La violence
Carré sous les écrans. De sièges agglomérés, en gare. Les retards s’accumulent comme les gens, dessous, tous dessous à attendre. Les regards aussi accumulent, de petites anxiétés sur ce maquillage septuagénaire et bourgeois, des appréhensions sur ce visage porté par le corps rond d’un jeune homme qui, compulsivement, sort et ressort son téléphone sur lequel figure la silhouette joueuse d’une femme de 25 ans comme lui. Tout à côté, le voile d’une femme veille avec attention sur une gamine qui crapahute au banc, attendant le retour du père, du mari, massif et qui revient. Avec autorité.
Une bien vieille dame tourne le dos à tous, refuse une pièce à un mendiant après avoir tenté de l’ignorer. Sans avoir été sollicité, un homme la lui donne, cette pièce. Ce type et son air surfait, si ce n’est même suffisant, le reste du carré n’y aurait pas pensé, qu’il puisse donner.
Non loin, une poignée de centimètres plus loin, un type aux vêtements volontairement déchirés porte son téléphone juste devant ses yeux comme s’il cherchait à se cacher dans l’écran, qui gâche toute œillade. Et puis une femme vient s’asseoir tout près, poussette à la main, le bambin avec.
Parmi eux tous, un coquard… un poing aura dû venir se garer sur un œil.
Puis l’on surgit d’une travée, deux voix, deux hommes, deux âges bien distincts. On croirait un père, un fils, qui s’engueulent. Petit et la peau mate, le plus vieux a le pull vert kaki mité : inimitable. Son pantalon vaque sur ses jambes dans des largesses sans allure, on le croirait à la rue avec sa barbe comme contrainte de pousser. Et ses mots en poussent fort et haut, à l’image d’un homme de théâtre qui se saurait écouté.
Le jeune déboule avec lui, comme si tous deux étaient pris dans un même tourbillon, à se tenir par le collet, à se tenir par la répartie d’après. Dégaine athlétique, accentuée par un survêtement gris : aux poings on parierait sur le plus jeune.
« Viens on sort, viens, viens ! Et tu vas me redire ce que tu viens de dire ! »
Le vieux ignore l’injonction tout en continuant de rôder autour de son partenaire de dispute. On doit comprendre qu’ils ne sont pas père et fils.
« T’as pas le droit de dire ça, non ! Allez, viens, viens, on va devant la gare ! »
Il n’y a pas un contact.
« Et quoi ? Et puis quoi ? » répond le vieux. Il a les yeux vides, d’alcool aussi. Il a l’air de la rue, l’hébètement dans l’attitude mais la lucidité du mot, décomposant chaque syllabe dans une diction parfaite. Il poursuit.
« Tu vas me frapper, c’est ça ? Mesdames et messieurs, il me menace !
-Arrête, c’est toi qui… allez, viens, viens ! »
Mais le jeune a déjà perdu la bagarre. Il est le premier à s’éloigner de l’autre, en faisant mine de se diriger vers l’extérieur pour attirer son adversaire. En fait, il s’éloigne du théâtre de cette scène. Peut-être est-ce de la sagesse, peut-être de la peur. En tout cas il a perdu, et le vieux en rajoute, sans un coup de poing de dispensé, juste les mots. Le plus jeune a honte et ne trouve plus les réparties alors il part.
« Tu t’en prendrais à un handicapé hein ?! Regardez-le ! Il s’en va ! Il me menace et puis il part. Que de la gueule ! Je ne suis pas plus fort, hein. Mais il part, regardez bien mesdames et messieurs, ça c’est un raciste. C’est un sale arabe ! C’est un algérien, c’est… »
Les mots continuent d’être ciselés dans la diction, il les dispense aux dernières images de dos fuyant de son opposant, et au carré d’occupants des sièges. Ceux-là peuvent comprendre de l’échange que, selon toute vraisemblance, le vieux a engagé la bagarre en s’en prenant à la couleur de peau du fuyard. Et ses divagations clament pourtant « racisme », lui dont la couleur de peau ne laisse pas penser à une origine bien plus lointaine en Méditerranée. Mais puisqu’il a gagné la bagarre, il a ainsi obtenu le droit de réécrire l’histoire, de le dire haut et fort. Il s’approche de la dame au maquillage suranné.
« Le problème c’est qu’il est plus fort que moi, madame ! »
Chaque son, il le dit d’un même timbre, puissant, outré, théâtral.
« Il est plus fort que moi, oh oui ! » Et il se répète en approchant sans cesse plus près du visage de la dame, qui suspend sa morsure dans un chausson aux pommes.
« Il est plus fort que moi vous savez ! »
Tout le monde dans le carré baisse les yeux comme par soumission, ou simple évitement. Les bleus de la gare étaient là tout à l’heure, trois ou quatre à discuter dans des chasubles orange. Ils ne sont plus là, alors chacun espère s’éviter le sort de la dame au maquillage, ou d’être le prochain adversaire. Il se replace au centre et continue :
« Il est plus fort que moi mais c’est lui qui fuit ! C’est qu’un algérien. J’en ai vu des dizaines fuir comme ça. Et les blancs ? Par centaines ! ça c’est… »
Dans le carré, la femme a la poussette lève les yeux. Elle a l’œil brillant, ému. Il brille au-dessus du coquard qu’elle porte. Il n’y a pas d’homme avec elle. Sur la poussette, elle penche son visage comme en un refuge. Elle est la seule à avoir bougé durant l’altercation et les diatribes, la seule à avoir levé la tête. Sûrement parce qu’elle sait ce qu’est la violence, qu’elle soit d’attitudes ou de coups. Son œil dit bien que la violence, elle connaît.
Cependant, quand bien même elle aura été la plus téméraire du carré, la violence, elle lui a déjà assez donné. Rien de plus normal, ainsi, de la voir renchérir de tendresse et mots doux à l’adresse du petit corps de vie qu’elle veille. Comme si elle le préservait de la violence, autant que lui l’en sauve.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle