Les paroles du lac – I

« Ah, les filles… Vous voyez ? Il faut le voir de ses yeux voir ! De mes yeux j’avais jamais vu ça, jamais jamais. Ce s’rait amusant si c’était pas triste. On croit que ça arrive qu’en Afrique. De mes yeux, z’aurais… j’aurais. J’aurais jamais songé voir ça ici. Ils ont donc pas honte que ça s’produise… J’aurais jamais songé. Ah ça non, z’au…j’aurais. ‘Savez que je venais ici petite ? Et là, regardez c’qu’ils y laissent à c’t’île. C’est pas permis de laisser faire ça ici. J’aurais jamais songé qu’ça s’produise ici, qu’ils y laissent faire. Cette île, c’est un peu comme un joli nombril et r’gardez-la donc ! Aucune honte, ils te laissent ça arriver.

D’mes yeux z’a… j’aurais jamais imaginé. Et r’gardez donc ! Enfin non, regardez pas trop… ça baisse, et ça baisse, de mes yeux j’aurais jamais pensé. Ils l’avaient dit aux infos mais partout ça arrive ! Partout c’est comme ça ! Ils baissent, ils baissent, ils baisent… Pardon. Ils baissent.

-Maman ! Tu nous fous la honte !

-Oh c’est bon, c’est pas facile les j, les ch, les s, qui s’enchaînent ! Et pis d’abord, est-ce que j’ai pas raison de dire que ça baisse ? En face de vos yeux, vous l’voyez pas qu’ça bais…

-Maman ! Arrête !

-Ça va, j’allais dire qu’ça baisse. Et de toute façon, ils nous entendent pas les gens, y’a qu’un gus qui fait la sieste là-bas. »


Une mère et ses deux filles, presqu’adultes. Elles regardent la scène se produire sur la rive de l’île juste en face. Scène qui, il est vrai, pourrait toucher à l’intime ou choquer les habitués de ces eaux, là juste au-dessous des arbres qui zigzaguent de leurs ombrages avec zèle, sur ce qu’il…


« Non mais franchement vous trouvez pas ça obscène toutes les deux ? Là sous vos yeux ! Avec votre génération on va s’habituer à voir ça, souvent… J’aurais jamais songé, z…j’aurais jamais imaginé qu’ça s’produise ici. Vraiment pas pensé que ça ba…

-Maman arrête avec ce verbe si tu sais qu’tu vas pas l’dire bien ! fait la seconde fille. Tu nous fous la honte, vraiment. Et bien sûr que les gens t’entendent, tu parles tellement fort ! En plus on sait même pas de quoi tu parles ! Qui laisse se produire quoi ? L’eau baisse, oui et alors ?

-Mais ça vous choque pas vous ? dit la mère. C’est grave ! Et puis ça peut pas être la marée puisque c’est…

-Oh lalala… fait la première fille, exaspérée. Bien sûr que non, c’est un lac ! Y’a pas de marées !

-C’est c’que j’dis ! rétorque la mère. C’est pas normal et c’est grave que ça bai…

-Maman !

-Que ça baisse comme ça ! C’est pas normal et j’dis c’que j’veux d’abord, aussi fort que j’veux !

LE NIVEAU BAISSE ! Là ! Y m’a entendu l’endormi là-bas ? On a quand même le droit de dire c’qu’on veut dans c’pays ! En plus c’est la nature ici, d’abord !

-Maman… »


Les deux filles se regardent, honteuses, détournant les visages de leur mère qui se revendique trop nature et révoltée.

Le chapeau de cet homme qui faisait la sieste a en effet remué à l’écoute de ce cri de putois. Sur mes eaux, ce qu’il en reste, le son porte bien, c’est sûr. Et mes petits promeneurs, là, le long du sentier, qui se sont arrêtés net aussi au son de cette révolte. On les aurait dit pris dans les phares, immobilisés à chercher d’où vient ce cri et… Mais il est vrai que mon niveau baisse.


« Et d’où qu’ça vient qu’le niveau baisse, hein ? Moi j’peux vous l’dire, c’est comme ils ont dit aux infos, et comme quoi c’est vrai.

-Maman…

-De toute façon avec cette chaleur ce n’est pas étonnant ! Quand j’étais gamine il faisait chaud mais pas comme ça. Là, 35 degrés, 40 degrés ! C’est plus vivable. Et le niveau du lac, c’est bien c’qu’il dit, regardez… oh ça me rend triste. »


Il est vrai que mon niveau baisse, que mes eaux ne sont pas chaudes comme ça tous les étés mais… D’ailleurs, un jour j’ai entendu deux de ces humains dire que leurs corps, à eux, étaient composés à 80% d’eau. De même pour leur cerveau.

Bien sûr je les surpasse, je suis presque un esprit d’eau ! Ma transparence est d’une omniprésence rayonnante, je ne m’en cache pas, et à l’année, depuis des décennies. Il y a juste que là, mon niveau baisse, mais c’est temporaire.

Elle est rigolote cette maman, à s’inquiéter de moi.


« Ça m’rend triste les filles, vraiment…

-Maman…

-Non mais c’est vrai quoi ! »

Elle en aurait les larmes aux yeux. Comme quoi, les 80% d’eau n’étaient pas un mensonge. L’eau du cerveau humain peut donc surchauffer elle aussi, et avoir besoin de partir par les yeux.

Si j’avais des yeux moi-même, je me demande souvent de quelle couleur ils seraient. Mais j’ai mes eaux, déjà.


« Vous ne vous rendez pas compte tous les souvenirs que j’ai dans l’eau d’ce lac. Quand j’avais votre âge par exemple, toutes ces brasses avec les garçons les étés, et à bronzer ! Aux Settons, ah ça, on a b…

-Maman !

-Mais quoi ? On a brassé, crawlé, bronzé, passé tant de temps dans ce lac ! Il a plein de souvenirs à moi. Des fois, j’aime bien m’dire que l’eau les conserve, comme moi dans ma petite mémoire ».


Si elle savait.


« Mais regardez le niveau qui baisse, c’est dramatique ! Le réchauffement de l’air on le sent et voilà, ça arrive.

-Maman, j’ai l’impression que tu vas dire une grosse bêtise, tu devrais…

-Quoi ? Me taire ? C’est tout à fait censé c’que j’essaie de vous dire depuis tout à l’heure !

-Maman, vraiment… le niveau du lac n’est pas normal, on est d’accord. Mais il doit y avoir une explication.

-Mais l’explication je l’ai et j’vais vous la dire, moi !

-Arrête maman, y’a des gens qui vont t’entendre…

-Mais j’espère bien ! Si personne dit rien, personne fera rien pour empêcher ça, avec le réchauffement…

-Maman… »


Non les filles, laissez votre mère continuer. Sous ce climat, vos petites conversations me sont rafraîchissantes.


« Les filles, c’est à votre génération d’éviter ça ! Moi j’suis déjà trop vieille.

-Maman, t’as 48 ans…

-C’est c’que j’dis. A 48 ans les souvenirs ils sont derrière, là dans l’eau p’t-être. Et j’suis trop vieille pour changer quoi que ce soit à la Terre qui se réchauffe. C’est à vous de…

-Bon allez maman, qu’on en finisse avec cette conversation ! On la sent venir ta bêtise, alors vas-y, dis-la nous.

-Mais c’est pas une bêtise de quoi que ce soit ! C’est de la physique d’abord ! Ou de la chimie p’t-être… enfin… »


La nature, peut-être ?


« … quand il fait chaud comme ça, c’est c’qui arrive !

-Maman, dis-la, ta bêtise.

-C’est pas une bêtise ! Regardez, l’eau elle s’est retirée de 10 mètres, on en a perdu plusieurs de profondeur ! Pour aller s’baigner ‘faut marcher dans la vase et s’en mettre plein les pieds. Le réchauffement…

-Maman… balance ta bêtise, qu’on change de sujet.

-C’est pas une bêtise les filles. A 35°C, 40°C, c’est tout c’qu’y’a de plus logique : LE NIVEAU BAISSE parce que : LE LAC IL S’EVAPORE ! L’E-VA-PO-RA-TION. Là ! C’est bon ?! Y m’ont entendu les promeneurs, l’endormi ?! Il faut le dire à la fin, le lac il s’é…

-Oui maman, c’est bon, tout le monde a entendu. »


Ainsi cela est donc vrai, ce que les autres humains disaient : le cerveau humain est essentiellement composé d’eau. Evaporation ? Ainsi sous l’effet de la chaleur… Elle a l’air de le connaître, ce phénomène.

Je ne connaissais pas ce mot. Je le garde dans ce qu’il me reste de mémoire. Il est vrai qu’avec des chaleurs telles, je peux perdre un peu de ma robe, mais… Mon niveau baisse pour une autre raison.

Il y a bien des lunes, un jour où il ne faisait pas si chaud que ça, des groupes d’humains très sérieux sont venus discuter de moi, et ont acté que mes eaux devaient temporairement disparaître afin de rafistoler l’un de mes flancs, celui-là même qu’ils ont construit il y a bien d’autres lunes. Bien sûr, on ne m’a pas demandé mon avis pour ça, personne ne me le demande jamais d’ailleurs. Personne ne s’est non plus demandé si cette mère ne pouvait pas avoir eu raison tout à l’heure. Peut-être pas sur ce mot nouveau, ce mal que l’eau des corps peut subir d’après elle, évaporation, mais sur ses souvenirs, sur ma mémoire.

Depuis que les humains ont enclenché leur projet de me vider de mon eau, je continue d’entendre et mémoriser. Mais un phénomène nouveau se produit. Je ne pense pas que ce soit la chaleur, mais bien le fait que mes eaux s’en aillent. De plus en plus : j’oublie.

Et je ne doute plus vraiment maintenant, que les eaux contiennent ma mémoire. Forcément je m’en inquiète à présent, car j’aimerais continuer de collecter ces moments, me les repasser l’hiver quand bien moins de monde me visite, quand même la faune me délaisse pour partie. Je m’inquiète de savoir ce qu’il va advenir, bientôt, quand toute mon eau sera partie.

Au fond, est-ce qu’une part de moi s’apprête à partir en voyage ? Cela me changerait, que ma mémoire vogue ailleurs. Mais en fait, y a-t-il même quelque chose ailleurs, après ? Je m’inquiète de ce temps tout de même, de quand je vais être réduit à l’état de… d’une vaseuse végétation ? Est-ce que cela a de la poésie, un lac sans eau ? Peut-être. Peut-être serai-je réduit au plus pur état de poésie, oui. Et après ? Quand j’aurai été réduit à l’état de poésie pendant des lunes, que les humains m’auront rafistolé le flanc, que se passera-t-il pour mes souvenirs, ma mémoire ?

Auront-ils rafistolé mes souvenirs, ou tout laissé partir ? Quand l’eau me reviendra, en sera-t-il de même pour ma mémoire, tous les souvenirs que je tiens d’avec ces humains ? Je suis en droit de me le demander : si la mémoire me reviendra.

Aujourd’hui, c’est le dernier jour, notre dernier jour. Mes rivages sentent déjà un peu la mort, l’odeur d’un corps à qui l’on retire l’eau, la vie. La mort, est-ce cela ? Être réduit à l’état de poésie. D’y retourner.

Il me semble avoir déjà eu ces pensées. Mais j’oublie, alors je pense à nouveau. La vie, l’oubli, la mort. Je veux bien être réduit à cet état de poésie pour quelque temps, mais quelque temps seulement, comme les ingénieux humains de mon flanc l’ont dit.

Ce sont eux aussi qui ont décrété que leurs congénères n’auraient plus le droit de me visiter après aujourd’hui. Par sécurité. Qu’est-ce ? Je ne connais pas ce mot non plus. Peut-être un humain va-t-il me l’expliquer dans ce dernier jour ensemble ? Oui, je veux profiter de ce dernier jour avec eux, je veux écouter encore, observer toujours, me souvenir comme je le pourrai, en eaux ou dans un autre état de poésie bientôt.

En ce dernier jour, je veux être encore tout à ces vies animales, être ! Encore un peu à mes rivages.

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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