Le ruissellement

L’été les fait ricocher, ces amitiés. Un rendez-vous manqué à la Tençon, un autre à venir au Chambon. Je ne dévie pas des lignes de la route ici : j’en suis les ricochets.

Entre la Tençon et le Chambon, une ascension au jardin des bennes. Je me glisse dans les premières, car nous avons rendez-vous là-haut pour une dernière bise. Une bise, des retrouvailles, une accolade, des au revoir : de petits cailloux de semés. Certains piquent le cœur comme au fond d’une chaussure, certains repiquent et cousent, comme une aiguille poursuivant sa course dans le tissu. Ainsi se façonnent des causeries, des amitiés, ainsi jamais l’on ne frissonne du manque, car le tissu nous en protège.

Quelque part au loin, même au travers d’années lointaines, ce lien ricoche à la surface de nos puits intérieurs, il plonge et reparaît en temps voulu, ricocher encore, décocher des instants partagés, à part, qu’aucune brouille ne saurait saccager.

Quelque part au loin, même au travers d’années lointaines, ces petits cailloux reparaissent, remontent, redescendent. On vogue sur leur dos, en rebonds amicaux. Quelque part au loin, on se sait toujours près d’être aimé, d’être compris.

 

Sur la route, je pars y re-semer

Je pars tisser des ricochets

Au mois d’août, je porte ici ou là mes semis

Ici je viens me hisser à la Grave

Là-haut dans la gravitation vaincue

Tissu d’altitudes que les nacelles bravent

Invitation à aller pour aller, dans les nacelles

Naissent là les histoires, en des lieux déjà ralliés

Des gravitations déjà vaincues

N’est-ce pas là aussi qu’on s’aime ?

Unos sembrados, distintos

Renaissent par là des gravillons

A la Grave, de distincts petits cailloux

A l’été les faire ricocher, distendre le temps

Dans de tendres semis, ce tissu peut prospérer

Dans des issues que seule la route sait façonner

 

Au-dessus de la Grave, j’ai le glacier dans le dos. Je n’ai pas encore froid, de ce glaçon sur gravillon. Dans la nacelle je regarde le village, ses hauteurs de hameaux. La hauteur me les fait voir comme ce qu’ils sont : un archipel. On vente long sur des terrasses, on chasse les nuages dans ces lieux sans villa.

 

On vise là l’horizon, dans des arènes de jour

J’y dormis la veille, dans le zéro d’une nuit

Héros de rien, heureux de l’instant

Des hauts de joies, que hurle un vent

Au jardin des bennes, aller faire une bise là-haut

 

Sur ce premier tronçon, la nacelle me réserve un jeune couple et un vieux monsieur. Les mâles sont en face, la fille à côté de moi. Le garçon a l’air petit, homme un peu certain de lui-même. Peut-on être un peu certain ? Oui, quand on doute de soi. Alors il regarde un temps la Meije, un temps le paysage en bas, un temps son écran de téléphone, un temps sa compagne aux jolies jambes beiges et à peine charnues. Sait-elle ce que les trois-mille-deux lui réservent ? Que vont-ils chercher là-haut ? Moi c’est une bise.

Cette fille à côté, je ne la cherche pas. Ni de la cuisse, ni du regard. Le garçon dans ma diagonale n’aimerait de toute façon pas cette recherche, et je tempère du mieux que je peux ma digression. Ainsi le garçon m’ignore. En tenue de montagne, quoiqu’un peu sommaire, il doit me penser un peu bête ou ignare à monter en jean et chaussures légères. Oui mais moi je n’y vais pas pour embrasser la glace ou sa compagne, j’y vais juste pour écrire et faire une bise à une amie.

L’archipel de la Grave rapetisse, les rayons se font de plus en plus rageurs dans les nuages. Au premier plan dans la nacelle, j’ai ce vieil homme qui semble souffrir de l’altitude. Son nez saigne comme mes yeux, des couleurs de sa veste-années 80. Il y a quelques jours, j’ai lu qu’à la fonte progressive d’un autre glacier des Alpes, deux randonneurs ont trouvé une momie d’un de leurs congénères, qui au vu de certaines caractéristiques de son matériel, aurait pu être resté là, congelé, depuis… les années 70. Quel choc ça a dû lui faire, une fois réchauffé, d’apprendre que Led Zeppelin n’est plus, ou que les réseaux de glaces se retirent au profit d’eaux qui montent, et de profits en réseaux qui ne redescendent jamais. Quand seuls les glaciers ruissellent. Digression : pardon.

Toutefois… cette momie qui n’est jamais redescendue de son glacier depuis 50 ans, ne serait-ce pas ce monsieur qui monte en face de moi dans la nacelle ? Peut-être que, déçu du monde qu’il a trouvé à son réveil, il repart se mettre au frais dans l’espoir de cinquante ans supplémentaires.

 

Des vêtements surannés, un nez bon à saigner

Sur le nez, la fumée de lunettes

Hébétement du souffle, de la fumée d’années

Mais luné de l’envie de grimper

Tout bêtement : pas encore condamné par le temps

 

« Êtes-vous la momie ? ». Je ne risque pas la question, je veux me garder le fantasme de la réponse. Dans le coin de la nacelle, il semble souffrir, affalé dans de courtes respirations, comme montant en température alors que justement, le câble grimpant nous en fait perdre.

Première halte à 2.400, changement de véhicule. Le second tronçon reste à faire, le jeune couple disparaît et dans la nouvelle bulle du matin, celle menant à trois-mille-deux, il n’y a plus que le vieux et moi.

 

La momie est moins en souffrance

Seuls ses vêtements me causent encore de l’émoi

De ça je souffre en silence et nous causons

Ce corps d’en face de moi parle en effet

Sans trop d’effort, de son passé de montagne

On s’empare du silence, au-dessus des façades sans flore

Des passés de montagne sur une face à redécouvrir :

Avec ou sans peur, la puissance d’aspérités

La montagne est une fosse, pleine de morts et sommets

Le sang affleure aux pensées, dans des chaînes montagneuses

Les massifs passés, leurs noms sont sommés de se dire

De massives pensées, déchaînées de tout silence

Et puis la rutilance des mots, des forcenés de la ligne

D’auteurs devenus forges, où naquirent des récits

Qui narrèrent l’effort, les joies et les défaites

Des passés empoignés, des forces encordées

Qui errèrent en ascensions littéraires

L’écriture est une fosse, pleine de mots et sommets

Qu’hier ou demain, avec ou sans peur nous honorons

Au rang non moins véridique, en de lointains pics de poésie,

Au rang non moins véridique, de puissante aspérité

 

Gide, Saint-Ex, Mermoz par Kessel… « C’est assez inhabituel que quelqu’un de votre âge ait des références littéraires » dit-il.

Eh ! Inhabituel ? C’est que je n’ai pas trop le goût de l’habitude et puis, peut-être que j’aurai l’envie d’écrire sur vous, sur l’aventure d’une momie repartie en altitude pour causer de la vie, au pied du grand sommeil des glaces.

Il me parle de ses héros, fervents alpinistes « tant de morts ! Mais aussi tant de belles victoires ». Comment ne peut-il pas me mettre le doute après des phrases pareilles ? Est-il la momie ? De belles victoires. Je n’entends pas de vanité ou d’orgueil dans sa bouche, mais une admiration que je questionne. Des victoires sur qui, sur quoi ? Sur le danger invoqué, sur le danger conjuré, sûrement.

Il dit écrire aussi, des récits de montagne ou d’amitié, quand ce n’est pas les deux. L’amitié ou la montagne, des patrimoines immatériels.

Regardez-moi qui monte du jardin des bennes, retrouver une Eve différant d’un « a », pour une bise !

 

La causerie se prolonge

Le câble rit, coulisse, allonge le temps

Allons j’exagère mais j’aime cette balade littéraire

La route ici sème encore, à l’ombre du temps

Puis le câble est à bout tout à coup

 

Ah, ce tabou de la fin ! Que ce soit en littérature ou dans la vie. Les cailloux de ce matin, je les garde en pensées. En gare d’altitude, nous voilà !

 

Le vent couvre les voix, terrible 

Il découvre les peaux, les passe au crible

Mille appeaux tombent depuis les voies hautes

Appeaux de fantômes, dont la montagne est tombe ?

A la peau le froid ôte la vie

Ce vent n’a pas l’arôme de l’été, par son débit

De l’été d’alors, en début de cycle

Je resitue l’endroit, la peau retournée par le vent

Et dans l’envers du décor, je vais

Me réfugier dans l’endroit où les cordées s’infusent des thés

 

Au Trois-mille-deux, j’accepte enfin d’admettre que la momie n’est qu’un vieux monsieur ayant vécu hors les glaces ces dernières décennies. La momie s’appelle Jacques, enchanté. Le vent chante aussi, laissant à notre adresse de quoi lire ses lignes invisibles : les frissons nous parcourent comme une route. Jacques La Momie grimpe, moi j’entre.

Ma peau transmet de la brise dans notre bise amicale. Au sommet du jardin des bennes, quelques échanges amicaux, badins, des bateaux de phrases dont le commun démontre la profondeur. L’amitié est une plaine de hausses douces, de sommes d’instants partagés.

 

Dans le brouhaha du refuge on touche à la chaleur

Retouche des murs face au déluge de vent

Mais des murs abattus par l’amitié

De luge et de courts partagés, d’une grande ouverture

Court ou refuge en pied de Meije, courte bise

Petit caillou de luxe, caillou de plus près des neiges

Caillou de plus au trésor, d’aspérités sans jugement

 

Un tabouret, je m’attable en hauteur, un peu plus haut encore, le regard penché sur ce trésor de glacier, sa richesse qui ruisselle. Chancel, en bas, me redit des cailloux de passé, mélodie dont les années chancellent aussi. Le glacier est visité, par un guide et ses suiveurs. Sont-ce des momies en devenir ? J’ai l’once d’un sourire mais ne leur souhaite pas l’or du long sommeil.

Jacques La Momie fait son entrée, j’écrirai, je lirai, il lira, nous causerons. Se lient là-haut des futurs peut-être, des présents bien sûr. Les hommes, sauvages comme le vent, moins ils se jugent, mieux ils se lisent. Dans ce paradis tout sauf artificiel du jardin des bennes, je goûte à l’armature du vent dans les oreilles, à la nature éphémère des instants, qui mueront peut-être en des mouvements d’après.

Une dernière bise et puis là, comme croqué par le vent je redescends.

 

Croco invisible, à la mâchoire indécente

Au trot du câble, la cabine descend

 

Jacques La Momie a dû redescendre aussi. Le long sommeil des glaces ne devait pas lui dire. Sûrement que ses dernières années ont encore à lire et à écrire.

On ne se rend pas compte que si haut sous la Meije, ou si haut dessus le vide, on jouxte la mort ! Moi dans la nacelle, je joue à la vie, à faire celui qui ne parle pas la langue de cette famille.

Dans leur bulle vacancière, ils me laissent les rejoindre.

 

Le vent secoue mais se tait peu à peu

On parle en soubresauts discrets d’espagnol

Moi je me tais, sous le sceau du jeu

La montagne oscille dans la nacelle

Le vent se joue aussi des parois

La montagne écoute et s’écoule en silence

Dans cette nacelle de parloir

La Meije ruisselle en richesses, d’un instant

 

La mère espagnole, amusée, se dit ulcérée par son petit garçon qui n’arrête pas de bavasser. Oui mais ses huit ans ont à dire ! La mère sous la Meije lui dit d’intérioriser, de parler en pensées.

 

La Meije ruisselle en richesses, d’un instant

C’est un court instant, que le soleil susurre aux parois

Une bise amicale, scellée à nos peaux

Le garçon court en mots, la mère cale quant à lui dire de se taire

Moi je me cale sur le galop de leurs échanges

Le petit garçon sait que la route l’attend

La route a le caressant d’une voix enfantine

La route a le vrombissant d’une Meije maternelle

La route caille ou réchauffe, d’une neige qui ruisselle

La route est la vie, bise endiablée du vent

La route est la vibration des mots, ruisselant d’instants

Qu’elle caille ou réchauffe, quelqu’un ou quelque part

De part en part, des bercails de chemins

L’appel des cailloux qu’elle sème, cheminant en mots

 

Le marmot n’en finit pas de jacasser, le dos baigné de la Meije et du soleil. La famille s’agace encore de lui, d’un air amusé. La vie fourmille en lui : que peut-on lui reprocher ? Alors il cause, encore et encore, sur une route de mots et de sourires. Papa… Papa ?

 

L’enfant : Creo que tengo una piedra en mi bota

Je crois que j’ai un caillou dans ma chaussure

Le père commence d’inspecter. Lui et son fils et l’inconnu, se sourient.

L’inconnu :  Te sera como un recuerdo del lugar

Ça te sera comme un souvenir de l’endroit

Les visages se sourient, surpris ou amusés.

Le père, montrant à l’inconnu le petit caillou sorti de la chaussure :

« Es muy pequeña. Pero molestaba »

Elle est toute petite. Mais elle le gênait.

L’inconnu : A veces, las más pequeñas cosas pueden molestar

Parfois, les plus petites choses peuvent déranger.

 

Les visages se sourient. Les plus petits cailloux se doivent d’être gardés en pensées, car on ne sait jamais ce que la route pourra leur faire dire, ou par eux, quelle langue elle souhaitera nous parler.

A 2.400 en sortie de nacelle, je sors. Le père me glisse un timide adiós du sourire et de la main. Moi qui croyais les écouter encore jusqu’en bas du jardin des bennes !  Mais non. L’été les fait ralentir et vouloir cheminer dans ce qu’il reste d’altitude pour un pique-nique, un lac, una caminata. La mine à tout le moins surprise, je lui dis au revoir aussi, en français. Peut-être aurions-nous pu parler de leur route, de la mienne, à la croisée des langages. Mais parfois, il n’y a qu’à goûter ce dont l’instant ruisselle.

La Meije s’ensoleille et approuve. Dans la foulée, ma redescente m’écrit des mots à l’écran, venus d’un pays au drapeau bleu et blanc, à l’effigie de petit soleil.

 

Ici en été, un petit soleil de l’hiver là-bas

Des mots cités, palabras qui ruissellent

Des cités de mots, de merveilles de cailloux

Les mots savent éveiller des routes dans le flou

Des merveilles de cailloux, d’écoutes lointaines

La route a l’art des cailloux, des semis de mots

Sembrados dans le flou d’une demi-décennie

D’hémisphères, d’un cycle et de rameaux

La route a l’art des cahiers remplis

Elle a eu l’art des cailloux sous la Meije

Elle eut l’air enfantin, lunaire ou maternel

Elle eut l’art des références, de l’enfance qui ruisselle

Sans déférence, le flou lacunaire a semé

Petit soleil parlant de France

La France lui parle, sous des glaciers

Dans ce ruissellement des rayons, des peu tirant au tout

Le bruissement de petits riens de cailloux

Dont le ruissellement crayonne à tout va

 

Cartas a Gala… El amor la poesía… Es un cerrar los ojos y jurar no abrirlos… […] … hasta que las palabras olvidadas suenan magicamente

 

Depuis les rives de la Plata « fermer les yeux et jurer de ne pas les ouvrir […] jusqu’à ce que les mots oubliés résonnent avec magie ». Les petits cailloux ruissellent, échauffés à la langue, traduits par je ne sais quelle cascade. Je redescends tout en bas du jardin des bennes, et ces petits cailloux y ruissellent comme par magie. L’été les fait ricocher.

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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