Lettre ouverte à la passagère du 3 juillet
J’ai été joueur ! Un peu trop sans doute. Mais à Ouessant, on revoit toujours ceux avec qui l’on a navigué. C’est une règle que l’île a établie, impossible d’y déroger. Ce 3 juillet, le temps a été plus que doux durant la traversée, alors toute la population de passagers est allée s’amasser sur le pont extérieur. Les places valaient cher à bord du Fromveur II -aucun reproche à la compagnie- pour ce qui était d’avoir une vue.
Mais toi et moi, nous avons tenu bon la rampe, chacun la sienne même, histoire de garder l’horizon bien en ligne de mire, sans une myriade d’humains au premier plan. Jumelles aux yeux, appareil photo d’époque au cou, tu as fait le choix de viser la côte à l’arrière du bateau. Mais j’ai bien vu que tu dévissais parfois, te retournant. Oh, pas sur moi sans doute, mais slalomant au moins de la jumelle entre les passagers du pont, de temps en temps, pour apercevoir… Je ne sais même pas quoi, au fond ? Les îles, d’accord, mais c’est un attendu. Quel inattendu as-tu guetté tout du long avec tes divers objectifs chevillés au cou ?
A propos de cheville, justement… D’une manière ou d’une autre, dès le début tu détonnais dans la masse et je t’ai vue, un peu amusé, rendu curieux, de tes allures voyageuses. Vitesse de croisière vers les îles, et toi en vêtements légers, du moins perméables au vent : une sorte de pull ample à carreaux dépareillé de part en part, ici rayé gris ou bordeaux, là noir ou la capuche blanche, bien bordée autour de tes cheveux, noirs aussi. Ils oscillaient dans le vent, ici vers l’Ouest les tirant en arrière, là rabattus sur tes tempes quand tes jumelles se tendaient par-dessus les tirants d’eau.
Je te l’ai dit, je t’ai regardée avec curiosité, amusement comme j’en ai observé de nombreux autres, comme j’ai dû moi-même être scruté par bien d’autres. Mais ce pantalon noir, court aux chevilles, qui filochait comme déjà entamé par l’île, il a accroché mon attention. J’y ai filouté quelques regards mais sans malice. Quoi ? Non, vraiment, je peux le jurer sur la tête d’un mouton noir. Noir, comme ce pantalon qui te raccourcissait les chevilles, et qui tout à coup a filoché d’un peu d’encre sur ta peau. Une sorte de motif végétal, de petits traits imbriqués les uns dans les autres, comme des épines, une branche ? J’ai voulu y voir un rameau.
Si nous avions causé à ce moment-là, je t’aurais dit ce que trouver un rameau tatoué sur la peau d’une femme un 3 juillet a eu de surprenant pour moi. Nous n’avons pas causé, passons.
Mais à bord nous avons tenu bon nos rampes, nos jumelles et crayon, de flâner ici ou là dans les étages, de retrouver les rampes, de couver à nouveau l’horizon, d’y voir les nuages continuer de se lever.
Debout un long moment. Quand les jumelles quittaient tes yeux, il nous est arrivé de croiser du regard, le temps pour moi d’y voir quelque chose de déterminé, mais fuyant, un œil reprenant tout de suite son indépendance. Le mien n’avait de toute façon aucune intention de te l’entraver.
A un moment, j’ai ri intérieurement car tu t’es assise sur le banc tout à côté d’où je me tenais, debout. Nous avons regardé de longues secondes dans la même direction, tes cheveux moutonnaient dans la brise, nous nous faisions concurrence. Mais concurrence pour voir quoi ? Je ne sais pas. A part la paroi blanche au premier plan, j’ai surtout senti la présence de tes yeux dans mon angle mort. A ce compte-là j’ai joué à me dire qu’on aurait pu se dire quelque chose. Mais j’ai gardé mes rires et mon idée pour moi.
Provoqué par la proximité, c’est là que j’ai commencé d’être vraiment joueur. Dans un grand classique du parieur, je me suis soufflé : si elle ne descend pas à Molène, forcément, la règle établie par Ouessant voudra qu’on se recroise sur l’île. Si elle ne descend pas à Molène on va se revoir, alors autant se dire un mot.
Au milieu de tous ces moments, tu m’as vu, nécessairement. Même, je crois que tu m’as fait tomber dans tes jumelles une fois ou deux, quand tu slalomais avec vers l’horizon. Drôle d’animal bleu, sûrement.
Nécessairement, du moment que j’ai commencé de jouer avec les « si » je me suis demandé si tu m’avais vraiment vu aussi. Sans prétention je dirais que oui mais sur l’instant, on ne sait jamais vraiment. De maintenant que je t’écris : je dis que oui. Parce qu’au fond, quand on a fini par tourner sur le pont, tu ne fuyais pas ma présence : tu en es restée tout près. De petits riens alimentant le jeu des « si », tu sais.
Si elle ne descend pas à Molène… Je me suis involontairement fait durer le suspense, allant écrire à l’écart des marmots, des mastications intempestives de petit déj, des discussions trop enjouées d’îles avant de les avoir goûtées. A l’écart au fin fond du pont inférieur, là où de coutume les plus frileux des passagers se réfugient. Mais moi, n’étant pas frileux aux « si » je suis remonté. « Si elle ne descend pas à Molène… ».
Et tu n’es pas descendue.
Toujours bondé, le pont arrière a laissé une place vacante, celle que tu occupais tout à l’heure.
Je l’ai prise, sans penser à jouer. Toi, à nouveau tu as quitté tes jumelles, pour venir t’adosser juste en face, à un mètre de moi. Si tu m’avais regardé, j’aurais pu me dire flatté que tu me préfères à l’horizon. Mais tu regardais tes pieds, quoi que certaines œillades se soient fuies, je crois, dans des jeux de rapprochés. Il faut bien nourrir les « si » de petits riens.
Au « si » de Molène, je me devais une suite. Alors je me suis levé, j’ai tangué car on tangue forcément quand on se lance, d’autant plus sur un bateau approchant Ouessant.
« -Pardon, je crois que je vous ai pris votre place…
-Ah, non non, ce n’était pas ma place »
Je n’ai pas voulu de plus d’une touche dans ce jeu d’escrime avec moi-même. J’ai souri, suis parti. A l’esprit la règle : à Ouessant, toujours, toujours, tu revois ceux qui ont navigué avec toi.
J’ai souri, suis parti, sans te laisser le temps d’ajouter quelque chose de ta voix grave et assurée, mais tout de même surprise qu’on lui cause.
J’aurais aimé que tu aies une répartie faussement outrée, de celle qui m’aurait dit : « vous faites bien de vous excuser, déjà que vous bouchiez l’horizon à mes jumelles tout à l’heure ! ». Tu aurais pu me dire « tu », car nous n’étions déjà plus des inconnus.
Mais tu n’as rien dit. Sûrement que la place, un ou une autre l’a prise, car le discours est relativement courant il faut dire, celui-là qui sonne comme « ceci est ma place, que faites-vous, regardez mon sac l’occupe » à la façon d’un petit territoire férocement acquis et conservé, le temps d’une éphémère traversée.
A quai on les abandonne bien vite pourtant. Débarquement au Stiff, je suis assis à attendre que le Fromveur II finisse de dégorger ses flux, dont je fais partie. D’un pas mal assuré, tu es passée devant moi, clopinant sans doute plutôt de ces trois sacs pleins, présageant d’un séjour de plus d’un jour, de plus d’une nuit sous tente. Mais j’ai dû me tromper.
Allez, j’abrège ! Du bateau tu es partie pour partir, comme dans le poème. Seule à seule avec toi-même, je crois. Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, comme dans l’autre poème. Ostensiblement ton regard m’a fui, c’est vrai. J’abrège, disais-je : tu descends et je fausse un peu l’algèbre des rencontres avec la fameuse règle établie par l’île : à Ouessant, toujours, toujours, tu revois ceux avec qui tu as navigué.
Alors en deux jours, une nuit, je suis allé m’user, musarder ici ou là, partout, sans intention de te croiser car cela allait arriver : l’île l’avait dit. J’ai voulu être surpris par le « moment où » en ne faisant que profiter par ailleurs. J’ai fureté d’une traite tout autour de l’île, j’ai roulé d’un bout à l’autre des pointes : du monde, plusieurs fois même. J’ai déboulé à la capitale, débouché des bouteilles de joies et de partage et… Au final, l’île aura menti. Ou peut-être s’est-elle dit que j’avais eu suffisamment de jolies parts d’elle. Du port à ses deux ailes, ou les pores de ses pinces comme on le dit ici, j’en ai vu et revu, des passagers !
Mais l’inconnu, comme dans partir pour partir, c’est peut-être cette chose que l’on n’attend pas. Et peut-être que moi, à bord, j’ai trop attendu. Alors je ne t’ai pas revue.
Si la compagnie n’en a pas déjà un, je lui suggère d’installer un grand panneau dans chacune de ses gares maritimes. Qu’en penses-tu ? Et je veux bien l’inaugurer ainsi, avec ces pages, un grand panneau s’ajoutant à celui des objets perdus, celui des occasions manquées.
Car moi je t’aurais bien proposé un café, pour causer de ce que tu as vu et que tu ne t’attendais pas à voir, de ce que tu as aperçu dans tes jumelles sous ta capuche blanche ou même du sens, s’il est racontable, qu’a le tatouage à ta cheville.
Ma page en finit de s’effilocher : voilà le fil tendu.
Conseil à tout autre lecteur passager, lectrice passagère : la règle que l’île a établie, impossible d’y déroger. A Ouessant, toujours, toujours, tu reverras ceux avec qui tu as navigué. Mais ! Car toute règle a son exception. Mais : si un 3 juillet, ce passager, cette passagère, te fait tomber dans ses jumelles, puis t’attire l’œil avec un pantalon noir, court, si court qu’il laisse apparaître un rameau à sa cheville, ne fais surtout, surtout pas confiance à la règle. Quand sur le pont, il ou elle et toi, ne ferez que vous croiser : cause-lui.
Sur l’île ou de retour au continent vous pourrez alors le partager, ce café.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle