Les paroles du lac – V

« Elle a l’air d’une personne très gentille oui, attentionnée.

-Ça me fait plaisir que tu la perçoives comme ça, maman.

-Et puis sa peinture…

-Oui ?

-Je ne suis pas critique d’art !

-Mais ?

-Justement, il n’y a pas de « mais ». J’ai ressenti des choses en passant du temps à les regarder. Il y en a certaines, très belles.

-Je suis bien d’accord. Enfin… tu te doutes que je ne suis pas très objective.

-C’est bien toi sur celle du puits ? Une jeune femme te ressemble, même si le chapeau de paille cache son visage.

-C’est possible, oui.

-Tu n’es pas sûre ?

-Maman ! Etant donné la peinture dont tu parles… C’est un peu gênant.

-Ah, pardon. Je pensais que vous étiez… que tu étais plus à l’aise, quoi !

-C’est-à-dire ?

-Il n’y a pas de « c’est-à-dire ». Je te regarde là, belle comme affranchie au bord du lac, je la regarde elle dans l’eau, à nager, qui nous regarde d’ailleurs ! Qui te regarde, je crois bien. Vous avez l’air de bien vous aimer.

-Tu en doutais ?

-Non… Moins encore maintenant. Mais comprends que ce soit nouveau, pour ton père et moi.

-Tu me fais rire, maman.

-Pourquoi ? Vraiment ce n’est pas facile de…

-Non non, c’est pas ça. Tu as dit « de bien vous aimer ». Depuis que je suis petite, quand on parle d’amour, tu as toujours dit « tu l’aimes bien, je l’aimais bien, on s’aimait bien ». Et là « vous avez l’air de bien vous aimer ». Non pas que tu sous-entendes que l’on aurait pu s’aimer mal ! Mais c’est comme si… quand tu parles d’amour, tu avais toujours eu la pudeur, à devoir rajouter « bien ».

-Eh ! Qu’est-ce que tu veux… Enfin, en amour je ne vois ni bien ni mal, si c’est ce que tu…

-Non mais je ne critique pas ! C’est juste amusant, ça dégage de la tendresse quand tu le dis. Comme si tu avais peur d’enfreindre ou de mettre un cadre en disant « tu l’aimes, je l’aimais, vous vous aimez ».

-Peut-être… C’est aussi que c’est n’est pas à moi de définir ce que vous avez toutes les deux.

-De l’amour, je crois.

-D’accord.

C’est bien triste que le lac ferme ce so… »

 

La baigneuse, la mère, la fille

La fiévreuse fin, trio pour briller

Amour ou amoureuse, au corps

Aux bassins l’eau court

La mémoire bout, rayonnante aux corps

Avec la clameur du lac, discrète

La mémoire d’un bientôt bassin

Clapot heureux qui se souvient, humecte

La mémoire en elles, d’un bain qui tôt ou tard finit

Au crépuscule dans des ouates brumeuses

Dormira

Au gré des bascules, la mémoire discrète

L’or miroir, jamais discrédité

Lac ou bassin, aux corps des histoires

Même quand l’eau se sera désistée

Retenir est illusoire mais… se souvenir de l’île au soir ?

Tenir en soi des rayons de souvenir

Ne rien obtenir mais tenir à

A quelques encâblures de soi, de son cœur

Le son que font ces senteurs presqu’évanouies

Dans l’eau, cette fresque épanouie

Un trio dans un lac ou bassin

Les corps fondus dans la clameur de l’eau

Un quatuor en fait, où fait main-basse un amour

Trois corps fendus et l’un percé

De l’amour enduit d’eau, la clef d’une vie

Un quatuor en fête, dont l’un est en fuite

                                                                  en oubli

 

« … C’est bien triste que le lac ferme ce soir… Elle a l’air de bien en profiter ! Je suis sûre qu’elle aurait aimé revenir les jours suivants…

-Tu dis ça parce que tu aurais aimé nous avoir ici avec vous encore quelque temps ! Je te connais maman !

-J’aime voir mes enfants, qu’est-ce que tu veux.

-Je sais, je te taquine. De toute façon je dois reprendre mardi.

-C’est un beau tableau en tout cas. Elle, qui plonge et replonge, le lac tout calme, sans un moteur, la grande île qui n’a jamais été aussi proche.

-Oui… Même s’il y a quand même une petite ambiance de fin, l’eau qui se retire, l’odeur des berges découvertes, le silence dont tu parles, presqu’inhabituel.

-Là c’est toi qui t’inquiètes de l’après ma fille, de quand tout sera parti.

-J’y peux rien, ça m’fait bizarre, on a tellement de souvenirs ici, attachés au lac. De savoir qu’ils vont le vider, qu’il va complètement disparaître pendant des mois…

-Comme tu le dis, ce n’est que temporaire.

-C’est ce qui est prévu mais on n’est pas sûr ! Et s’ils n’arrivaient plus à le remplir ? A le faire revenir comme il est.

-Allons…

-Non mais c’est vrai. Regarde, l’île qui ne va plus être une île, le lac qui ne sera plus un lac. Un lac sans eau ce n’est… »

 

Ne plus être une île

A la fenêtre de ces eaux, pourtant

Où tout souvenir est unique

Où tant de flots de temps

Où le temps affleure en tant de mémoires

Ne plus être une île, à fleur de vase

Présent évasé, ne communiquant plus ses reflets

Ne communiquant plus, les plis de souvenirs

Mémoire, un miroir unique en soi

L’assise du présent, la soie du souvenir

Comme une île, quand on sent le soir venir

La brise y présente l’horizon, soir qui évente

 

Ne plus être une île ? Et ce sang d’eau alors ? J’y scelle encore leurs mots ! Où chaque reflet est un rayon, un rayon de temps : de passé, d’une lumière émise, émissaire du passé.

 

Et la misère ici serait

De se dire que la lumière émise disparaît

Par le simple fait qu’une ère se vide

Quand se dire que là, par d’éphémères entremises

Le souple effet de l’air, des mots

Par leur simple fait, irise des esprits

Ce reflet grise des cœurs, même ceux qui oublient

Même eux qui oublient où leur corps…

 

« … un lac sans eau ce n’est plus un lac, ce n’est plus r… »

 

Ne me sois pas cruelle. Ne dis pas ces mots. Même si je les oublierai, c’est comme si… Enfant, c’est comme si tu me maudissais, me jetais un maléfice. T’ai-je connue, enfant ? Je ne sais plus… Que… Je ne sais plus. Que voulais-je dire ? Oui. Ne me jette pas ce maléfice, celui qui condamne à ne même pas avoir été.

Si je t’ai connue, peut-être ici dans mes bras t’ai-je portée, peut-être dans mes eaux as-tu pu goûter à des printemps, des passations d’automne. Tes mots dépassent ta pensée.

Je suis tes pensées, je les suivais. Je les guidais. Maintenant… J’essuie d’un peu de ta tristesse, dans l’amertume que tu décris. Dans la merveille de l’instant, je peux me souvenir encore.

 

« … ce n’est plus un lac, ce n’est plus rien.

-Ce n’est pas « plus rien ». Il sera toujours là, avec nos souvenirs comme tu le disais. Il s’en va juste, dans un grand sommeil.

-Quand même… souffle-t-elle. Est-ce qu’on pourra encore l’appeler « le lac ».

-C’est comme l’amour ma fille : on l’appelle comme on veut, pourvu que ce soit sincère. Pour moi ce sera toujours le lac.

-Donc un nom, c’est immatériel… Un mot.

-Attention, tu vas te mettre à philosopher ! rit-elle. Les souvenirs aussi, c’est immatériel à ce compte-là. Et pourtant, tout est là, en toi, en moi, en elle, entre nous, dans le lac.

-Oui… Mais on dirait quand même un littoral à marée basse, et qui baisse encore, et encore.

-Tu deviens songeuse, ma fille. Regarde ! Profite ! Ce beau moment. Regarde-la sur l’île en face, qui te fait signe. C’est vrai qu’elle est belle ! Presqu’autant que toi.

-Maman…

-Profitons de ce moment. C’est unique ! Un vrai dernier jour au lac dans l’été, le vrai dernier jour du lac. Et nous sommes là, ensemble, physiquement. Regarde ton père qui revient en kayak. Il va passer la chercher sur l’île.

-J’en ai bien l’impression.

-Tout est là ! C’est après, que cela deviendra immatériel.

-Du passé. Et le la…

-Oui mais pas pour s’en rendre triste. Du souvenir ! Ça vaut tous les lacs vides, pleins, tous les littoraux. Du temps, du passé, des moments, du plaisir, appelle ça comme tu veux ! Du souvenir. C’est un littoral infini, ça ! Et immatériel pourtant.

-Et c’est moi qui philosophe… »

 

Elles rient. Oui ! Que vos voix rebondissent, qu’elles ricochent sur mon eau. Riez, riez encore ! On ne peut pas oublier, quand on rit.

 

« …qu’est-ce que tu veux ! Si ça se trouve, c’est d’avoir pu regarder les peintures, ce matin. C’est comme si l’on pouvait voir les choses sous un autre angle après.

-Comme quoi ! Les femmes nues au milieu de beaux paysages, ça te ferait faire des envolées.

-Sur celui-là il y a tout de même ton père en maillot de bain sur son kayak…

-Ah ça… Je ne sais pas si elle le peindrait.

-Elle aime beaucoup les femmes, non ?

-C’était donc ça le « mais » tout à l’heure.

-Non… j’aime la façon dont elle te regarde.

-Oui mais quand tu as dit « beaucoup », on aurait entendu « trop ».

-Alors ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. On n’aime jamais trop. On ne s’en souvient juste jamais assez.

-Tu t’en sors avec une de tes pirouettes…

-Non. Je veux juste me souvenir, dans cette quiétude. Toi baignée de soleil, et nous ensemble, à parler. Un moment à part. Je t’…

-Arrête maman, je les vois, tes yeux qui brillent !

-Je t’aime ma fille.

-Maman… moi aussi mais…

-Il n’y a pas de « mais ». Ces mots, on ne les dit pas assez ! Ce n’est pas toi à l’instant, qui…

-Si. Les mots…

-Mets-les dans ton souvenir ma fille ! Pour quand le lac ne sera plus là, quand je ne serai plus là non plus.

-Maman !

-Si ! Les mots, c’est comme le souvenir. Ça va souvent ensemble d’ailleurs.

-Oui… Mais je n’ai pas envie de pleurer maman.

-Tu as raison. Mais regarde ! L’eau dans mes yeux, le lac, l’eau dans les tiens ! Des mots, de l’amour, du s… »

 

Du souvenir s’invente, le soir l’éventera

Comme une mémoire, l’eau s’électrisait

La faille à son flanc le fera un arrosoir

Toute histoire est faillible, friable

Tout est éphémère est oubliable

Mais quand une mère et sa fille, au soir…

Qu’entre une mère et sa fille, des mots miroirs…

 

Allez savoir si ce miroitement-là est oubliable ! Ces femmes, les connus-je ? J’aimerais les connaître. Les yeux de ma mémoire sont écornés. Si… je me souviens de ceci. D’un ventre et d’une enfant encore à naître. J’espère les avoir connues, comme elles me connurent, disent-elles. Commune envie quand on oublie comme moi : j’aspire à les revoir, comme un lac encore à naître, comme une île encore à reparaître. Soyez-moi volcan ! La peine que l’oubli m’inflige… en lave de souvenirs, là dans vos voix… la peine de l’oubli, commuez-la pour moi. Hélez là-bas au loin, ce que je fus ! Même quand mon corps ne sera plus que… diffus. Je ne sais quel cours, quel fleuve, quel littoral, quelle île ma mémoire suivra, longera. Mais je veux garder en moi, à même ma peau de vase, de quoi communiquer avec vos pensées, un jour… Quand je reviendrai. Reviendrai-je ? Je…

 

« … des mots, de l’amour, du souvenir bientôt : c’est bien là tout ça ! Immatériel après, peut-être, mais c’est bien là. Un littoral en devenir. Et avec ça, le lac reviendra.

-Allez maman… à propos de revenir, les voilà.

-Vous pleurez ? s’étonne la trentenaire qui descend du petit bateau.

-Oui mais d’être bien, là, aujourd’hui, rassure la mère. Ce sont des larmes pour remplir le lac, eh ! Je ne veux pas que tout s’en aille. »

 

Moi non plus. Restez. J’aimerais que vous me restiez.

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires