées. Seuls les végans la regardaient de travers, comme s’ils percevaient quelque chose… peut être en raison d’une hypersensibilité liée à leurs carences alimentaires.

La vérité a éclaté un soir de fête au village, bal (masqué bien sûr, c’est la loi), bar (fermé bien sûr, c’est la loi) bref dans un évènement où tout était fait pour le bonheur des gens, y compris le fait de danser seul à distance des autres (là pas besoin de loi la techno avait posé… sa loi). Au cours de cet évènement, un jeune entrepreneur microbrasseur avait décidé de faire sa première sortie en public. Pour lancer sa bière, la Chaperon rouge, une blonde dorée, délicieusement légèrement amère, il en avait amené quelques caisses et les offrait (à l’unité, capsulées, désinfectées servies avec un gobelet jetable, bien sûr c’est la loi). Jusque là rien de problématique pour personne sauf, sauf que l’étiquette représentait une charmante petite louve dissimulée sous une pélerine à capuche et qui se léchait les babines. Quelques minutes d’une rumeur qui enfla, enfla au point de faire stopper la musique (enregistrée, les musiciens, les DJ masqués c’était interdit par la loi depuis des décennies) et de faire s’arrêter tous les danseurs. Tous les buveurs de bière dans un silence glacial tournèrent leurs regards vers Chaperonloupge. Plus personne ne bougeait. A cet instant une de ses amies lui montra une bouteille, et le dessin de l’étiquette. Si Chaperonloupge avait pu blêmir elle l’aurait fait. Mais dans ces situations, tout animal acculé pense à une vitesse incroyable, passe en revue toutes les options (fuir impossible, les portes sont trop loin, les tuer tous, pas question elle a des amis ici, et l’amitié, la fidélité chez les canidés c’est sacré, en plus elle n’avait jamais tué personne. Une seule solution, non pas l’aveu mais la démonstration… Elle se dirigea d’elle-même au centre du cercle qui s’était formé, d’un geste de tête et d’échine se débarrassa de cette encombrante pélerine et, très élégante, s’étira de toute la hauteur de ses pattes arrière, d’un geste souple se débarrassa de ses gants, ses chaussures, en un striptease qui figea le silence. Puis elle se mit à 4 pattes, ce qui pour un quadrupède est bien plus confortable, s’étira longuement. Et sans un mot, portée cette fois par le silence, elle s’avança vers une autre de ses amies, elle aussi robe longue et pélerine à capuche, lui lécha doucement un gant et s’assit près d’elle, fidèle. La stupeur gagna l’assemblée lorsque le chaperon gris tomba sa pélerine, dévoilant Catwoman. Mais aucune fuite dans l’assemblée, du moins aucune fuite chez les filles… l’une après l’autre, les damoiselles à capuche s’approchèrent de la blonde Chaperonloupge, et les masques tombèrent. La loi avait imposé le masque, obligé à voiler la personnalité, la beauté ou le charme, la laideur ou la disgrâce… en quelques générations, les filles et leurs mères avaient pris leurs aises avec leurs envies, tellement pris leurs rêves à cœur qu’ils étaient réalité. Une réalité que les masques ne savaient plus cacher. Un siècle de superhéros, de héros masqués, avait  aussi donné réalité à  Stella la petite chienne de la Pat’patrouile et même Batwoman et à Peau d’Ane.

Et un siècle après la grande épidémie, un siècle de vies masquées pour qu’une simple étiquette de bière suffise à renverser les certitudes. Le virus faisait muter le genre humain. Times are changing…

 

Auteur: Louis Le Mizieu

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