Le goût des villes
Le goût de la ville, c’est un truc un peu étrange.
Déjà qu’elles n’ont pas le même goût, toutes. Je me souviens de toi dans des rues. On aurait dit un genre de jeune sauvage refusant la brutalité de l’élément, voulant s’y opposer envers et contre tout. Mais tu apprendras, et as peut-être même appris déjà, qu’il est inutile d’avoir une telle vanité dans ces aires-là. D’ailleurs, inutilité et vanité ne riment pas pour rien. Oui tu as dû en revenir de ces goûts que la ville t’a laissés, comme une inconnue qui t’aura injustement mis une épaule au croisement, qui t’aura coupé la route cent fois. La ville s’accueille mieux dès lors que tu acceptes de n’en être qu’une poussière, comparable aux millions d’autres poussières qui s’agitent dans l’air de jours essoufflants.
Peut-être sont-ce les coups reçus qui t’ont fait reconsidérer le goût d’y traîner. Ou peut-être d’avoir goûté à des rires, des lieux qui ont su te révéler mieux que la violence empressée qui, il est vrai, règne en bien des endroits. Opposer de la lenteur est un atout parfois, se dresser contre l’affolante vitesse, lever la tête et croiser un regard, entrer dans un bar ou un café, se mettre un temps, court, juste à la marge mais le corps immergé tout de même.
Peut-être aussi as-tu apprivoisé la ville, ou été apprivoisé, petit sauvage, par la rencontre d’autres poussières. Personne n’est fait pour les grands agglomérats où la poussière n’a pas le droit à la parole. Mais de petits regroupements, de ces moments amenés à la frontière d’un dimanche qui s’enrobe dans la nuit, d’un vin chaud ou d’une bière, partager l’heure. Ça… Je suis certain en effet que tu t’apercevrais vite qu’il y aurait à coudre des ponts alors, comme sous la présence d’une étincelle qui jouerait à te faire découvrir le tissu sous un envers. La frontière est mince entre ce qui nous est étranger et ce qui nous est inconnu, comme elle l’est d’ailleurs entre l’habitude et le paisible renouvelé.
Si tu suivais mes pas… j’aurais aimé t’emmener moi-même sur ces places, t’accouder à des tonneaux sous tente, dans des pubs de tout à l’Ouest d’une île, dans les cafés d’une ville à la rivière argent. Mais on emmène son passé où qu’on aille comme une maison, non ? Qu’on se raisonne ou qu’on s’encanaille. Et parfois même on frissonne, en sentant soudain que des planètes s’alignent comme des étoiles apparaissant au tissu.
La nuit est un volcan silencieux, qui établit sa lave juste au-dessus, et la clairseme de millions de points. On choisit presque soi-même lesquels on veut aligner, pour consteller. Les lumières de la ville peuvent se faire jalouse pour ça, mais elles peuvent aussi t’éluder le trop plein de poussières là-haut et te guider dans des quartiers : faits pour ton mouvement, ta caresse, la traînée que ton aura laisse dans le crépuscule.
Car en ville si le moral baisse à mesure que l’on cède à l’agressivité de la masse, il peut se répondre un simple : tiens-moi la main. Et là… les villes s’enjolivent, ce que tu sentais gelé t’invective. Oui, cela s’appelle désir.
D’aller, de tenir, de soutenir, de traverser, d’étreindre, de rater des trains pour rester, de redessiner l’Ouest à la faveur de l’allégresse : tiens-moi la main, ou tends-lui la tienne si elle ne te le dit pas. Il y a bien des ponts que l’on ne construit pas, alors que l’on aurait pu, bien des places qu’on ne fait que traverser, alors qu’on aurait pu les parcourir.
La frontière est mince entre subir et se fondre, entre trancher et fendre, la ville sait t’amener. Elle te fera sienne dans l’été, dans l’automne, elle te fera parcourir le temps, car si tout y est trop facile parfois, ou trop rude en d’autres parfois, il y a la frontière fragile de ces ponts à établir, de ta sauvagerie non à rendre docile mais bien : à adapter. Tu n’auras pas à faire de compromis ou te compromettre, simplement à commettre un petit mot, un petit geste, de ceux qui éclaircissent tout. Et la ville alors, de quelque Ouest qu’elle soit, de Buenos Aires à Brest, de Lorient à Nantes à Quimper : peu importe où est-ce au fond… ne vends pas la peau de la ville, avant de l’avoir caressée.
Car ici ou là, elle pourrait te rendre vulnérable. ¿ Es decir ? Mais tu ne le parles pas.
C’est-à-dire qu’elle pourrait te saisir et t’emmener dans le grand tissu noir que l’on appelle nuit ou désir, ou tendresse, t’amener à te griser, t’éprendre, t’allonger, te coucher au long d’elle, aller immerger tes yeux dans la Penfeld ou le rio d’argent, ou le rire au loin de l’Erdre, de l’Ebre. Dans l’air de mots encore à naître, une ville peut s’insuffler, t’essouffler ou te gonfler d’un irrépressible instinct : être à toi-même ou être auprès d’un ou d’une autre, poussière, qui se sentira libre d’être à elle-même aussi.
Et les villes sont capables de cela : s’y abandonner à soi, on peut soudain s’adonner à tendre ou saisir une main. Et ces heures alors sont parfois bien plus que des césures. Elles ont leur langage propre, te le signent sans que tu ne comprennes, mais elles te le disent pourtant. Que des cycles peuvent s’ouvrir, dans les larmes ou le sang ou des joies au centuple. Sens-tu pulser ton goût pour toute ville ? Ou son pouls au bout de tes pas, de ta main ? Ou son désir dans vos impulsions. Peut-être même son cœur, qui sait, dans les ondes que deux corps qui s’endorment l’un dans l’autre, partagent.
Un battement parle et l’autre répond, des côtes se collent et l’allégresse se propage. A la page de la ville tu pourrais goûter à ce pouvoir. D’aller vers les voies du sommeil ou du rêve, entremêlant le crépuscule et la nuit, laissant la bascule d’un cycle à la merci de providences, de tendres et malicieuses volontés de providence.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle