Les vêtements
Je voulais te déshabiller. Sur ce chemin de lenteur et d’érotisme, que nous empruntions, c’eut été une marche d’envergure. J’en rêvais déjà un peu à la plage, de te soulever cette robe noire. Mais là aussi tu le fis de toi-même, comme si tu te suffisais à toi-même. Sur une plage, bien sûr, c’est ce qui se fait. Il eut fallu être enfant ou blessé pour devoir faire autrement. Je regardais ta tête se baisser, ta frange qui se penchait, géométrie d’écarts d’avec ton front, là tandis que tu étais à enlever quelques vêtements pour en mettre un de circonstance. Rien de tendancieux sûrement, dans ce changement de peau assurément normal au milieu de ces gens, que tes jambes coulissent, et seules, dans la nudité de sous la robe noire, dans la seconde peau sous la robe noire.
Tu me fis le même coup la veille dans cette crique, là où pourtant tu nous avais menés pour qu’il n’y ait personne. J’aurais voulu te déshabiller, aussi, par simple élan de sympathie : d’une entraide bienveillante. Mais je te l’eus dit comme ça, tu n’aurais peut-être pas vu le ludique à te faire dévêtir par un homme que tu connaissais d’une heure et d’un café à peine.
Alors je tournai la tête en te voyant te pencher, pour ne pas peser sur ta frange, ta pudeur, tandis que tes vêtements tombaient d’en dessous tes jambes. Je tournai le dos, avançai vers l’eau de la baie, qui d’un bain eut dû apaiser mes ardeurs. Oui mais voilà, je ne t’avais pas déshabillée, et cette frustration de cette vision qui m’avait montré que tu pouvais bien le faire toi-même, elle n’était pas du genre à faire redescendre ma pensée.
Et puisque tout devait recommencer, comme je te l’écrivais au début : tu défis là encore mon envie de te déshabiller. Cette fois ce fût encore autre chose, d’accord. Mais l’ambiguïté du vêtement qui tient, résiste, tu me l’enlevas aussi. Nous n’étions plus à la plage mais chez toi. Tu portais une serviette tout de même, comme un écho involontaire à la plage alors. Tu ne portais plus qu’une serviette. Et tu vins t’asseoir dans ton salon, tout à côté de moi, l’air de dire… Je ne sus même pas quoi.
Je voulus repousser l’instant où tout tombe, allant m’enlever le sel de la peau. Quand je revins, je m’étais rhabillé juste ce qu’il faut pour que nous ayons cette marche d’envergure. J’aurais voulu que nous nous déshabillions. Mais des millions de vêtements que je t’avais vus depuis des jours, tu en avais changé encore. Là sur ton lit, même ta serviette, tu me l’avais enlevée des mains, pour ne plus porter qu’un drap blanc. Tu défilais nue, dans une posture allongée, tu défiais la nuit autant que moi.
Tu ne fis pas un pli dans tes draps pour m’enlever mes vêtements. Peut-être respectais-tu mon indépendance, mais tout de même ! J’aurais eu besoin d’aide, car mon désir était dépendant de toi. Cependant tu me regardas, dans cette pudique insistance d’espièglerie, comme si tes yeux allaient faire le travail de tes mains.
Je m’en remis aux miennes car je ne suis qu’humain : et te voir là, nue sous ce rien d’un drap… Dans le même état qu’à la crique, je m’assis, et je te regardai. L’amusant là-dedans, c’était que toi, qui avais passé ton temps à te déshabiller seule, tu faisais maintenant des manières à ne pas t’extraire de ta grande bannière blanche. Maintenant… Je ne voudrais pas déshabiller trop les instants suivants.
Seulement, au bout de quelques minutes, je voulus pouvoir me souvenir et nous arrêtai une seconde. Je voulus te regarder, là sur le dos, lascive de lenteur et d’érotisme, sans plus une arme de vêtement sur la peau. Je voulais tellement ton corps de femme, même si j’eus aimé l’avoir déshabillé avant.
Après, des heures après, en début de jour même, je pus tout de même déshabiller mes yeux de la nuit et du rêve : au moment où tu te mis à genou contre la tête de lit, inclinas ta frange au-dessus d’un verre d’eau. Je pus saisir la peau de ta hanche, de ta cuisse, de ta fesse, par le bout des lèvres. J’avalai ta peau tandis que l’eau dévalai ta gorge.
Des poignées d’instants plus tard, ces instants à la seule main du matin, nous revînmes une dernière fois au salon. Tu nous servis un café, tu avais enfilé de quoi faire semblant d’être habillée. Dans un grand bocal d’abricots, ta cuillère plongeait. Au clapot dans le verre, ma gourmandise aussi plongeait, au travers des regards dont je t’habillai. Tes fruits, ce café, ton semblant de vêtement, l’assise de ton corps tout à côté du mien… Là aussi j’aurais voulu inciser l’instant. Et même si je devais partir, même si je partis, retiens : que je voulais te déshabiller.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle