Le jardin des bennes

Ce lieu n’a rien de bien différent d’un jardin. Alors j’y planterai ma tente.

Ce jardin, j’y vins pour la première fois dans les premières lunes de ce cycle, hanté par des peines qui me paraissent aujourd’hui un passé simple et avalé, un passé devenu simple, un peu suranné.

J’y vins voir une amie. J’avais dans le sang d’imparfaites ivresses de mélancolie, dans ces phases où le remède est encore à l’état de poison dans les veines. J’y vins et découvris que même à peu de distance, la beauté pouvait encore m’être inconnue, un corps de nuit en somme, à déshabiller.

Ces lieux-là sont du genre à vous faire métaboliser un poison, dédiaboliser des passés, les rendre simples pour le présent. Non par diversion mais par sur-ajout d’ivresse.

Et à leur pied, ce fût comme si les falaises sous la Meije s’étaient baissées pour m’apposer un baiser sur la joue, d’ivresse.

A l’amitié nous trinquâmes dans des accents de Castille, en pensant aux bennes de souvenirs que les câbles féériques surent faire venir. Sans renier la Grande Sure, ces montagnes-là m’émurent d’une manière… nouvelle. Je découvris qu’un futur assombri pouvait s’ouvrir soudain, que les coups pouvaient être des caresses dans des discours ici en montagne, ici au village. Descubrí que todo era relativo, todo era precario (J.C.). Oui, dans ce jardin-là, je découvris que tout était relatif, précaire, même les pires peines. Julio enchaînait en disant que cela équivalut pour lui à la découverte de la mort. Moi, ce jardin des bennes avec une Eve différant d’un « a », il me fût la redécouverte de la vie.

Il faut dire que j’en pris une belle ce soir-là. Il y eut des nuits plus belles oui, de chutes dans l’inconscient. Ici la conscience se perdit en ivresse et l’ivresse du rêve en inconscient.

A ciel ouvert, une nuit où je fus veillé par cette amie.

L’inconscience façonna des souvenirs diffus, des joies évanouies : des puits dans lesquels la peine d’alors alla se noyer, dans l’heure du soir. Je nous vois siester sous la Meije, l’égérie de l’endroit. Dans l’envers de l’inconscient, je retrouverais… Je retrouverai les parfums de ce jardin car j’y plante ma tente. Le passé se fit simple dès lors qu’accepté, je l’acceptai sans le savoir, sur ce glacier, hauteur du jardin.

Avant le soir, le désordre inconscient nous ramena à ces grottes fréquentées par tous. « Je sais qu’il n’y avait rien de bien original à aller à… Mais l’originalité, c’était nous y allant ». Nous allâmes ainsi, caresser le froid dans cette chaleur amicale. J’espère que nous ne fîmes rien fondre de ces parois.

Au jardin des bennes nous redescendîmes et je me fis le vœu, d’un jour, y planter ma tente. C’est ainsi que je suis le fil du souvenir, que ce soir je m’exauce.

Ce lieu n’a rien de bien différent d’alors et pourtant : tout autre, qu’il est. A ciel ouvert j’y plante ma tente, ciel d’août après cinq ans d’un autre ciel, d’autres atmosphères persistantes. Mais un même ciel ouvert sur une endurante amitié, un ciel s’ouvrant, tiens, sur des étoiles filantes.

Juillet dans le dos, un cycle au-devant. De nouveaux juillet s’ouvriront d’étoiles filantes.

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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