Le compromis sauvage
Il n’est peut-être pas une personne,
si grande que soit sa vertu,
que la complexité des circonstances ne puisse amener à vivre
un jour
dans la familiarité du vice qu’elle condamne le plus formellement.
Marcel Proust
Du jardin des bennes, je suis redescendu. Les glaces anciennes où peuvent se figer des momies de paradis, des amorces de crépuscule… oui, d’accord. Mais à frôler ces endroits, j’ai préféré la fugacité d’une bise amicale, dans la violence du vent.
Redescendu de ce jardin des bennes, je me veux coup de vent. Un petit garçon espagnol a semé là-haut des cailloux dans sa chaussure, ils le gênaient. Moi, ce qui me gêne… « ce sont les outils qui me gênent » aurait écrit un certain André. Décidemment, il m’accompagne ces derniers mois. Je suis seul mais le prends avec moi sur la route, sans besoin de ses livres. Ce qui me gêne, ce sont les outils qui nous servent à durer dans un lieu. Leur nécessité m’irrite, comme le petit caillou d’une tente prenant l’eau de l’orage à 1 700 mètres d’altitude, comme la promiscuité de village, réinventée, au milieu d’éphémères logis de tentes et caravanes, les charrettes modernes. Modernes, c’est-à-dire : tout confort et donc non-conformes à une certaine idée du voyage.
Cela dit, à me retrouver avec ces petits cailloux dans la tête, peut-être est-ce tout simplement que je ne suis pas assez… sauvage ? Si les outils me gênent, c’est que je n’arrive pas à me départir d’eux, à accepter la marche supplémentaire me ramenant au sauvage.
Ah ça, je me sauve aujourd’hui ! Fuir, déjà, est un pas vers le sauvage. Mais l’inertie des nécessités se rappelle toujours : argent, chaleur sèche, nourriture, hygiène et sommeil.
Au fond peut-être est-ce ça, de redescendre du jardin des bennes : comprendre et accepter que le sauvage est inaccessible, car au-delà de tous les cailloux d’hommes et de nécessité qui pèsent, il y a l’amour que l’on porte aux autres, qui nous rappelle à notre condition… humaine. Que serait la liberté sans la condition d’une contrainte ? L’absolu me ramènerait à des débats intérieurs d’il y a 10 ans, comme la solitude ou la route savent en inspirer. Mais je m’en absous, et ma page avec.
Sans la condition d’une contrainte ! Alors on s’en met quelques centaines. Peut-être est-ce cette dose que l’on s’inflige, qui façonne le poison. Comme d’être redescendu au pied du jardin des bennes et de me trouver au milieu d’une foule de voitures garées, de gens prêts à se bagarrer pour monter, des gens… aux visages bigarrés mais moutonnant tous du même vent, celui qui soutient les bulles du téléphérique. L’été les fait ricocher tous au même endroit.
A l’aube dans les montagnes, il n’y avait personne. Je le sais, j’y suis allé, crapahuter en faux sauvage. Faux ? Je savais qu’il y avait un retour. Quelques heures après l’aube, ici non plus au pied du jardin des bennes, il n’y avait pas beaucoup d’âmes à errer.
Le compromis sauvage, je crois, c’est d’avoir le réflexe de minimiser la dose des contraintes pour amplifier la ferveur des libertés. « Vous vous trompez sur mon compte, j’ai le tempérament très actif. Ce sont les outils qui me gênent ».
Ainsi pour quelques heures à venir, je me donne le droit d’aller par je ne sais où pour retrouver une famille, un ami. J’en quitte une hissée là-haut sous la Meije, et la route entre eux deux m’envoie comme un petit caillou pour ricocher. Au jardin des bennes je m’offre le plaisir de quitter la sédentarité qui agglomère, pour un mouvement inhabituel, une course je ne sais où, qui pourrait me perdre. Le compromis sauvage, peut-être est-ce ça aussi : de pouvoir se perdre.
Une bise, la Meije ! Je me reprends car quelqu’un a dit que l’on pouvait se prêter. Si je dois être honnête, c’est la route qui me reprend. Je suis intoxiqué à son ivresse, d’aller, d’aller, jusqu’à m’user le désir d’aller. Une amie, son archipel, les hameaux, le village des vrais, le village des autres, les momies dans la glace et le vent, tout ça, tous, je vous laisse. Je veux me délasser dans les gorges de l’Oisans.
Forcément, cela ne se peut. La vitesse dans les lacets, le passage fugace dans les coulées des montagnes, cela est impossible car les charrettes modernes en décident autrement. Après le lac du Chambon, qui me mènera ce soir au Lignon, au volant, je choisis de fermer les yeux sur ce monde-là. Je passe pour passer, à défaut d’aller.
Et puis aux abords de Vizille, de Belledonne, je me redonne le droit de prendre des visions, d’aller dans le vif des lésions que je fais à l’air. J’étais chrysalide, je redeviens escargot. J’écris à l’idée d’un compromis sauvage, hybride comme tout paradoxe.
Que je parte à deux cent ou à trente, je trempe mes yeux dans l’encre de la route. Je me tisse du mouvement alors même que je ne sais pas coudre. Peut-être est-ce un regard au Mont-Aiguille qui m’y aide. Le mouvement m’emmène. Petit caillou qui ricoche, je perçois la direction mais partout je ne suis que de passage. Là aussi, le compromis sauvage peut-être peut-il dire une chose. Qu’entre la sédentarité et le sauvage, il y a ce mouvement-là : n’être que passager.
Entre Isère et Drôme je monte un col dont les parois s’effritent, reprennent leurs droits sur la route. Être de passage, c’est n’avoir aucun droit sur la route, c’est en payer le prix de son énergie propre, le prix qu’il faudra. Propre ou sale, d’ailleurs, car on peut revendiquer le sauvage et se faire escargot léchant du béton « il n’est peut-être pas une personne, si grande que soit sa vertu… ». Je ne prends pas direction Marseille mais je pousse tout de même le mouvement jusqu’au tunnel du col de Menée. Je file entre les doigts du Vercors, je délaisse l’Aiguille, file un peu plus l’anarchie de mon tissu de mouvement : je prends vers le Diois.
En vérité c’est le Diois qui me prend les yeux comme le Vercors juste avant. Je jouxte le vice et la vertu, de la lenteur et du passage d’arriviste : je me prends, je me prends à passer, je m’en vais. Tout de même, je me fous un peu d’arriver, tant la beauté de ces lacets dévalés, tant… Tant cette vallée qui s’ouvre à mes roues fait vaciller ma joie. Et tous ces petits villages, dans les hauteurs ou séparant les vergers, ils sont bien beaux, aussi. De passage, sous compromis sauvage.
Puis les côteaux m’emmènent vers Die. Tout ça serait bien linéaire à un gars du coin, oui mais voilà, moi, ces jardins sans benne me sont inconnus, ils ont encore le parfum des paradis perdus, pas l’odeur des villages, même si je sais bien que c’est le mouvement de mon compromis sauvage, de passage, qui les façonne : artificiels.
Je suis sous ivresse, cela ne faut aucun doute. L’atmosphère d’une fin d’après-midi, la chaleur qui collecte à désir ce qu’elle veut de mon énergie. Août prélève en moi comme en un verger, un petit fruit de partout en France que la route croque, tandis que je me dessine des horizons. Petit fuyard sous compromis sauvage, je vais jeter un œil, une idée, je passe, m’en vais, je ne veux pas plus qu’être de passage. Être de passage, je crois bien que c’est ça, le mouvement perpétué.
Au long du Diois, je laisse toutes ces maisons dans mon dos et j’escargote ici ou là de l’allure.
Être de passage, n’est-ce pas un genre d’écho à ma condition d’humain ? Je suis là, de manière éphémère, délié un instant de toute chaîne. Et puis je pars, je quitte, comme l’énergie partira de moi, comme la vie plus loin sur la route, qui me quittera.
Et quitte à raconter la route… comme une brutalité, quand la route se fait moins belle soudain, moins hospitalière ou caressante tout à coup, qu’elle se fait descente quand on voudrait monter, qu’elle nous fait redescendre quand on espérait encore des ascensions d’ivresse : oui, quand la caresse a la couleur des coups en bord de Rhône, on s’espèrerait un chez soi, une arrivée, la fin de tout compromis, le sauvage plaisir de s’allonger, d’un repas, d’un repos, de ne plus avoir un pas de plus à faire. Ne pas être de passage mais juste, ne pas être. N’être qu’à part de tout, ne plus être accaparé par rien que par la fatigue qui appelle en soi.
Sur le fil de cette fatigue, à Grane j’arrive, sans grande précision dans mon désir. Je me dilue dans les kilomètres parcourus, à parcourir. A part couvrir du terrain, à quoi est-ce que je m’amuse ?
Et puis la route me met une claque. Je passe la Drôme par la perpendiculaire, puis un petit Rhône sur un petit pont. C’est là, peu après, que la route me rappelle de n’être pas trop ambitieux ni avec moi-même, ni avec le compromis sauvage. Je ne suis en effet qu’un mouvement perpétué, non perpétuel. En tant que tel, j’ai le droit à l’usure, la fatigue a ses droits sur moi. La claque ? La route me met les doigts dans le cœur et sur la rive du Rhône, le grand, la Voulte se réconforte des reflets de château dans le fleuve. Moi j’échappe aux lourdeurs de l’usure par cette seule vision dans l’amorce d’une fin de jour.
Et la poudre de ma route reprend. Il suffit parfois de peu d’étincelles pour se repentir d’avoir douté. Car la route est ainsi, inconstante, parfois immense, parfois amincie. Des soupapes intérieures reprennent vie, je passe l’Eyrieux sur Saint-Laurent. Je me sentais laborieux, et sous compromis sauvage, mes sens s’étayent dans l’énergie.
Les virages me l’arracheront mais je m’en fous. Je sais que l’énergie fluctue, je ne sais juste pas où elle va. Et parcourir un bout d’Ardèche ainsi, à l’inconnu… Je suis mûr pour cela, comme ce col qui effrite mes mots. Je tombe dans l’hypnotisme des dernières heures, je croise une route de Chazalet qui me parlerait presque de ce matin ou d’hier, d’une des terrasses de hameaux de la Grave.
Chaque petit village aggrave la balance de mon compromis, les contraintes prennent le dessus, sur la liberté d’aller. Saint-Prix me rappelle que la fatigue en a un : je me désagrège, mes yeux se grèvent pour l’essentiel. Au ciel je regarderais la lune s’élever par-dessus les cols, en toute transparence, mais comme alcoolisé j’hallucine en voyant Mars fléchée sur Terre.
Elle n’est pas ma cible alors je la laisse sur le côté, je la laisse à d’autres que moi, tout aussi avides des spasmes du compromis sauvage, sûrement.
La Loire est enfin haute, probablement que la Lune a fait jouer les marées. En plein dans les terres, j’admire son pouvoir d’attraction. Peut-être est-ce elle qui me fait brandir encore mon compromis sauvage, quand mon corps pourtant s’arque boute dans la douleur et les manques. Ce plaisir a la couleur du mal « que la complexité des circonstances ne puisse amener à vivre un jour dans la familiarité du vice qu… ». Ces dernières portions me tancent, comme la route qui l’indique. Je claudiquerais si je n’étais pas au volant de mon amorce de crépuscule. Un amour pour la route, ça vous bouscule.
Puis vient le moment où elle s’arrête, sur le Lignon. Mon compromis sauvage traduit Salettes : j’y suis. Sans en montrer rien, je tombe dans le bras d’une bise donnée par cet ami, que je n’ai pas vu depuis 9 ans. Ce contact me retape instantanément, il me rénove en de petits échanges, dans ces rires à l’heure du soir, ces visages que je connais.
N’étant qu’humain, je m’étends de ci dans des écoutes, de là dans des paroles, tantôt dans un dîner, tantôt dans le silence. La route m’a usé, à m’en réduire à l’état de poésie : j’imite mon voisin de table, lui, pleinement dans « la complexité des circonstances » qu’un tel état fait subir. La route nous a usés. Mais l’amour comme un grand mot un peu large, englobe ce début de nuit, ce dîner qui luit d’un genre de retrouvailles. D’une bise à la Meije au matin, le compromis sauvage m’a mené à celle d’un bras au lien quasi fraternel, ce soir.
Sous un ciel de nuit, à bien deux mille de moins que ce matin, nous sortons. Les étoiles filent discrètement, très loin, en taquinant tout de même ma course qui, depuis leurs hauteurs, doit être si relative.
Quoiqu’il en soit, en bord de Lignon ce soir, plus encore par jeu que par compromis sauvage, au jardin, sous les décibels d’étoiles et de calme, je planterai ma tente.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle