L’instant, seul horizon
Quand l’attention toute entière lui est au détail, il se pourrait qu’elle n’en retienne qu’un, et que tous les autres s’espacent loin, loin, s’effacent. C’est une particularité des plus rares, comme une hyperacuité se répercutant dans la perte de tout le reste. Ce talent lui procure la capacité de donner vie à des traits, d’insuffler de la vie à de l’encre, à du papier. En retour, les dieux de la baie lui rendent la mémoire aveugle, un instant.
Oublieras-tu mon visage ?
Tu en récupèrerais les traits dans l’instant suivant
Oblitéré un instant
Rendu par le regard suivant
Car ta mémoire est un repaire incongru
Lieu où les visages n’ont pas disparu
Lieu où les rivages anciens sont des fétus
La houle y est de traits, d’anciens feuillages
Dans cent visages, les fées turbulentes de ce jeu…
Dans cent visages, elles t’usurpent un instant une identité. Cela parce que dans ces détails qui t’habitent, qui gravitent au bout de ta main, il n’y a pas la place pour tout un monde. Un genre de don de précision qui s’amende ailleurs par un grand flou. Un peu comme tes yeux de sable et de sel l’autre jour, devenus amandes en me regardant car derrière, le soleil était dans un genre de fulgurance. Seuls quelques détails s’agencent dans un contre-jour, mais quels détails ! Une silhouette par exemple, comme la tienne dans l’instant d’après, marchant vers un soleil, vers l’océan dans cette autre baie. Je l’ai cueillie, ta silhouette. Mais je n’oublie pas ton visage.
N’est-ce pas une ironie, que l’immense précision de tes regards se soit posée sur moi ? Moi qui joue à manier le flou pour te tendre de précieuses secondes, celles précises d’une émotion.
Nous jouons à manier le feu, de la tendresse
De la précision d’une caresse
Sans prédation de l’après, subtile présent
Dans la précision m’oublieras-tu ?
Je n’en ai pas l’appréhension
Car la joie est une seconde
Le présent est une onde, un instant
La joie une étude, don au dos de je ne sais quelle page
Mettons, le tien, don que les dieux de la baie ont mis dans mes mains. Offrande sans séquelle sur cette plage,
Du présent, ce jeu sensuel
La mémoire ne sert pas au présent
Peu m’importe que plus tard tu serpentes
Ta mémoire ne sait pas, ne sait plus ?
La joie lui rapportera l’instant, l’instinct qui nous arpente
M’oublieras-tu ? Je ne sais pas
Dans des mouvances incongrues de traits, tu pourrais me retrouver. Un instant, oublieras-tu mon visage ? Peut-être ! Mais si je suis un flou ici, peut-être, peut-être, qu’ailleurs je te serai précis. Comme une joie dans un instant, comme le rivage d’une baie dans le contre-jour d’une ligne, d’un horizon. Pas même le conte d’un jour à écrire mais la ligne d’un instant, seul horizon d’une joie.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle