Avant de l’avoir caressée
Il ne faut pas vendre la peau de l’île, avant de l’avoir caressée. Parcours-la, si tu le peux, entière au long d’un jour. Les bras tendus vers l’horizon, ses bras. Ouverts, comme deux tremplins vers l’inconnu. Couvert ou de soleil, le ciel saura leur rendre ce qu’ils se proposent de t’offrir. Pas de fausse prose ici, soit la brutalité d’une caresse, soit la douceur des coups. De brise, de vent, de soleil, d’océan, les bras tendus vers un ailleurs. Parcours-la.
Débute ta caresse à son bras Sud. Quitte la plage de son cœur, éloigne-toi de la baie, de toute pâle imitation d’un sentiment. Ressens-la physiquement. Au long des eaux caraïbes, arrose sa peau de tes regards. Appose ton empreinte sur elle mais ne présume pas de tes forces : son azur pourrait te punir en un rien de mouvement. Sois aérien mais ancre-toi à elle. Pors Goret est gravé, à sa première aile, Pors Goret t’emmène au Sud de son corps, là où des troupeaux de sens écornent l’horizon, comme un Kéréon par-dessus les mouvements d’usure du Fromveur. Gouttes-tu de cet élan physique ? Ta sueur goûte-t-elle à la ferveur de cette peau ? Qui envolée vers des ailleurs aurait sans nul doute un nom aux allures de Polynésie. Quoi de plus polymorphe que deux corps qui se parlent ?
Aux allures de Polynésie. Ta vitesse à sa peau est maintenant entamée. Ne pas vendre la peau de l’île, avant de l’avoir caressée. Alors continue, embrasse-la ! De tes foulées, de tes pas, de tes regards. Foule ses contrées, elle t’attend. Et à l’envers de sa poitrine, de son cœur, une autre baie, un phare. De baisers, de regards, tu peux l’atteindre. Mais seul un sinueux voyage en mer, ou de ton corps sur ses côtes, pourra t’en donner la primeur. Ta vigueur s’est-elle démystifiée ? Perçois-tu maintenant que toi, qui croyais l’enlacer, la détourer, tu te trouves désormais pénétré de sa puissance ?
Caresser cette île, entière au long d’un jour, ne se fera pas sans épuiser tes sens, et bien plus. Un appendice au large de ses landes s’immiscera dans tes visions. Tu te répèteras : ne pas vendre la peau de l’île, avant de l’avoir caressée. Il ne faut pas vendre la peau de l’île, avant de l’avoir caressée. Mais trop tard ! Tu as prétendu t’éprendre d’elle comme de n’importe quelle autre île. Or c’est elle, qui ne vois en toi que n’importe quel autre homme. Car elle est immuable et tu es éphémère.
Au trot, au galop, comme ton énergie fuit ! Côtoyer ce corps n’est pas sans péril et les fatigues qu’elle t’assène, d’hypnotisme, la rassérènent, la rendent sereine. Elle te dévore et ce faisant, renforce son corps à elle. La douleur que t’inflige ses plaisirs, érige en toi une souffrance du plaisir. Tu t’es voulu Orion au ciel, chasseur de corps entiers au long d’un jour, mais de jour tes forces se perdent dans la transparence d’un ciel bleu. Tu n’apparais plus.
Sa volonté goulue t’a absorbée en elle. Ce pincement dans tes muscles. A la porte de son autre aile, de son autre bras, tu dépasses le cœur, la capitale, dans le dépassement de votre étreinte, tu découvres un autre toi. Tu n’es plus tout à fait là et cette île, elle, non plus : vous êtes. Son bras porte une lueur à la nuit, et dans l’alternance du jour, ce sont tes derniers efforts qu’elle emporte.
Ses bras te secouent comme une proie dans sa gueule. Mais elle veut te garder, jouer encore avec ta vie, dont tu lui livres quelques heures, quelques parcelles de tes rages. La jetée d’une plage te suggèrerait de vous mettre à l’eau, de faire vos corps à elle et toi un peu plus mitoyens. Mais nul besoin, car tu veux l’aimer entière au long d’un jour. Elle est toi, tu es à elle. La passion de tes mouvements s’unit à l’intangible, à sa gigantesque inertie dans un Ouest mouvant.
Avec peine tu arrives, en plénitude tu dérives. Le sel de l’océan te nargue, car celui de tes muscles t’a quitté. Ces larmes de ton corps, ces larmes de plaisir, l’île les a toutes bues. La plénitude de la pointe t’étreint. A Pern il n’est pas d’habitude, pas d’il était une fois, car chacune est différente.
L’île te rend le fond de souffle nécessaire à la rejoindre au cœur. L’air s’engouffre dans ton dos, te portant comme une voile qui rentre au port. Au milieu des bras de l’île, tu aperçois le sable. Le sable de la baie, Lampaul y a égrainé ton temps comme celui de tant d’autres.
Mais le tendre est ailleurs que dans le but, que dans l’ultime instant où la finesse du sable t’apparaît. L’intime est ce feu rieur qui en toi reparcourt le sentier, ces bras auxquels tu t’es donné, entier au long d’un jour. Il crépite de fatigue, clopine comme un crabe, te taquine de crampes et se répète, encore et encore, comme une comptine : il ne faut pas vendre la peau de l’île, avant de l’avoir caressée.
Chasseur de mouvement, tu vises le cœur maintenant, la capitale de ce corps. Mais déjà tu sais, avant même d’arriver, plein de plénitude et de souffrance, que ta flèche au long d’un jour entier n’aura pas levé tous les secrets de ce corps insulaire. Veni vedi si tu veux mais pas de « V » ou alors, c’est elle seule qui t’aura gagné. Il ne faut pas vendre la peau de l’île, avant de l’avoir caressée. Elle te caresse les jambes de quelques racines, de quelques ronces, de ce qu’il faut de fourrés et buissons pour s’engouffrer un peu plus en toi. Elle veut goûter jusqu’à ton sang tandis que toi, tu vas pour rejoindre son sein. Au milieu de ses bras, la voix du cœur.
Pas de fausse prose ici, la brutalité ou la douceur : vous vous percevez, physiquement. Et le cœur enfin, dans le creux de Lampaul. Tu y aurais laissé le tien pour y parvenir, car une étreinte est ainsi : une étincelle de fougue entre deux corps, une étincelle entre ta fougue, ton envie, et elle. Il ne faut pas vendre la peau de l’île, avant de l’avoir caressée.
Il n’est pas d’il était une fois, ici. Ici dont même un jour entier au long de vous n’a pas levé le secret. Même, le mythe s’en est-il peut-être accru. Sens-tu l’accord d’infini ? Tu l’as effleuré, caressé peut-être. Car ici peut-être… Peut-être qu’au fond, de la baie, de ses bras, de vous, l’île était une femme. Et elle fredonne encore, au long de tes sens usés, qu’il ne faut pas vendre la peau de l’île, avant de l’avoir caressée.
Jean-Marie Loison-Mochon