Les paroles du lac – III
Pour quand il ne pourra plus
Sous les vapeurs de l’instant, s’évadant
Quand il n’aura plus l’eau du souvenir
Sous l’évaporation, souvenez-vous du flot
Souvenez-vous pour lui, du sentiment d’évasion
Sauverez-vous l’idée ?
Le fauve ou la félinité, d’une idée
Sauvage et volumineuse, volage et lumineuse
Le flot véritable est des reflets à la surface
Sa rage a besoin des fonds, ses pages de sa mémoire
Quand à la page du temps il ne saura plus faire
Quand il n’y sera plus, qu’un plein éphémère
Que le vide enferme car le vide enferme, enserre
L’eau est une serre au passé
Qu’un livide mal l’évide et la fasse passoire…
Le vide efface mais saurez-vous lui dire ?
Vous souvenir et ainsi dire : pas ce soir
Pour les faces d’un lac ou les facettes d’un homme
Les fossettes de reflets, décochées comme des enfantillages
Les hochets d’un lointain temps, homme ou lac : fringants
Les peaux s’étirent et se rident : espaces pour le vide
Les brochets se retirent dans ce qu’il reste d’eau
Lointain temps, la vie, ce vœu entêtant
Je veux me souvenir, homme ou lac ils ne sauront plus l’écrire
Alors saurez-vous avoir pour eux le souvenir ?
Pour eux à qui le passé n’est plus que vaporeux
Une vase émergée, un mauvais songe poreux
Songez que pour eux le rêve fuit, le cauchemar transpire
Pour eux, saurez-vous avoir le souvenir ?
Le sang vernis du passé, des lointains temps
Eux pris par les lois d’un genre d’injustice
Celle qui prive de soi, d’abord par interstices
Puis qui ne se prive plus de déchoir
Le souvenir : atrophié
D’anciennes gloires, un trophée
Le doux rire de l’eau, des femmes
Le sourire du lac, des femmes
Saurez-vous avoir pour eux le souvenir ?
Qu’ils se fassent flaque ou humain flageolant
Flanqués de vide, en geôle : en dedans
Saurez-vous pour eux, être enjoué ?
Souvenez-vous pour eux, d’avoir joué
Ils s’enfuient dans un courant : restez
Courez à leurs rives, fuir l’inertie qui veut délester
Dans l’Ouest les jours fuient, basculent
Couvez leurs rives, même au dernier crépuscule
Même au soir où les vides vaincront
Que leur mémoire vaquera pour de bon
Essaimez-vous, aimez-les plus
Soyez la vague là, la vague de plus
Et soignez leur souvenir, de ces corps, évadé
Soyez leur souvenir, la vie est un soir
La mort n’est qu’une nuit, dont le noir ne mord pas
Car la mémoire y luit comme une torche, un refuge
D’hommes ou de lacs, d’histoires d’un prochain
De grabuge entre nature et vide, illusoire ou approchant
Illusoire car éphémère, mais éphémère n’est pas inutile
Car le futile est le fait oublié : oublierez-vous ?
L’île au soir, ce lac ou cet homme sous l’effet amer
Le feu tue comme il réchauffe, la vie comme une torche, un torchon
Illumine une histoire d’homme ou de lac : celle d’un prochain
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle