La Neste et le désir d’ivresse – I

« Eh, Julio… tu comprends, j’viens boire le café ici parce que c’est la fête à Sorincallan.

-C’est vrai qu’ça bouge par là-bas, ces temps-ci.

-Ouais ! Alors j’viens boire le café ici parce que sinon, j’sais bien comment ça s’passe. Je prends le café à 9 heures et j’y suis encore le lendemain à 6. »

 

Je ne m’y connais qu’en cours d’eau, pas vraiment en liquides. Mais ce que le serveur vient de poser à l’instant, n’est-ce pas ce que les humains appellent « demi » ? Moi, un café ou un demi ça m’ferait l’affaire, le poil sur les os je suis loin d’être entier. Même pas au quart. Si je continue de les regarder, peut-être qu’ils me serviront quelque chose aussi ? Enfin, avec l’autre zouave qui m’aboie dessus maintenant…

 

« Qué hay, Nestou ?

-Ah Marco, j’crois qu’il a vu l’autre chien en face ».

 

Mon torrent couve, en fond continu. « L’autre chien » …. Ils ne savent pas. Comme si je n’étais qu’un chien ! Non ! Mais je suis un vagabond, et même encore autre chose. Mais ni ce corps que j’ai, ni ce qui m’a projeté ne me permettent de leur dire.

Alors j’écoute, j’espère. D’ailleurs… le serveur apporte quelque chose…. pour moi ?

 

« Tiens Marco, Julio te paie le café »

 

Ça j’crois bien qu’c’en est un de café, la petite forme blanche qui fume ! Ça ressemble souvent à ça, un café.

 

« Et voilà ta deuxième »

 

Ça par contre, c’est grand, orange ou transparent peut-être. Un deuxième demi. Moi, je suis un vagabond à vide mais lui, avec ses deux demis, il sera un homme entier. J’espère qu’au troisième il partagera, sinon il sera trop honnête et moi, j’aurai toujours rien dans les os.

 

Non loin de l’eau, mon eau, mes bruits de torrent

Un café d’au moins deux âmes

Les boissons ébruitent une discussion

Ce qu’elles font de pont, entre deux hommes

Mes truites passent, toute d’inattention

Je suis la Neste et fait repas de ces comme deux copains

Ils ne m’entendent pas, ne m’entendent plus

Est-ce tangible, une habitude ?

Quand fongible comme une eau d’altitude

Je suis torrent de liquide, et continu

Je les laisse impassibles, ils ont leurs habitudes

Au rang de paysage, de courant au froid rude

Je leur ai laissé pourtant, une grande et grise émanation

Au rang de paysage, aussi

J’ai le froid sur les eaux

Elle le poil sur les os

La faisant grise et grande je pensais me griser

Avoir le droit de goûter à ces eaux dites café ou demi

Rien n’y a fait, elle ne boit que mon eau

Pas un café, à peine des fins de goûters

Parfois, parfois, je la regarde avec peine

Parfois je la regarde et me dit…

Qu’avide de cafés et demis

A vide de ces cafés et demis

Parfois, je devrais la rappeler à moi

 

« Et c’est pareil, des fois je vais faire la belotte, fait le Marco. Et ça finit toujours pareil, tu prends le café et puis après tu t’fais inviter à l’apéro, et puis un autre, et un autre.

-Et oui… »

 

Le Julio il dit « et oui » avec son café. Moi quand je passe près des tables des cafés, à l’apéro ils n’en boivent pas, du café. Mais Julio il a du café. Alors peut-être bien qu’il sait mieux que moi ce qu’on a le droit de boire à l’apéro.

Si, en fait, une fois j’ai été invité ! Enfin… c’était cet été, j’ai eu le droit de laper tout ce qu’il y avait par terre. Un bébé humain avait poussé la table du pied, sûrement pour m’inviter. D’habitude quand j’hérite des coups de pied, c’est plus solide, consistant. Dans mes os je les sens, mais c’est moins bon que ce coup de pied de cette fois-là, qui avait renversé la table. Mais bon… d’accord, ça avait du goût, mais tout était mélangé.

Alors sûrement que ce n’était pas assez « demi » ou « café » ou « entier » pour que ma destinée soit accomplie. Du coup je continue de regarder les truites de ma Neste depuis dehors, et d’écouter les bruits tintant de cafés et demis, de cette discussion d’humain.

 

« Je vais m’en chercher un autre. »

Le Marco disparaît à l’intérieur. Et le Julio se met à parler tout seul. Ou à son chien ? Des humains des deux côtés de ma Neste, avec leurs drôles de bâtons à fil : « Y’a plus de pêcheurs que d’truites ! ». Je ne sais pas. Il a compté ? Il faudrait demander à ma Neste…

Voilà l’Marco qui revient, et le serveur qui s’empresse. Ça j’crois bien qu’c’est un demi sur son plateau. Il dit :

« Eh ! Avant la cérémonie c’était plein. Plus une table ! Les cloches sonnent, je pensais qu’il y aurait foule. Mais non, rien. Comme quoi y’a pas d’règle. »

 

C’est vrai ! J’avais oublié ! Ce qu’il appelle cérémonie, j’en ai entendu parler ce matin ! Les humains racontaient que l’on versait du liquide sur un petit humain. Oh… si seulement ils m’faisaient la faveur. Sur ma tête ou au bout de ma langue, juste un café ou un demi ! Goûter à ce que leur font ces liquides !

Où était-ce déjà ? Ah, oui ! Ce bâtiment avec de drôles de pics. Mince ! Peut-être a-t-on déjà versé le café ou le demi sur le petit humain… Ce serait bien bête de rater ça, vite !

Et Marco, Julio ? On ne les a pas invités ? Peut-être qu’ils ne veulent pas le partager, leur café ou demi. Tant pis pour eux, peut-être plus pour moi. Vite, vite !

Peut-être pourrai-je accomplir ma d…

 

Grande et grise émanation

De mes eaux à ses os, je l’ai voulue

J’ai voulu goûter à cette exaltation des humains

Grande et grise, elle n’est pourtant pas goulue…

Moi la Neste, ne lui ai fait qu’un vœu

Moi liquide, formulant le vœu d’être invitée

De pouvoir inventorier ce qu’ils disent boissons

Moi qui distille poissons et altitudes

Moi la Neste, j’aimerais pouvoir

Pour elle, au bourg, pouvoir être invitée

Et vider un verre ou un café, juste une fois

Goûter au parfum de ces boissons

Dont on dit qu’elles font des ponts entre les hommes

Vite, mon émanation

Va-t’en vite voir si pour toi il peut y avoir ablution

Va-t’en vite pourvoir à notre vœu

Peut-être ce rite pourra-t-il te délivrer

Du vieux souhait d’une Neste un peu curieuse…

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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