L'instant, seul horizon - Crépuscule d'un cycle - Jean-Marie Loison-Mochon

L’instant, seul horizon

Quand l’attention toute entière lui est au détail, il se pourrait qu’elle n’en retienne qu’un, et que tous les autres s’espacent loin, loin, s’effacent. C’est une particularité des plus rares, comme une hyperacuité se répercutant dans la perte de tout le reste. Ce talent lui procure la capacité de donner vie à des traits, d’insuffler de la vie à de l’encre, à du papier. En retour, les dieux de la baie lui rendent la mémoire aveugle, un instant.

Oublieras-tu mon visage ?

Tu en récupèrerais les traits dans l’instant suivant

Oblitéré un instant

Rendu par le regard suivant

Car ta mémoire est un repaire incongru

Lieu où les visages n’ont pas disparu

Lieu où les rivages anciens sont des fétus

La houle y est de traits, d’anciens feuillages

Dans cent visages, les fées turbulentes de ce jeu…

Dans cent visages, elles t’usurpent un instant une identité. Cela parce que dans ces détails qui t’habitent, qui gravitent au bout de ta main, il n’y a pas la place pour tout un monde. Un genre de don de précision qui s’amende ailleurs par un grand flou. Un peu comme tes yeux de sable et de sel l’autre jour, devenus amandes en me regardant car derrière, le soleil était dans un genre de fulgurance. Seuls quelques détails s’agencent dans un contre-jour, mais quels détails ! Une silhouette par exemple, comme la tienne dans l’instant d’après, marchant vers un soleil, vers l’océan dans cette autre baie. Je l’ai cueillie, ta silhouette. Mais je n’oublie pas ton visage.

N’est-ce pas une ironie, que l’immense précision de tes regards se soit posée sur moi ? Moi qui joue à manier le flou pour te tendre de précieuses secondes, celles précises d’une émotion.

Nous jouons à manier le feu, de la tendresse

De la précision d’une caresse

Sans prédation de l’après, subtile présent

Dans la précision m’oublieras-tu ?

Je n’en ai pas l’appréhension

Car la joie est une seconde

Le présent est une onde, un instant

La joie une étude, don au dos de je ne sais quelle page

Mettons, le tien, don que les dieux de la baie ont mis dans mes mains. Offrande sans séquelle sur cette plage,

Du présent, ce jeu sensuel

La mémoire ne sert pas au présent

Peu m’importe que plus tard tu serpentes

Ta mémoire ne sait pas, ne sait plus ?

La joie lui rapportera l’instant, l’instinct qui nous arpente

M’oublieras-tu ? Je ne sais pas

Dans des mouvances incongrues de traits, tu pourrais me retrouver. Un instant, oublieras-tu mon visage ? Peut-être ! Mais si je suis un flou ici, peut-être, peut-être, qu’ailleurs je te serai précis. Comme une joie dans un instant, comme le rivage d’une baie dans le contre-jour d’une ligne, d’un horizon. Pas même le conte d’un jour à écrire mais la ligne d’un instant, seul horizon d’une joie.

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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