Les hauteurs lacustres – I

Sur un sentier, deux hommes dominent l’aridité de pierres de la montagne. En contrebas, des lacs les écoutent, ils entendent leurs voix au loin, descendre jusqu’à ces surfaces porteuses de sons.

 

« Je sais qu’on ne se connaît pas depuis assez longtemps pour que je te dise ça, mais bon. De là où on se trouve, qui pourrait bien me faire le reproche d’une profondeur excessive, de mon impudeur à te dire cette chose, hein ? Même pas toi, je sais bien.

En fait, c’est très simple, et ne le prends pas mal, mais j’espère bien qu’à ton âge, je serai mort. Et bien mort.

La montagne pourrait m’entendre, je sais. Mais la montagne ne récompense pas les téméraires, les courageux, pas plus qu’elle ne punit les imprudents ou les négligents qui la fréquentent. Ce n’est pas qu’elle n’ait pas de justice. Elle a sûrement la sienne propre. Peut-être connaît-elle les chemins de Providence de chacun de ceux qui l’approchent, et qu’elle décide alors de la vie, de la mort.

Alors ce n’est pas d’entendre mon vœu de mort qui va la décider à l’exécuter séance tenante. Elle sait bien que j’adule la vie autant, peut-être même que je l’adule davantage que d’autres, et que je ne souhaite pas la mort pour la mort.

Tu le sais aussi d’ailleurs, tu l’as sûrement tout de suite compris quand on s’est rencontrés tout à l’heure. On court tous sur un fil et parfois, le fil raccourcit soudain. La fin est là, on cavalait, on respirait, on disait son désir aux reliefs et puis… plus.

Alors oui, j’aimerais être mort à ton âge. Ces montagnes me sauvent, pour l’heure. Je quitte le monde, prends par des hauteurs où peu vont : je suis pris par l’ivresse de l’effort, épris des formes que dessine la pente. Je veux faire l’amour à ce corps immense, immémorial, alors je me hisse et l’ivresse me prend, par pulsions dans le cœur, palpitation des muscles.

Je dis que les montagnes me sauvent car elles éveillent cela en moi, une variante de la déesse Ivresse.

Toi aussi sûrement, comme moi, comme beaucoup, tu as dû goûter à cette puissance ! Que ce soit au bout d’un verre, d’une nuit, d’une femme… d’un homme? D’un rêve, d’un livre. Comme arrivé dans l’imminence du crépuscule, à l’intensité de la jonction entre les lueurs et l’ombre, la mort et la naissance. C’est pourquoi la montagne me comprend, et qu’il me semble que tu comprennes aussi : j’espère qu’à ton âge je serai mort, car… je ne veux pas de cette vieillesse que je vois alentour.

Tu me diras que je ne suis plus si jeune, je sais, mais j’ai la prétention de cet autre espoir, de brûler encore à plein pour une décennie ou deux.

Pour le reste, la mort ! S’il vous plaît. Je ne veux pas de la vieillesse en confort. C’est comme un autre l’a dit, je ne veux de repos que dans la mort. Je ne veux ni ne peux me reposer, je ne suis pas venu pour ça. Comme je ne suis pas non plus venu ici où nous nous rencontrons, pour ça. Je suis venu épuiser toutes les chances qui me sont données, d’être pleinement à elles. Je sais, j’en éventerai plein, comme j’en ai déjà gaspillé de nombreuses.

Mais je veux sortir par la mort en les ayant toutes dilapidées. Et c’est l’exact inverse de cette vieillesse que je refuse. Elle, je la vois flâner de douceurs en palliatifs, de petites blessures en grandes certitudes. Comme si l’âge avançant lui avait apporté autre chose que… du bien. Je ne veux pas des sécurités, de ces assurances prises sur la vie dans une vie que je n’aurai su rendre décemment, que je n’aurai su rendre… décente. Oui, je sais, il ne faut pas que je te parle trop de descentes. Tu pardonneras le trait d’humour. La montagne en sourit, regarde ses nuages.

Je ne veux pas perpétuer l’espèce qu’ils prônent. Je veux la ruiner, cette espèce-là. Quoi ? Si, sincèrement. Je veux la dilapider, la mettre par terre. Je ne veux pas perpétuer l’espèce : juste les spasmes, de quand la joie me prend.

Car je ne sais pas ce que tu te racontes en m’écoutant mais…. J’aimerais bel et bien transmettre, si. Ce qui est très difficile, comme à chaque fois que l’on essaie d’atteindre une absurdité bien installée. C’est du vent, mais canalisé dans on ne sait quel machiavélisme ou quel sadisme d’une prétendue mécanique de progrès. Vivre longtemps pour trois fois rien, ça ne me dit pas.

Dans ce qu’il me reste de cycles, j’aimerais être une étoile lointaine à quelqu’un, quelques-uns pas loin de moi, qui auront sur moi le regard de ceux qui m’ont compris.

Je voudrais voir ce monde brûler comme j’ai envie de brûler de ce qu’il me reste, le voir s’enflammer et façonner ainsi des formes, solidifier des structures toutes éphémères, des futurs faits de… eh bien d’inconnu, je crois. Dans ce qu’il excite en un humain ce qu’il y a de beauté, de compréhension, de puissance. Avec ces trois mots on peut faire un alliage que l’on nommerait joie, tu ne crois pas ?

Non. Tu ne crois plus en rien d’ailleurs. C’en serait presque ironique, au fond. Que je te lègue mes paroles au goût de testament alors que… »

 

L’homme interrompt sa causerie et regarde pesamment le visage fermé d’un homme plus âgé, qui repose dans un dernier lit, rouge, comme une mare de sang. Un lit qu’il aura bordé lui-même.

 

« Je te le lègue quand même, mon désir. Et si tu t’aperçois que je suis en passe d’y manquer, viens alors me tendre toi-même la main pour traverser dans ton désormais autre monde.

Qui l’aurait cru tout à l’heure, hein ? Tu me voyais monter comme un furieux, comme une flamme portée par le vent. Tu me l’as fait remarquer, je me suis arrêté pour te répondre, que la pente m’excitait. Qui aurait cru, à cet instant, que tu mourrais en écoutant de mes paroles. Je suis sincèrement navré d’avoir eu à te trouver dans cette mare. J’aurais aimé que mes mots de vie et de mort te gardent de ce côté-ci. Ils ont dû t’ennuyer, tu es allé voir l’autre versant.

Quoiqu’il en soit je te le disais tout à l’heure, la montagne n’a pas notre justice. Car s’il y en avait eu une telle, pourquoi ne suis-je pas à ta place après avoir déboulé en courant sur ces pentes ? Pourquoi as-tu pris cette vilaine caillasse exactement ici, maintenant, précisément à la tête, d’où la mort t’a vidé ? Eh…

Pour ce que je vais dire, tu m’insulterais si tu le pouvais encore mais peut-être que mes mots et ta mort ont quelque chose à voir. Peut-être es-tu un genre de pierre angulaire sur mon chemin, celui dont je veux qu’il brûle le monde certain et sûr. Ta tête et ce caillou, pour une première étincelle ? »

 

Un hélicoptère franchit le col. A quoi bon ? Il ne le sait pas encore, alors il est venu. Mais tout n’est pas irrémédiablement vain ; lorsque l’on s’essaie à aller. Cela dit de là-haut, seules les pales commentent le cirque en contrebas. Les falaises de près de 3 000 enlacent la scène de leurs bras. Et dans le creux, à l’endroit où les mares s’agglomèrent, deux lacs se voisinent. Ils s’agitent si fort de l’air que l’on pourrait les croire prêts à causer. Qu’auraient-ils à dire ?

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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