Lettre à Agustina
Agu’,
Tu te veux insaisissable et arriverais à le devenir. Alors la prochaine fois que tu te laisseras approcher, attraper, j’aurai essayé de te mettre cette lettre dans la poche, si ce n’est pas dans les mains.
Te tenir tantôt loin et tantôt au plus près, ça semble t’être autant un jeu qu’une nécessité. Et je l’accepte. Je sais un peu de tes désirs, je sens ton ambition. Je sais que ta vie mène à ta cause, votre cause, bien que tu ne m’en dises jamais beaucoup plus. En miroir, sais-tu que je n’aspire pas à me mettre en travers ? Je l’espère.
Si je ne suis jamais qu’à la parallèle ou comme un lointain satellite dans ton monde, qu’il en soit ainsi. Un de mes proches dit souvent cette chose, que : on commence de vivre quand on a au moins deux vies. J’aime cette phrase qu’il répète si fréquemment car elle invite à démultiplier les choses au-delà du temps dont on dispose, elle permet de faire se croiser ces vies ou de les laisser strictement à part les unes des autres, qu’il y en ait deux ou plus.
Cette phrase elle dit tout simplement d’être libre, car il n’y a qu’ainsi que l’on vit, quand on a deux vies au moins, à plein, comme on a deux poumons, ou ventricules ou hémisphères. Et il arrive donc qu’un troisième monde se crée, quand quelqu’un traverse notre vie ou que l’on se sent traversé par sa présence.
Depuis quelques mois maintenant que l’on se voit, j’ai pris mon parti, de me dire que tu sois autant présence qu’absence, puisque tu disparais et reparais quand tu le désires.
Tu gardes un voile pudique sur tes actions, considérant certaines peut-être comme trop banales pour être dites, et certaines autres comme t’exposant de trop, ou m’étant peut-être même dangereuses.
Dans tes absences et quand nos autres vies reviennent, j’ai le temps de cogiter à ça. A toi, cogiter, ça ne sonnera pas trop inhabituel, n’est-ce pas ?
Et je réalise bien que si parfois tu conserves cette distance, c’est peut-être parce qu’inconsciemment au moins, tu me vois comme un ennemi de tes accomplissements, un obstacle. Libre à toi ! Libre à toi de te tromper, sur ce point, mais il n’y a qu’en faisant erreur que l’on apprend, des autres ou de soi.
Cela dit, je ne peux pas te laisser me renvoyer une image de l’homme que je serais, et qui me soit infidèle. Modéré et contenu, moi ?
Si ta vie passée t’a amenée à te construire seule, à établir un équilibre dans ton monde : bien. Et tu sais que je goûterai à chaque élément que tu m’en montreras avec un plaisir sincère, et la sensation de privilège d’être mis dans un genre de secret. Maintenant, si tu me vois, me revois, si tu apparais dans mes bras pour t’évanouir si vite parfois après, peut-être aussi est-ce que la… tentation ? de m’ajouter dans ton château d’équilibres est forte et persistante. Peut-être aussi sens-tu au fond de toi que tu te trompes quand tu me prêtes les traits d’une homme obéissant et maîtrisé. Car en fin de compte comment toi, Agustina, pourrais-tu désirer un être si terne ?
Une belle image ça s’effeuille, ça s’écorne : en une fois c’est fait. Or tu y es revenue, encore et encore, comme intriguée. Et intrigante, à t’en aller comme une rafale si vite ensuite. Au contraire d’une belle image qui nous fait une fois, un livre ça se prolonge, ça se parcourt. Alors, comme cette île dont je t’ai parlé une fois : parcours-moi ?
Parce que tu m’amuses ! A tenir des discours enflammés sur la nécessité de vivre fort -comme si tu me l’opposais, encore- et plus que m’amuser : tu m’intéresses en le disant. Pourquoi ? Parce que je me sens en passe d’être compris, que quelqu’un m’atteigne, me rejoigne sur ces chemins d’exception. Si tu m’en crois éloigné, c’est qu’au fil de nos revoyures, tu ne m’as peut-être pas assez bien regardé.
J’ai toujours aimé ce mot : peut-être. Toi et moi nous sommes, peut-être. Toi, te dire peut-être, je crois que ça t’angoisse. Tu es une femme qui cherche la clarté, le frontal d’une certitude. Alors même qu’en venant et repartant de chez moi comme un nuage ne laissant jamais d’adresse, tu te fais demeurer dans l’incertitude. Mais peut-être que cet équilibre que tu t’es construit, et tes autres vies, le demandent.
Pourtant tu me reviens même si tu te reprends : tu en redemandes. De mon point de vue, c’est que le flou et l’incertitude sont aussi des foyers d’intensité : les flammes d’un possible y brûlent, et l’on a envie d’en approcher les mains toujours un peu plus.
Presque rien à voir : mais j’ai eu le temps d’y repenser depuis l’autre fois, quand tu m’as dit qu’un ou deux pans de ma vie me créaient un manque de confiance. Eh ! Bien visé. Que veux-tu ? Sans père j’ai dû faire autrement. Pour me construire une confiance, apprendre, et bien d’autres choses encore. Pour autant, n’es-tu pas en mesure de comprendre mon inconstance, toi, précisément toi ? Au-delà du fait que l’inconstance se marie mal avec la modération que tu me prêtes, n’est-ce pas toi en effet qui le premier soir, sur le pont qui a l’art de luire et assis sur les marches après, me parlais d’un certain sentiment d’imposture ? Se sentir imposteur n’est-ce pas douter d’être légitime ? Si tu m’apparais une nouvelle fois, parlons de confiance ! De la mienne, de la tienne.
Libre à toi de me questionner, tu sais ! Je crois que tu sais bien, oui. Seulement, parfois, j’aurais comme la sensation que… qu’à m’interroger, à avancer dans l’intimité de l’une de mes vies, tu te sentirais engagée, prise dans un engrenage « t’obligeant à ». Alors que savoir de moi ne te contraint à rien, ne t’impose rien. Mais je perçois ici aussi ce mouvement contraire qui t’incite à venir auprès de moi, par désir ou tendresse, affection ou que sais-je -toi seule sais- et dans l’instant, installer une distance comme de sous-entendre : en fait ne m’en dis pas trop, arrête, limite-toi, je ne suis pas prête à le recevoir. En même temps… quand nous faisions l’amour l’autre fois, n’est-ce pas toi qui disais aimer, que je ne te laisse pas le choix ? Peut-être alors est-ce que je ne dois pas réfréner mon désir, de te dire de ces choses qui m’ont fait, défait.
Car tu sais, moi… je n’ai pas peur que tu me mettes des coups, que tu me fasses attendre, que tu me repousses. Les flammes sont inévitables quand on pénètre de nouvelles atmosphères, tu ne crois pas ? Je suis prêt à absorber toutes tes frappes, conscientes ou inconscientes, je ne cherche pas à parer : j’embrasse ce qui me tombe dessus. Soit dit en passant, passante, tu m’es tombée dessus cette fois-là, sur le pont qui a l’art de luire. Mais toi, Agustina, à partir, repartir, t’approcher, te rapprocher plus encore puis te reprendre, t’éloigner, après tout ça : es-tu prête à baisser la garde ?
A te voir revenir, j’ai bien compris que tu le sais.
Que quoi ? Que je suis tout sauf un adversaire à ces vies que tu mènes. Mais peut-être, peut-être, peut-être, as-tu encore besoin de jouer à tendre et distendre, avant de t’approcher pour de vrai, les poings dépliés. Moi tu le sais, je dors les poings fermés, au cas où. Avec toi c’est différent, je n’ai pas besoin de ces outils à répliquer.
Je te revois dans le miroir l’autre matin. Moi dans le lit, toi debout de profil, à te voûter un peu en te rhabillant pour partir je ne sais où, je ne sais combien de temps. Je te vois te reprendre, te rediriger vers ailleurs que moi et… esto ? me encanta, la verdad.
Je te réentends me dire « quoi ? Porqué me miras así ? Il est beau ton sourire ! Mais j’arrive pas à le lire. Quitte le contrôle ! Parle-moi ! Pourquoi tu me regardes comme ça ? ». Je souris en me rappelant tes invectives tendres, comme ces « montre-toi ! Montre-moi qui tu es, libère-toi ! » quand tes réactions ou ton langage corporel disaient l’exact contraire, comme je te l’écris plus haut. Je ne suis pas prête à le recevoir. Et comme tu l’as fait ce matin-là : en même temps que tu m’invitais à m’exposer, à me révéler, tu t’en allais.
Tu sais, j’ai mille failles et je veux bien essayer de te les dire, quand bien même je pourrais échouer comme j’ai d’ailleurs pu échouer à le faire certaines fois.
Je veux bien te montrer de mes nervures mais peut-être pouvons-nous dire, de toi qui te tiens à distance si souvent, que de moi ou toi, Agu, c’est peut-être bien toi qui as le plus peur de t’approcher ? Tu dis vouloir vivre fort, tu me désires, tu cherches à me revoir, tu affirmes manquer d’heures dans une journée pour te consumer à la mesure où tu l’entends. Eh bien vas-y, dans ces pans de vie avec moi, essaie ! Je t’attends.
En fait, la différence est peut-être là aussi : tu as peur de mon impact sur cet équilibre que tu t’es construit, sur cette cause dont tu as fait ta vie. Quand moi, non : que tu m’impactes, je le désire, que nos parallèles ou nos croisements, ils m’enrichissent. Toi, tu crains que je t’appauvrisse.
Tu pardonneras l’approximatif de mes images, cette lettre est un premier jet, une parole d’un seul tenant. Ça n’a pas vocation à autre chose.
Je suis déjà impatient de savoir, et je le dis sans provocation, si tu te laisseras aller au courage d’approcher. Quelle phrase étrange, pas vrai ?
L’inconscient est notre seule valeur sûre, et j’ai envie de te dire quelque chose sur le désir pour finir. Mais je veux aussi digresser et t’écrire que dans cette vie d’homme sans père, je me suis toujours martelé depuis quelques années que le seul péché dans la vie, c’est d’avoir peur. De s’incliner devant elle.
Avant d’en finir et te parler du désir, tu te rappelles ce moment avec les vagues, dans la baie, quand j’ai eu le sentiment qu’elles t’emmenaient, te remmenaient ?
De t’écrire tout ça aujourd’hui, les « montre-moi », « libère-toi » etc. je me suis souvenu de ces moments de quand j’étais petit, l’été. Je devais avoir six ou sept ans, c’était une plage pentue sur laquelle la marée haute, même les jours calmes, faisait des vagues bien lourdes, de celles qui montent et retombent, et t’avalent si elles le peuvent. Alors le gosse que j’étais, je le revois faire. Je m’approchais du bord, je levais les bras. Je m’agitais, je criais et dans ma tête je parlais à une sorte d’esprit de la mer, peut-être même à Poséidon parce que mon père, qui existait encore alors, avait dû m’en lire des histoires. Et dans mes pensées, comme si ce dieu pouvait entendre, je lui disais de me montrer ses forces, de me montrer en quoi il était plus fort que moi, que moi je n’avais pas peur, que j’étais capable de rester debout, téméraire, face à n’importe quelle vague qu’il m’enverrait, capable de battre toute créature qu’il pourrait faire jaillir des deux mètres de fond là juste au-dessous. Je me sentais invulnérable ! C’est qu’on ne m’avait pas dit la puissance supérieure que je ressentirais ensuite, à être vulnérable. Mais de ma vulnérabilité, je t’ai déjà évoqué des choses et ce n’est pas le sujet. Ou au fond, le gamin que j’étais se savait bien vulnérable, finalement. Car j’avais beau m’agiter et penser les choses les plus fortes, avoir la plus grande fougue puérile face à l’océan, quand je voyais une vague arriver de derrière, et se former, approcher, se dresser encore et encore, jusqu’à culminer bien au-dessus de moi… alors, là, je me carapatais en hurlant d’une joie excitée, et sentais le fracas de la vague m’accrocher les talons, voire me faire trébucher.
Et le mieux, qui me fait sourire encore, c’est que je me relevais, retournais vers le rivage. Et je me remettais à m’agiter, à brandir tout mon courage face à l’élément, face à l’immensité de l’élément ! Comme si l’instant d’avant, je n’avais jamais reculé ou fui. Je crois que je l’aimais bien, ce petit garçon.
Ça tombe bien que je parle d’immensité, car c’est avec le désir que je pensais terminer cette lettre. Tu te souviens des derniers mots que tu m’as dit ? Encore en t’en allant, presque rhabillée devant le miroir. Je n’avais pas décroché mon sourire, sincère pourtant, et tu te serais presque ravisée : plutôt que de finir de t’habiller… et tu m’as dit « mais non. Quiero el vertigo. Entendes ? Que tu me montres, que je puisse sentir ton excitation de la vida. Pas que sexuelle ! Parce que ça, je commence à pouvoir la palper ».
Franchement, tu as dit ça presque négligemment alors même que tu connais la valeur du désir. Comme cela t’est arrivé, le désir j’ai parfois cru l’avoir égaré, perdu, qu’on me l’avait brisé, éparpillé. Alors si mon désir apparaît quand tu veux bien te montrer, pour ton corps ou ton esprit, ne minore pas ce qu’il dit. Je ne suis pas tous les autres hommes, qui se lèvent comme un seul pour la bestialité de la chose. Je suis un homme, je ne suis qu’un homme, seul face à toi, seul face à l’immensité que m’est le désir, quand autrefois pourtant, il m’apparaissait comme un néant.
L’énergie qui naît de cette immensité, elle dit plus que ce que tu sens quand tu me serres. Elle dit peut-être confiance, légèreté, lâcher-prise. De mon côté de nos mondes, crois-moi, cela n’a rien de négligeable. Je me suis abandonné à l’anarchie du désir. Et en effet, mon désir aujourd’hui, il a pour drapeau la même noirceur que celle de quelques instants avant que tu ne remettes ton premier vêtement : noir comme cette couverture au relief de faille, à ton ventre.
Tu voudrais une phrase plus frontale ? Tu sais, je crois que parfois une ultime frontière de flou est plus puissante que le cru d’une certitude. Mais je crois qu’à mesure que tu reviens à mon contact, tu commences à t’apercevoir de ce pouvoir, d’attraction de ce qui est incertain, de ce sur quoi l’on n’a pas de prise.
D’une manière ou d’une autre, j’ai trouvé à te donner cette lettre puisque tu la lis. Je n’ai aucune certitude de te revoir, puisque toi seule décides de tes apparitions. Comme de l’intensité de toi-même que tu veux mettre dans les moments que l’on se partage. Car pour ça au fond, on a toujours un peu de prise sur l’amorce.
Mon inconstance est un baril de poudre
Tes mèches argent, un fil d’extravagance
Jules
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle