Les paroles du lac – IV
« Tu sais maman, un lac, en fait, c’est comme une île au milieu de la terre. »
Ce petit garçon parle de moi à sa mère. Je ne m’étais jamais perçu ainsi. Une île. Serais-je alors un féminin ?
J’en ai souvent entendu parler, des îles. D’abord à propos des miennes, évidemment. Il paraîtrait que ces autres îles, dont j’entendis les humains dire, sont de petites langues de terre dans des immensités d’océans, de mers. Que sur certaines il y a foule, qu’on y vient même de très loin. Pourquoi ? Je n’ai jamais bien conçu le « pourquoi ? » mais je crus parfois comprendre qu’il était question de se ressourcer, de déconnecter, de se dépayser. En œuvrant à me vider de mes eaux, est-ce ce que les ingénieux humains se proposent de m’offrirent ? Un dépaysement ?
« C’est joli ce que tu dis, répond la mère. Mais alors les îles du lac, comment les appelles-tu ?
-Ben des îles dans une île !
-Alors ce sont des îles de terre dans une île… d’eau ?
-Ben… je sais pas. C’est toujours de la terre, une île ? »
La mère sourit.
« Eh bien, avant que tu me dises que le lac est une île, je t’aurais dit que oui. Mais tu me ferais douter maintenant ».
Je serais donc une île d’eau ? Contenant des îlots de terre. J’espère que quand ce dernier jour sera fini, que les hommes feront leur œuvre de me vider de mes eaux, que l’eau me reviendra, que… Que voulais-je dire ? Ah, oui. Cette définition de moi faite par ce petit garçon, j’espère que je m’en souviendrai.
Jusqu’à lors, j’étais une île d’eau, une île hébergeant tant de souvenirs. Demain, vidée, que serai-je ?
« C’est quoi, douter ?
-C’est quand tu n’es pas sûr de quelque chose, que tu dois chercher. Réfléchir pour trouver la réponse.
– Ça t’arrive beaucoup maman ?
-De douter ? Tout le temps.
-Ah. Mais c’est pas grave que ça t’arrive, si ?
-Pas du tout ! C’est même très bien de douter ! De ne pas être sûr de tout.
-En fait, douter c’est comme une île, c’est ça ?
-Comment ça ?
-Ben pour aller sur une île, il faut prendre le bateau.
-D’accord mais pourquoi douter serait la même chose qu’une île ?
-Bah… douter tu dis que c’est quand tu dois réfléchir à ma question. Donc c’est comme prendre le bateau, tu veux trouver la réponse, tu cherches. Et les bateaux ça sert à chercher les îles, non ?
-Ah… mon petit garçon. »
Les bateaux je n’en compte plus aucun désormais. Je les ai vus tous ceux-là, les mettre sur des roues, les attacher à leurs voitures, démarrer, me quitter. Vont-ils chercher d’autres îles ?
« A moi de te poser des questions, s’amuse la mère. Quand le lac aura été vidé de son eau pour réparer le barrage, est-ce qu’il sera toujours une île pour toi ?
-J’espère.
-Ah mais là tu triches ! rit-elle. Ce n’est pas une vraie réponse ça, c’est une envie, un souhait, un désir.
-Et c’est pas une réponse ?
-L’espoir ? Si, ça peut. C’est même une jolie réponse à certains doutes.
-C’est compliqué maman.
-Ce que je dis ?
-Oui, mais aussi de savoir si le lac sans l’eau, c’est toujours une île.
Et sans l’eau, est-ce que les îles du lac ce sera toujours des îles ?
-Je voulais justement t’embêter avec la question… »
Un lac ou une île, de l’eau, de la terre, que suis-je ? Que serai-je quand… Que seront mes îles ? Sans plus aucun bateau, sans plus besoin d’aucun bateau pour les rallier ? Des gens viendront-ils encore nous chercher ? Je n’aurai pas le temps de trouver les réponses aujourd’hui. Le soleil qui descend déjà, sur mon dernier jour, sur moi-même qui vais descendre, descendre… Je doute de pouvoir me souvenir, après tout ça. Douter, n’est-ce pas descendre en soi ? Je voudrais le dire au petit garçon.
Je voudrais des réponses, je ne récolte que des instants de plus dont je ne suis même pas sûre de pouvoir les conserver, après tout ça.
Je baisse comme le jour. Je baisse en tout, même en joies. Savoir qu’elles vont se terminer, que je vais les oublier bientôt… Bien sûr je les écoute, ces bouts d’humains et tous ces autres animaux à qui je suis une île, qui viennent me voir. Mais…
La mémoire est un flot toujours en fuite
L’oubli, l’antithèse d’une pluie diluvienne
La mémoire est un feu crépitant d’ensuite
Le doux rire des braises, qui brillent d’auparavant
La mémoire est en eaux, brasier aquatique
En eux un dernier soir, délivré par l’été
Dans le noir, le souvenir est-il renié ?
Des nœuds de passé, liés, déliés, agglomérés
D’histoires sans réponse, de questions s’éparpillant
Des îles éméchées d’eaux
Désirs immergés, dans un brasier aquatique
Dernier soir, derniers baisers, dernières répliques ?
Des îles, toujours, savent émerger
En premiers pas, premières saveurs, premiers doutes hébergés
Des îles sous jour ou sous nuit
Toujours des souvenirs
« Maman, on pourra venir quand le lac il sera vide ?
-Si tu veux, mais tu ne pourras pas te baigner tu sais ? Et il fera froid, ça sera un peu triste.
-Oui mais si on vient le voir, c’est comme si ce sera toujours une île, non ?
–C’est comme si ce sera…
-Tu doutes encore maman ?
-De la conjugaison, un peu.
-Ah. Mais tu comprends ? Si on vient chercher le lac, même s’il est vide, ben il sera toujours une île.
-Oh… »
Si je peux me souvenir de toi, petit garçon, après tout ça… je te remercierai d’une grande pensée. J’espère me souvenir de cette promesse.
Pour l’heure, je le sens bien, que mes rives me délaissent. Ou est-ce l’eau ? Je ne sais plus…
Une île à la dérive, un lac à deux îles
Des souvenirs dont le ressac se retire
Dans un soir qui s’étirera du crépuscule
Les insulaires riront encore jusqu’à la nuit
Jusqu’à ce que souffle l’air de l’oubli
Jusqu’à ne plus souffrir d’oubli
Jusqu’à ce qu’une île erre en paroles
Sous la lune, les souvenirs insulaires
Sous abime lacunaire
Sans abimer un lac et ses airs d’île
Qui à l’heure dite, sera brumeux
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle