On verrait vaguement venir la nuit

Il y a cette femme au restaurant, quasiment à la fenêtre, ouverte, donnant sur l’arrière-cour de l’endroit. Elle semble aller pour dire quelque chose alors, j’écoute. « On verrait vaguement venir la nuit ».

Elle incante ça comme au bord de l’ivresse, dans des bordures d’ivresse qui ne se voient pas : quand la morsure du vin est encore caresse.

Elle a raison, le soir tomberait, comme le jour avant lui. On verrait vaguement venir la nuit. Dans sa robe orange elle serait presque raccord avec la ligne d’horizon, si on la voyait. Il est amusant le conditionnel qu’elle met dans sa phrase, d’ailleurs écho à la condition dans laquelle se trouver pour être en mesure de l’entendre, de l’écouter. Le soir va tomber, la nuit se lèvera : ce sont des certitudes. Et pourtant, sur cette chose immuable de la lumière qui vient et s’en va comme une marée, elle vous jette un conditionnel, qui change tout.

C’est de l’élégance sans le savoir, l’élégance du vin ? Comme un regard que l’on pose sur quelqu’un mais que l’on ne veut pas faire peser, alors on le dépose au conditionnel, furtif comme un mot à l’envolée au beau milieu d’une salle de restaurant. On verrait vaguement venir la nuit !

Elle ne voudrait pas peser sur l’instant, celui de quand la nuit vient, alors elle vous le conjugue avec discrétion, le scelle dans ce temps un peu flou. N’est-ce pas l’élégance du recul ? Elle affirme sa perception -du jour qui meurt- commente une chose certaine -la nuit qui naît- mais laisse aux autres convives en salle, avec ce verbe au conditionnel, de quoi prendre place eux aussi et s’ils veulent seulement, à la table du crépuscule.

La musicalité de ce « on verrait vaguement venir la nuit » … avec une chaise pour tout le monde, oui. Elle ensorcelle l’instant, le faisant sien et dans la foulée, le rend à la salle. Elle vous sort ça comme de son chapeau, elle vous sert ça là, regard n’obligeant personne.

Autour le brouhaha reprendrait, vaguement, vaguement, presque désobligeant, la salle échapperait au sort de cette phrase par le maléfice de l’inattention. Ceux qui le veulent pourront tout de même vaguement voir venir la nuit, rester sous le charme de l’Ouest là-bas, délesté du soleil.

Cette femme, vaguement, au loin comme un horizon, on pourrait se l’imaginer au matin suivant, à l’orée d’immenses forêts, pareilles à celles du Morvan. Dans une robe inspirant au jour de premières couleurs, elle flânerait dans des allées de buis, elle serait là à balayer quelques plants de coups d’arrosoir, comme à l’écoute de la terre, comme elle est à celle de la nuit ce soir.

On la verrait vaguement venir et revenir dans un balancier de caresses aquatiques, d’un arrosage quasi-druidique.

L’ivresse peut être de vin, d’une salle de restaurant sur la fin du jour. L’ivresse peut être aussi d’instant, un arrosoir à la main, avec l’insistance des soins de l’eau, caresses de transparence, de l’au-delà d’on ne saurait quel ciel, quel puits, quelle rivière. On l’imaginerait, cette femme. Au restaurant elle aurait eu ce mot dans une sorcellerie de crépuscule. Et au lendemain matin, sourcière, se faisant ciel et puits pour la terre épuisée, les plants que la pluie a boudés.

On la verrait vaguement revenir avec la pluie au bout des mains. Une fois, cent fois, dans une hypnotique magie des répétitions. On la devinerait là dans des allées de buis, dans l’ombre des forêts, une forme humaine qui se fondrait dans la nature à la manière de l’eau dans la terre. Elle se rendrait invisible mais sa présence on la devinerait. Les plantes, elles, se la représenteraient comme une apparition divine : pour quelle raison les tournesols dansent-ils en suivant le soleil, sinon ? Ils savent que ce mouvement fait distiller au ciel de quoi les abreuver.

Cette femme, les plantes la verraient vaguement revenir au jour, à la nuit, pour repartir et disparaître, comme un être évanescent.

A la fenêtre de cette vision imaginée, on ne ferait peser aucun regard, on lui laisserait la place pour passer, partir, revenir, dispenser sa magie des croissances quand ce soir, elle célèbre celle du croissant qui vient.

En effet, dans cette salle on verrait vaguement venir la nuit, l’ivresse d’un conditionnel électrisant quelques oreilles dans un silence que la salle aurait soudain décrété. L’écho de sa phrase saupoudrerait l’instant, mystique arrosage du bout du verre d’une inconnue. Druidique allumage de la nuit dans l’électricité bruyante à nouveau, d’une salle de restaurant. Une salve d’échos, un torrent de conditionnels, l’essor essaimé d’un jardin deviné, dans un soir de vin et d’un semi de lendemain : cette femme. Des sorties de nuit, des sorties de terre, par un fin sortilège que vous auriez vaguement vu venir : cette inconnue, se pourrait-il que je la connaisse ?

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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