Le coup – V
“Keep your ‘lectric eye on me, babe
Put your ray gun to my head”
D.B.
« Aïda, je te jure, cette fois elle est vraiment partie.
-Arrête Jules, tu sais bien qu’elle s’en va et revient à chaque fois. Il y a quoi, 8 mois qu’elle est ici ?
-Oui mais…
-Fais le compte. Elle est partie combien de fois ?
-Je sais même plus mais…
-Et elle est revenue à chaque fois.
-Oui mais Aïda cette fois…
-Pourquoi cette fois ce serait si différent, hein ? Pourquoi est-ce qu’elle ne va pas encore nous revenir, Agustina ?!
-De la façon dont tu poses la question, on dirait que tu le sais. Que tu sais que je pourrais bien avoir raison. Qu’est-ce qu’il y a eu Aïda ?
-Je… comme d’habitude. Elle m’a pris dans les bras pour me dire au revoir.
-Et ?
-Mais elle m’a serrée, fort. Comme tu m’avais raconté une fois. Et après elle ne m’a pas relâchée, pendant de longues secondes. Je crois qu’elle t’a vu aussi, juste avant.
-C’était quand Aïda ?
-Y’a pas deux heures.
-Elle est venue te voir juste après avoir quitté chez moi ce matin…
-C’était pas prévu, elle a dit qu’elle était v’nue comme ça.
-Tu vois. Elle a fait un tour de fin.
-Dis pas ça…
-Et après vous être enlacées ?
-Elle avait les bras dans mon dos, et je sentais qu’elle ne relâchait toujours pas l’étreinte. Et puis…
-Quoi ?
-Elle s’est à moitié décollée, elle avait les yeux en feu. Je ne l’avais jamais vue… jamais si… vulnérable. Et ce qui était troublant, c’est qu’elle… elle n’avait pas qu’une expression de tristesse. Il y avait de la colère. J’avais l’impression qu’elle m’en voulait de quelque chose.
-Non Aïda… elle a eu exactement le même regard avec moi.
-Ah bon ? Encore ?
-Oui. Le regard pour ceux à qui l’on s’attache, mais à qui on dit « je pars ».
-Elle t’a dit qu’elle partait Jules ? Clairement ?
-Pas différemment de toutes les autres fois. Donc j’aurais aimé que ce que tu disais tout à l’heure soit vrai mais…
-Ce regard…
-Un grand foyer, hein Aïda ? Un grand fouillis peut-être aussi. De trouble, de désir de vivre, de détermination. De peur, aussi.
-Tu crois qu’elle s’ennuyait ici ?
-Non, justement. Je crois qu’auprès de toi, moi et d’autres par ici, elle commençait de trouver du sens.
-Eh ben ? Pourquoi est-ce qu’elle serait en train de partir alors ?
-C’est le paradoxe des révoltés, Aïda… Ils veulent brûler le monde pour en faire un nouveau, ils voient haut, large, ils regardent des échelles qui les éloignent de la leur, qui les préservent de leurs peines, des brûlures nées du passé. Et puis soudain, la vie leur montre qu’ils pourraient en fait sentir l’attachement, l’amitié, parfois même l’amour. Être aimés. Ou que leur vie d’individu pourrait être autre chose qu’un simple détonateur au monde, autre chose qu’un sacrifice. Que le passé n’est pas irrémédiable, mais un remède en lui-même.
-On dirait une privation.
-Ils se privent de vivre. Pour servir leur but, ce à quoi ils se vouent, pour un bien commun ou… fuir la culpabilité qu’ils ont à vivre eux-mêmes. Ils s’interdisent d’être, ou d’être autre chose que l’outil d’une destinée.
-Tu analyses ça si froidement, Jules…
-Non. Tu l’as bien vu à l’instant, ça me renverse de savoir que c’était la dernière fois. Mais souvent j’y ai pensé, j’ai essayé de faire le lien entre son histoire, ses absences, …
-… ce coup, dont tu m’avais parlé une fois ?
-Aussi. Alors, je sais bien qu’on ne se prépare jamais à voir quelqu’un partir. Mais on arrive parfois à se représenter que ça va arriver, qu’il va nous quitter.
-Mais quoi Jules ? C’est bien cette histoire de coup, c’est ça ? C’est quoi à la fin ce truc ?!
-Je comprends que ça t’fasse mal Aïda. Mais je crois qu’il va falloir qu’on accepte de se dire qu’on a perdu… toi, une amie. Et moi…
-Mais Jules ! Viens, il est encore temps de la retenir, à la fin ! Elle doit sûrement être encore en ville.
-Aïda, ça sert à rien. Crois-moi, j’aimerais bien la suivre aussi. Je pourrais aller la chercher au fin fond des entrailles de la terre. Je le voudrais…
-Arrête avec tes conditionnels, tu me fatigues ! La vie c’est maintenant Jules, le futur c’est maintenant aussi ! C’est quoi ce coup ?
-J’ai souvent voulu savoir, je n’ai jamais pu. J’ai même demandé à en être. Je voulais être… auprès d’elle. Me donner moi aussi à quelque chose, à quelqu’un.
-Ça semble pas très loin de ce que tu disais d’Agustina, révoltée…
-Peut-être.
-Et tu te donnes déjà à ce que tu constr…
-Pardon Aïda mais j’ai pas l’esprit à ça. Le fait qu’elle s’en aille… ça me brûle.
-Mais viens alors ! On va voir les gens qu’elle connaît, on cherche à la retrouver !
-Je suis sûr qu’elle est déjà loin. Et surtout… même s’il y avait quelque chose entre elle et nous, il faut…
-Ça te ressemble pas cette fatalité, Jules. Tu parles comme si elle allait mourir et qu’il n’y avait rien à faire.
-Il faut la comprendre. Tu sais cette phrase que je radote tout le temps, d’Orwell ?
-…
-Qu’au fond, on ne souhaitait pas tant être aimé qu’être compris. Eh bien je crois que la laisser partir, c’est essayer de la comprendre, Aïda.
-Et si elle se trompait ? Si Agustina elle ne se comprenait plus elle-même ? Tu crois pas qu’elle aurait besoin de notre amour, et qu’on la retienne ?
-Aïda, ça se résume pas à parler à une personne et lui dire « allez, reste ». C’est s’adresser à son inconscient. Et ça, elle seule peut le faire.
-…
-Je sais Aïda, je sais…
-Mais si on…
-Ça ne sert à rien. Qu’elle soit même encore en ville, ou dans un avion, Agustina est déjà loin.
-Mais on pourrait au moins essayer !
-Tu crois que je n’ai pas essayé ce matin ? Mais ça sert à rien, elle est loin j’te dis…
-Mais Jules !
-Non… le coup est déjà parti. »
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle