Le coup – II
« Un coup ? C’est quoi un coup ?
-Elle m’en a pas dit plus.
-Non mais Jules je comprends pas. C’est… une délinquante ?
-Pas encore, pas que j’sache Aïda.
-Donc tu sais un peu.
-Mais non.
-Mais si !
-…
–Un coup ! C’est quoi ? Un braquage ?
-Non c’est pas une histoire d’argent.
-Tu vois qu’tu sais. Alors dis-moi !
-Je te jure que je n’en sais pas tant Aïda. Elle appartient à cette sorte de mouvement.
-Donc je le redemande : politique ?
-Quelque chose comme ça.
-De quel bord ?
-Aucun.
-Ben voyons…
-Non, précisément aucun.
-Je comprends pas…
-Je crois qu’ils vont… contre l’ordre établi. Mais elle n’a pas voulu me dire plus. Elle dit que ce serait risqué pour moi. Ce que j’ai constaté, par contre, c’est qu’elle a un million de connaissances ou amis. En France, en Europe, et même à Brest je crois qu’elle connaît plus de monde que moi.
-Ça c’est pas bien compliqué, tu sors tellement peu de ta chambre toi…
-Quand même ! Je fais des progrès. Et puis elle est argentine, elle n’avait aucune connexion avec ici. Or la voilà qui connaît du monde à chaque coin de rue.
-Et donc ce coup ?
-Aïda j’te jure que je n’en sais pas plus. Et ça va loin ! Dans la gamme « je me sens perdu ou étourdi », le fait qu’elle apparaisse et disparaisse ça tient le haut du panier. Mais il y a aussi que quand on est en ville, en public, elle m’a d’abord paru extrêmement pudique. Je pouvais pas lui tenir la main, l’enlacer encore moins et l’embrasser…
Au début je m’attendais à ce qu’elle me dise que c’était pas dans sa culture, ou qu’elle trouvait ça « impoli » de s’embrasser devant du monde. Toutes les fausses excuses de la pudeur quoi.
-Mais c’est pas ça ?
-Non. Un jour je lui demandé clairement. Et elle m’a dit qu’il ne fallait pas, pour moi, pour ma sécurité, qu’on puisse nous voir proches en public.
-Ça semble délirant… et c’est pour quand ce coup ?
-Aucune idée.
-Tu sais au moins où ? A Brest ?
-Non, elle a refusé de m’le dire. Enfin…
-Quoi ?
-Dans ses affaires j’ai vu des cartes. Il y avait Mexico, et l’archipel des Canaries.
-Tu fouilles dans ses affaires, Jules ?
-Mais non ! Elle avait laissé ça là, en vrac. Et je lui ai demandé ce que c’était. Elle m’a dit « des vacances » en me souriant façon : tu sais que c’est des bêtises mais ne me pose pas plus de questions.
-Elle est bien mystérieuse, ton Agustina…
-N’est-ce pas…
-J’aimerais la rencontrer.
-Allons bon ! Je sais déjà pas quand je la vois, moi…
-Justement Jules. La prochaine fois, s’il y a prochaine fois, dis-lui que ton amie Aïda aimerait la rencontrer.
-Tu veux faire partie du coup ?
-Non. Mais elle semble prendre une place grandissante dans ta vie, et j’aimerais lever un peu du voile sur elle, de son opacité. Tu m’as rendu curieuse, d’elle. Agustina… »
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle