Lux - Jean-Marie Loison-Mochon - Crépuscule d'un cycle

Lux

Parfois les coups pleuvent. Parfois même ne t’ont-ils été que d’imperceptibles impacts, de ces petites touches que l’on néglige, que tu as négligées. Car pour aller, il faut être négligent. J’entends : que l’attention ne doit aller qu’à ce qui t’attire. Ainsi s’ouvrent les cycles, les cercles : vertueux. Et la vertu n’est pas la morale pero es otro tema comme dirait quelqu’un. Pardon, tu ne le parles pas encore.

Or un cycle, à quelque âge qu’il soit, c’est un genre de bulle qui gonfle, de vie, d’hommes, femmes, d’ombres et lumières que l’on élit, dont on hérite, qui nous choisissent.

Et les coups peuvent pleuvoir au-dedans, au dehors, à taquiner l’aura, s’essayer à la percer. Ce faisant le cycle se tanne, se contorsionne et sans le savoir, on réplique, on pique, on plonge, on s’extrait, on s’élève : tel est le chemin d’une croissance, avant de se hisser, il a fallu plonger en terre.

As-tu déjà regardé une plante pousser, jour après jour après semaines ? Dans cette clairière d’encre je voudrais t’en dire. Elle est une croissance ombrageuse, quand d’autres sont lumineuses. Dans la noirceur d’une terre, de l’encre d’une page, on enfouit. Et mon esprit en fuite, le tien a saisi mon corps ; mes pages. Je te suis familier, tu me laisses te tutoyer. Je suis comme quelqu’un qui ne t’aurait pas oublié, dans les cycles successifs, au-delà des récifs de la croissance. Tu cours mes lignes, tu cours après la suite à ce bazar de flou. Ce n’en est pas tant, cela dit.

Je sais que les coups ont plu et par là, je voulais dire qu’un corps en mouvement, le moindre impact ou effleurement le fait osciller, dévier, chuter parfois. Mais le mouvement peut se poursuivre toujours, même quand il a chuté, même ayant roulé, rampé, traîné, à se réengager. Crois-moi : c’est ton futur qui te l’écrit.

Sous les coups il arrive que l’on s’esseule comme la pluie qui cherche à nous couper du monde par une avalanche de petits bruits de gouttes. Combien d’impacts dans un nuage ?

Dans les années à venir, tu pourrais rencontrer du monde. Ce n’est pas une suggestion, ni une injonction masquée. Personne n’aime les injonctions. Quoique… Certains, c’est comme les sentences, ça les fait marcher droit parce que tout simplement, ça les rassure.

D’ailleurs, en cet instant précis tu t’inquiètes de ma divagation, n’est-ce pas ?

Tu pourrais rencontrer un homme, une femme, ou te lier davantage à l’un, ou l’une, que tu connais déjà. Enfin… on se connaît tous depuis toujours, c’est juste qu’on ne le sait pas encore.

Des croissances parallèles à toi, moi, d’un quelqu’un. Je pourrais t’en dire deux, trois échos. D’un être en particulier car le particulier, souvent, sert l’ensemble.

D’ici quelques années, tu pourrais partir voyager avec cette personne-là. Les coups pris ont commencé de te formater, ou du moins te modeler. Mais… rien n’est jamais figé, et tu goûterais volontiers à l’épreuve. Le voyage te travaillera mais partir… demande une énergie particulière. Tu pourrais partir dans une aventure étrange et loufoque avec cet être à la croissance parallèle. D’avance je te le dis, vos chemins pourraient se séparer. Ils se sépareront. Mais de la même manière que l’on se connaît tous, on se quitte tous un jour ou l’autre, on ne sait juste ni quand ni comment. En tout cas, de ces péripéties en des pays humides et venteux même à l’été, tu pourrais conserver quelques mots, même dans cette langue que tu ne connais pas. Avec cet être-là, ça m’est arrivé, et c’est tout de même fou, la mémoire. Comme de pouvoir se replonger dans une vie d’il y a quinze ans, n’est-ce pas ?

Nous étions dans un dortoir, presque seuls à l’exception d’un couple, qui s’activait sur un lit en hauteur, lumières allumées à une heure franchement matinale de cette soirée. Alors il s’est levé, est allé vers le mur près de leur lit et a simplement dit ces mots ¿Puedo apagar la luz ?

Je ne sais pas comment mais les mots me sont restés, et maintenant qu’un cycle s’amenuise, que tu y fais même irruption…puis-je éteindre la lumière ? Quoi de plus parlant pour un crépuscule, quand le jour va pour s’éteindre ?

Comme ce couple, surpris qu’on lui parle sa langue au milieu d’un partage de salives et fluides, tu dois l’être sans cesse et toujours plus, à courir ces lignes qui te semblent n’aller nulle part.

Pourtant je t’emmène dans une clairière, la dernière fois que je l’ai vu. Et j’y ai eu cette sensation de regoûter à un lien… fraternel. Dans ces prés perdus sur de vieux coteaux du pays, nous sommes allés nous asseoir, nous allonger. Cela faisait peut-être huit, dix ans que nous ne nous étions pas vus. Et tout était là. Je regoûtai à l’intensité d’être compris. Je ne veux pas prendre de détour ici : je t’écris aussi pour cela, car les coups déroutent, esseulent. Et seul tu pourrais croire que tu sauras aller, seul encore et par toi-même, toujours, en toute circonstance. Pour ça je sais que ta colère te porte, mais elle te détruit aussi de l’intérieur, te fausse certaines réalités, des perspectives que tu t’imagines. Bien que tu ne t’en imagines pas, peut-être.

Avec lui dans cette clairière, il y a eu l’ombre et la lumière. On s’est donné une heure ou je ne sais même plus, baignés par l’ombre et la lumière.

Le risque serait de comparer les croissances, alors qu’il nous faut juste les observer, s’en nourrir de regards. J’ai regardé la sienne, j’ai écouté ses silences. Lui a la sérénité de la lumière, l’a toujours eue. Des imbéciles décrivent souvent au couteau ou à l’emporte-pièce des gens qu’ils admirent, qui les impressionnent. Ils les disent alors solaires. Quitte à être un imbécile ici, je le dirai de lui. Dans cette aura de la clairière, j’étais l’ombre, il était la lumière. Chacun sa course et je l’ai écrit mille fois, la mienne, qui est tienne à présent, la mienne est une caresse de crépuscule. Car la nuit est un tissu à hisser, et pour mille autres choses encore.

Mais si je te parle de lui, de cette clairière, de ce lien qu’il se pourrait que tu noues bientôt avec lui, c’est que j’ai beau avoir plus d’une demi-vie que toi, j’apprends et réapprends, à chacune de ces clairières, ces queues de lac partagées, ces fraternités ou sororités qui s’ouvrent soudain, parfois, soudainement parfois… que dans les coups tu as le droit de t’esseuler.

Mais que la lumière, qu’elle soit de clarté ou d’obscurité, ne doit jamais vraiment être éteinte : ne te pense jamais esseulé, et cherche des îles dans tes océans solitaires. Méprise les continents dont l’effarement t’empressera, mais aime les îlots de lumière ou d’ombre. Ces clairières qui t’entourent, t’enrobent, d’un peu de ces riens. Seul tu sauras t’emporter, quand ces rien sauront t’élever : en clairière dans l’ombre ou les lumières qui pleuvent, te porter.

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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