De pères en fils

« Mais c’est que tu cours les lacs ! »

C’est vrai, comme une course aux îles

Car les îles ne sont pas là qu’en mer

On y balade les yeux, comme sur un fond aquatique

Ces îles elles ne sont pas là qu’en mer

Un lac en terre n’est jamais qu’une île aussi

Ce n’est jamais redondant, de courir le monde

On plonge dedans, des yeux et des sourires d’enfant

On densifie le temps, par tout mouvement

On danse ici le temps, par le souvenir

Enfant d’ici, n’allais-tu pas là-bas ?

A peine allaité, à aller courir les lacs 

Car à l’été, oui, toi aussi tu allais

Tu allais t’époumonner, haleter d’altitude

Comme à l’Ourdissétou, port d’altitude

D’année en année, portant par habitude

Le Père vous ourdissait tout un périple

A vous faire vous affairer, plus haut !

Avec mansuétude

A vous faire vous essouffler, ensemble !

De Père en père, te l’es-tu dit ?

M’avoir transmis ces jours, semble-t-il

Par des ampères de passé, courant le présent

Par l’électricité des mots, courts, beaux, invraisemblables

Un sommet, c’est la félicité de courber le dos

Homérique parfois, au mérite toujours, ce port

Court, beau, invraisemblable : souvenir

Courir le souvenir du sable aux hauteurs

Ensemble, à nous attabler à l’horizon

Plus haut, à fabriquer une fable sans faux-semblant

« Ensemble ! » il lançait le Père, vénérable

« Plus haut ! » qu’ils criaient les fils fiers, malléables

Et les fils du temps aussi font…

Ils font le souvenir malléable

Par la ferveur que le temps ne peut siphonner

En père sans peur, tu emmènes ton fils s’y frotter

Car dans la ferveur sourd l’avenir

Ton passé n’a pas l’aigreur, il est limonade à siroter

Il est la sérénade des cimes, d’une enfance en juillet

Boire un passé n’est pas faire le Quichotte

Par un souvenir on ne peut que parfaire le temps

Ce n’est pas refaire un mouvement

Mais sous le vent d’un port d’altitude, ensemble

Plus haut sous le vert d’un corps montagneux

Aller chercher l’assemblage édulcoré

Adulte et père, adulte et fils

Enfants auprès d’un père

Se perdre à courir les lacs et les cimes

Courir le souvenir et le présent l’élargissant

Le large s’y sent comme en une si majestueuse île

Le large est sans danger à ceux qui le désirent

Le lac ici ou la cime dans les hauteurs du temps

De tant d’années dans lesquelles la ferveur a sinué

Le temps d’un demi-siècle à la belle étoile

De l’aube de ta vie sous les toiles de tente

A mon crépuscule ici, d’un cycle à ouvrir

De lacs, de cimes ou d’îles à courir

De sommets de souvenirs, se bousculant au présent

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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