Les hauteurs lacustres – III
« ‘Paraît qu’par ici, y’aurait un berger fou.
-Ah ? Il t’envoie les moutons à la poursuite des marcheurs ?
-Non. Mais il aurait tendance à surprendre toujours ceux qui le croisent, comme s’il apparaissait d’on ne sait où.
-Et ça fait d’lui un fou, ça ? A quoi il ressemble ?
-Ce qui fait dire aux gens qu’il serait fou, c’est qu’il ne parle jamais. Il apparaît là, comme de nulle part. Au mieux il te regarde sans te saluer.
-Et au pire il te lâche les moutons !
-Arrête. C’est quoi ton fantasme ? Tu veux redescendre les 1 200 mètres en chevauchant un ovin ? Non. Au pire, si l’on veut, il rit.
-Ouh… C’est terrible ça, terriblement dangereux.
-Non mais il rit, vraiment. Il te regarde et puis il commence à rire. Et il rit de plus en plus, de plus en plus fort, à gorge déployée, à presque s’en étouffer. Quelqu’un qui te rit au nez sans raison, c’est inquiétant non ?
-Peut-être. T’en parles comme si tu l’avais vécu.
-Mon père, oui, il y a bien vingt ans de ça. C’était un jour où l’orage était tombé. Ils redescendaient du port là-haut, il y avait un vent de dingue, la pluie commençait de battre. Lui et ses potes, ils redescendaient à toute blinde et là, un troupeau s’était mis exactement… ici, au col intermédiaire, en travers du chemin. Il nous l’a raconté cent fois ce moment !
L’orage craquait, les éclairs perçaient dans la pluie, le vent. Ils ne pouvaient plus descendre. Et là, le rire est monté dans la gorge montagneuse. Les nuages rasaient les arêtes, le rire en descendait. Il était si fort, disait mon père, qu’il faisait presque oublier le tonnerre.
-C’est ce qui s’appelle avoir du coffre. Et ton père, il s’en est remis ou il cauchemarde encore ?
-Marre-toi. Moi, j’espère qu’on le croisera pas.
-Oh, ça va… il doit être mort en plus.
-Et donc, à quoi il ressemblerait ?
-Mon père ne l’a pas vu. Juste une ombre en surplomb. Mais au village on dit qu’il serait vieux, très vieux. Qu’il descendrait juste quelques fois l’an.
-Et au village il ne fait que rire aussi ?
-Ça, j’sais pas. Mais il ne parle pas. Il cache ses yeux sous son béret, sa bouche sous une longue barbe, serait très corpulent…
-A se demander ce qu’il mange s’il descend pas si souvent. Des marcheurs sûrement !
-Tu fais l’rigolo depuis tout à l’heure mais j’aimerais bien t’y voir. Mon père et ses copains ont mis un bon quart d’heure sous l’orage, à traverser le troupeau, sous ce rire qui ne discontinuaient pas.
-Eh ben, on n’a plus qu’à al… »
A l’entrée du vallon sous les arêtes, le jeune groupe progresse vers les 2 400 du port d’Ourdissétou. D’un peu au-dessus du goulot d’étranglement que le sentier passe à l’instant, un regard les suit, dans une attention souveraine.
Tous trois dépassent un vieillard chétif, sac à dos d’un autre âge, qui semble avoir toutes les peines du monde à poursuivre sa marche malgré le répit du replat précédant le final.
« Tout va bien monsieur ?
-Oui, merci, répond la petite silhouette entre deux grandes lampées d’air. Vous montez ?
-Oui, jusqu’au lac d’Urdiceto.
-Oh… en Espagne même. huf… Alors soyez… huf… prudents.
-Le sentier n’est pas dangereux, si ?
-Le sentier, non, huf… Le temps par contre, huf…
-Le ciel est clair, pas d’risque !
-Huf… c’était pareil, cette fois-là… huf. Et puis…
-Vous êtes déjà venu ?
-Oui, souffle encore le vieux. Je viens, huf… huf… tous les ans, depuis 60 ans.
-60 ans ! Et vous êtes sûr que ça va aller ? Vous avez l’air bien essoufflé.
-Oui, ça ira, huf… ça a toujours été… mais méfiez-vous, le temps… cette fois-là… huf. Cette fois-là…
-Eh bien ?
-Pardon, huf… Cela m’est trop pénible d’en… huf… parler. C’était il y a bien longtemps, mais… soyez prudents.
-Vous avez entendu parler du berger fou ?
-D’un berger, j’ai entendu parler souvent, oui, huf… mais je ne l’ai jamais rencontré. Huf… je vais m’asseoir ici. Peut-être à plus tard jeunes gens, au sommet, huf… Mais soyez vigilants.
-… bien. Appelez-nous de là où vous serez, si ça ne va pas.
-Je vous remercie. Je vais m’asseoir ici, huf… Cette pierre et moi, nous avons une longue histoire, huf… en commun.
-Bien. Bonne pause alors ! A plus tard. »
Le regard pèse encore, invisible à ceux-là qui viennent de se croiser.
Une vingtaine de minutes plus tard, le jeune groupe atteint le port d’Ourdissétou qui va leur devenir puerto, et Urdiceto, d’ici quelques instants, quand ils amorceront la descente-remontée sur le versant espagnol, en direction du lac.
« Quelle vue !
-Et quel vent… on ne va pas faire de vieux os ici, la photo et on continue. On voit le barrage du lac là-bas.
-A propos de vieux regardez, par ici en France. Notre vieillard de tout à l’heure n’a pas bougé de sa caillasse.
-A son âge c’est déjà courageux de monter. Il prend le temps. On n’a pas à s’inquiéter, il avait l’air de bien connaître.
-60 ans qu’il vient… j’sais pas si ça m’ferait envie de venir et revenir. C’est beau mais bon quand même, il y a d’autres endroits.
-Il a peut-être une bonne raison.
-C’est joli le mouvement du troupeau sur la prairie au-dessus de lui. On dirait presque un nuage toutes ces brebis qui se déplacent ensemble.
-Ou un banc de poissons. Après tout on vient d’arriver à un « port » !
-Le berger par contre, je ne le vois pas. Vous ?
-Non plus.
-Non.
-Les bergers ne sont pas toujours après leurs troupeaux de toute façon, si ? Si ça se trouve il est à siester dans la cabane là-bas dans le couloir.
-Ou à aiguiser ses couteaux pour découper du vieux marcheur !
-Ça… On saura en redescendant. Bon. On y va à ce lac en Espagne ? S’il y a le même vent, pas sûr que j’y pique une tête moi. En plus après il y a toute la redescente. »
Le vent pousse dans les sacs du petit groupe qui débute sur le sentier limitrophe.
En France, près de son rocher de répit, le vieil homme entend les bruits de cloche au-dessus de lui. Il range son couteau après l’avoir essuyé dans un tissu noir, qu’il enfonce dans la faille naturelle de la pierre face à laquelle il est agenouillé. Se devine au-dessous, une petite enveloppe.
« Bon, je vais aller là-haut maintenant. Si haut que je viens tous les ans, j’imagine que tu me vois. J’aimerais te revoir, aussi. Mais ça ne se passe pas comme ça, hein ? Alors regarde-moi bien, car je suis encore là cette année ! Qui sait si mon vieux corps me permettra de revenir la prochaine. Je sais, je dis ça tous les ans. Mais… nécessairement cela devient de plus en plus vrai chaque année.
Je tiens quand même à te dire que c’est un peu injuste, que toi tu puisses me voir, me lire peut-être, quand moi je n’ai que le silence d’ici. J’aimais tellement, t’entendre t’emporter. Sur l’injustice d’ailleurs, et le nécessaire retour aux essentiels. Et tu y es retourné depuis, à l’essentiel, comme de joindre la parole aux actes. Où es-tu parti ?
Allez, il faut que je monte. Le temps va se gâter sinon.
Une dernière chose… si tu me vois, m’entends… Les lettres que je te laisse tous les ans, j’aime à croire que tu les trouves vraiment. Que ce n’est pas le vent ou je ne sais quel marcheur mal intentionné qui les prend, en rigole, les jette.
Oui, j’aime à croire que tu les lis…
[…]
Tout à l’heure, quand je redescendrai, ce serai bien beau que, comme par magie, tu apparaisses là, exactement là où je t’ai vu la dernière fois avant que… avant que les nuages descendus dans le crépuscule ne t’effacent. Ce serait beau.
Je n’attends pas de récompense à venir tous les ans ici te déposer deux babioles, mais ce serait beau. Je suis sûr que l’on pourra se revoir dans l’autre monde, mais nous pourrions déjà dans celui-là, non ?
Maintenant que mon souffle est revenu, je n’en finis plus de parler. J’admets procrastiner un peu -ça te plaira ce mot-là- à finir cette montée. J’ai beaucoup procrastiné dans la vie, d’ailleurs. Je me souviens de ce que tu disais sur le fait d’apporter du sens à ses environs. Je ne sais pas si j’ai réussi. Essayé, ça… mais ç’aurait été plus simple avec toi pas loin, plutôt que de venir t’invoquer ici.
Je radote… Je vieillis. Je procrastine à mourir, comme tu aimais à dire des vieux de la basse-ville chez nous.
Tu vas trouver ça bête et tu m’enguirlanderas sûrement d’ailleurs, mais de me dire que je t’ai perdu de vue si jeune, je culpabilise d’avoir vécu si vieux… Allez !
Peut-être à tout à l’heure. »
Du ventre vert et rebondi de prairie qui le domine, on le regarde toujours attentivement. Le vieux s’appuie sur la roche fendue pour se relever, comme un corps ferrugineux et rouillé, de plus en plus rouillé, qu’il faut réarticuler. Les clochettes tintent, couvrant un début de rire. Le vieux en bas n’entend pas. Les cloches dans l’alpage, c’est l’habituel des ans. Peut-être même que ses oreilles sont habituées à ne plus entendre grand-chose. Il pourrait voir, tout même, s’il se retournait. Peut-être pas ce regard, mais au moins les foulards noirs accrochés au collet de quelques bêtes.
Deux heures plus tard, le puerto de Urdiceto redevient port d’Ourdissétou au jeune groupe franchissant la frontière, qui revient du lac en face.
« Là ! Fini pour les montées aujourd’hui, on n’a plus qu’à redescendre dans le Rioumajou.
-Ouais. Mais t’as vu comme ça a changé ? Côté Espagne, pas un nuage. Côté France, on dirait un tableau pas terminé, mis à l’envers en plus.
-C’est vrai que c’est étrange, ces nuages tout blancs dans le couloir et ce ciel tout bleu au fond.
-C’est comme le vieux avait dit, ça change vite ! Si ça se trouve on aura l’orage bientôt. Comme ton pèr…
-Arrête avec mon père. Il va venir te botter le cul lui-même si ça continue.
-Ça te rend susceptible, la fatigue…
-Au fait le vieux de tout à l’heure, je le vois pas, et vous ?
-Non.
-Non plus. En même temps, même à son rythme il aura eu le temps de finir de monter et de redescendre. On va le rattraper tout à l’heure je pense.
-Possible. Bon les gars, on se les gèle avec ce vent. On descend ?
-Allez ! Direction les nuages.
-J’crois que j’ai jamais marché dans des nuages moi.
-Il était temps qu’on t’emmène en montagne alors.
-Ça fait quel effet ?
-Tu vas voir.
-Bon…
-Une sensation de frais. Parfois tu ne vois pas grand-chose.
-Non mais ça c’est factuel. En ressenti, t’as l’impression d’être traversé par des revenants et pour peu que ça dure, tu t’dis qu’ça y est, c’en est fini pour de bon. Et qu’t’as définitivement pris un autre chemin que celui que tu pensais.
-Non mais t’as pas de raison d’avoir peur. Regarde juste où tu mets les pieds. »
Le premier éclair se montre, comme si cela avait été écrit. De blanc, le nuage du col intermédiaire passe au gris.
Passent les minutes et le groupe va pour entrer dans ce nuage. La pluie maintenant, et les clochettes s’agitent en fond. Le tonnerre gronde ici ou là dans les arêtes, à l’anarchie de son désir.
« C’est pas pour la ramener avec ton père mais on dirait exactement le souvenir que tu nous as raconté.
-C’est clair ! Tu nous aurais pas dit que c’était ton père qui avait vécu ça, on pourrait penser que tu lis l’avenir.
-Eh, c’est qu’un orage en montagne.
-Quand on commence à dire « ce n’est que » de quelque chose, c’est que l’on commence à en avoir peur.
Ahahahaha…
-Arrêtez de vous marrer.
-J’ai pas ri.
-Moi non plus.
-Allez, arrêtez… »
Le nuage dans lequel ils se trouvent, violace. La pluie leur titille la peau, les clochettes se mettent à tinter davantage, à mesure que les voix approchent. Quelques éclairs montrent un peu le sentier.
« Bon. On se suit de près, sinon c’est un coup à se perdre. Entendu ?
-C’est pas pour radoter avec le souvenir de ton père mais de toute façon, on ne va pas bien pouvoir se distancer. Y’a le troupeau de clochettes à pas cinq mètres. »
Et l’on rit à nouveau.
« Ah, tu vois que c’est pas nous !
Huhuhuhuhuhu !
-Putain… qui est là ?! »
Le violet-bleu des nuages, le rire seulement, encore. La pluie, les éclairs, les clochettes.
« Tu veux toujours plaisanter sur mon père ?
-Oh ça va ! Dans 30 minutes c’est derrière nous tout ça.
Ohohohoh… !
-Et se projeter dans l’instant d’après, c’est pas une manière de se rassurer aussi, par hasard ? »
Le rire, qui vient d’en haut. A droite ? Ou de la gauche ? Le rire s’intensifie.
« Dites, on est au rocher fendu, là où on a croisé le vieux tout à l’heure.
-Et ?
-Rien. C’est juste amusant, les nuages qui le frôlent. On dirait qu’ils en sor…
-Bon, on avance ? ‘Pas spécialement envie de rester, moi ».
Le troisième finit de dire ces mots, sous les rires qui leur tombent dessus. Le groupe va pour traverser le troupeau mais le dernier des marcheurs s’interrompt.
« Rien tu disais pour la pierre du vieux ? Et la trace d’une main sur le rocher, ça t’a pas interpelé ?
-Hein ?
Ahahahahaha ! Huhuhuhu…
-C’est du sang…
-Putain, allez on s’en va ! »
Le rire change d’accent, plus grave mais plus assuré aussi. L’avancée se fait pénible pour fendre la masse de brebis qui piétine et percute bêtement. Soudain, ce mouvement lent et sans idée s’annule. Des bruits de foulées, quatre pattes, descendent une rampe à toute allure.
« Attention, quelque chose arrive ! »
Pas plus que les éclairs, ce cri n’agite le troupeau. Mais la forme massive le tient en respect. Les bêtes s’écartent.
« Sortez vos couteaux, ou les bâtons ! »
Ahahahahaha !
Le quadrupède fait une ronde autour du groupe, ombre mouvante et indistincte, puis une deuxième, comme une forme sombre au milieu de la couleur du soir. Face au premier de cordée, le grand chien blanc apparaît. Les yeux fixés sur les marcheurs, il s’immobilise. On rit.
« Qu’est-ce qu’il veut ?
-En tout cas…
-Quoi ?
Huhuhuhuhu !
-Un troupeau, le rire, le chien…
-Eh ben ? Dites-moi quoi faire bordel ! J’sais pas s’il va me sauter dessus ou s’il veut autre chose.
-Eh ben je dis que le fameux berger est pas bien loin.
-Pour le chien, avance un peu et tu sauras.
-Ça s’voit qu’c’est pas toi qui es devant. ‘Jamais vu un chien pareil !
-Allez ! »
Le rire, toujours le rire. Venant du nuage, comme à commenter la situation par ses éclats.
« Ça veut dire quoi le tissu noir à son cou ?
Ohohoh…
-‘Sais pas. Il a pas l’air de trop en avoir après tes mollets en tout cas. Avance. »
Le premier avance d’un pas vers le chien, qui tout de suite affaisse ses deux pattes avant, prêt à bondir comme un ressort que l’on tendrait. Le nuage rit, encore et encore…
Oh oh oh oh, uh uh uh… le rire s’étouffe mais continue d’être rire, quitte à s’étouffer.
« Il se moque de nous ? Je fais quoi là ? J’en peux plus de ce rire ! »
Les éclairs répondent, le rire fait dans la surenchère. La brume violace toujours plus.
« Mais arrête d’avoir peur ! Tu vois pas qu’il veut jouer ce chien ? Et pour le tissu noir, ça doit être un signe distinctif, c’est tout. Regarde le nombre de bêtes qui en ont à leur cloche. »
Ha ha ha ha…. Oh oh oh ah…
Un pas de plus et le chien s’agite, fait deux ronds, écartant à nouveau le bétail.
« Vous voulez pas qu’on monte le chopper ce berger ?
-Et puis quoi encore ? Tu vas y gagner quoi ? Te perdre, te péter la jambe. Qu’est-ce que ça peut te faire qu’il se marre ? »
Comme si sous la pluie, l’orage, le nuage, le rire distinguait les visages, les intonations, propos, il reprend de plus belle.
« Non, vraiment avance ! Qu’on sorte de là ! Regarde, le chien t’ouvre la voie.
Ahahaha !
-C’est pas du sang sur son poil ?
Ha ha ha ha ha ha…
-Tu veux vraiment nous foutre la frousse, avance bon sang ! Y t’veut pas d’mal, regarde. »
Le chien leur tourne le dos, retournant la tête parfois, accompagnant les marcheurs, accompagnant le rire. Il fend l’instinct grégaire, ouvrant la voie en effet.
Ha ha ha… hu hu hu hu… oh et…
« On a parlé, non ?
-Bordel, avance !
Ahahaha, il s’appelle…
-D’accord, il parle.
Ahahahaha… »
Le rire se fait plus joyeux que jamais.
« On s’arrête.
Ahahahahaha… Ohohohohoh…
-Non ! Qu’on en finisse ! »
Le chien à l’étoffe noire semble suivre le rire, comme un compagnon de toujours, ou un langage qu’il comprendrait.
« Ouhouhouhouh… il s’appelle…
-Ce gars va s’étouffer avant de finir sa phrase.
Ahahahaha !
-C’est pas une ombre qu’on voit là-haut à gauche ?
Huhuhuhuhu !
-Si, j’crois. Allez, on s’taille ! Y’a rien à attendre. »
Plus ravi que jamais, le rire les poursuit.
Il… ahahaha il s’appelle… huhuhuhu… il s’appelle Cabidoche ! Ahahaha…. Huhuhuhuhu
…
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle