Le coup – I
« Alors, quelles sont les nouvelles d’Argentine Jules ?
-Aucune. Elle a pas écrit une lettre, ne s’est pas pointée une fois à l’appart.
-Ça te pèse pas trop ?
-Je fais aller. Je planche sur la revue, je laisse mes pensées se faire accaparer par autre chose.
-A part qu’à la voir aller et revenir, tu dois puiser dans l’énergie, non ?
-Ça Aïda… c’est comme l’a dit l’autre, je me reposerai quand je serai mort.
-Ou à l’éruption, si tu te vois volcan encore.
-Pourquoi je ne me verrais plus volcan ? Pour le coup j’dirais pas que l’éruption soit la phase la plus reposée d’un volcan. Crois-moi, depuis des années que la lave serpente en moi, je n’ai pas l’intention de rester éteint.
-Tu sais que t’as pas à m’en convaincre, Jules. Je m’demandais juste si cette sorte de… relation ? On peut parler de relation ? Si cette relation ne te pompait pas trop.
-Relation, pour le moment… une relation c’est quand on donne à l’autre la possibilité de voir l’envers de son monde, non ? Elle, a vu une partie de mon envers. Moi pour le sien, j’ai à peine passé un œil au travers du rideau.
-Et vous en avez causé, avec cette Agustina ?
-Je t’ai dit, elle n’est pas apparue depuis un moment maintenant. On s’en était parlé mais si elle est v’nue vivre quelque temps par ici… c’est pas pour rien.
-Ah ? Pas pour toi ?
-Moi j’suis p’t-être une agréable conséquence. Je m’espère être autre chose mais ça…
-C’est si étrange de t’entendre dire ça. Toi qui as tant plaidé la liberté auprès des femmes avec qui je t’ai vu ! Et là, tu sembles prêt à la remettre entre ses mains, ta liberté.
-On n’est pas libre que seul, Aïda, et je pense que tu en sais quelque chose avec Ian.
-Alors disons que… c’est très curieux de te voir t’exposer, tendre le bâton.
-Tout n’a pas à finir par se casser la figure, si ? Je n’dirais pas que depuis quelques années j’avais refusé de m’exposer.
-Tu dirais quoi alors ?
-Qu’aucune Agustina ne s’était décidée à se montrer. J’aime me laisser porter par les circonstances, ou du moins les écouter. Voilà Agustina, et cette apparition-là m’interpelle plus que toutes les autres depuis des lustres.
-Puisqu’on ne se connaît pas depuis si loin, c’est peut-être pour ça que cela me semble étrange. Je t’avais jamais vu dans cet état.
-De ?
-Dépendance ? Attente ? Espoir ?
-L’espoir, je l’mets dans la revue. La dépendance… je dirais que je m’en défends depuis une certaine expérience. La faire sentir à l’autre, quoi de mieux pour tout foutre en l’air ? Je rejette l’idée à tel point que ça ne me parle même pas, quand j’ai Agustina dans la tête. Mais attente, oui, peut-être : la curiosité de la fois d’après, l’âpreté de certains temps « entre », et puis la sensation que ma lave s’anime quand elle apparaît.
-Ça fait quinze fois que tu dis « apparaître », on dirait que tu parles d’un fantôme !
-Il y a un peu de marge avant que je n’sois hanté mais oui, j’aimerais bien la débusquer encore, derrière un drap blanc.
-Alala, Jules…
-Une chose est sûre, elle n’aime pas les chaînes et du coup, je ne l’entends jamais arriver.
-Tu penses qu’elle va réapparaître ?
-Tu me fais une question que je me pose-moi-même à longueur de temps, Aïda ! J’attends, et au-delà, je me dis juste que tout ça fusionne.
-Hein ?
-Ces différentes vies que j’ai, ces différentes énergies selon la situation dans laquelle je me trouve.
-Encore ton truc d’avoir plusieurs vies.
-C’est pas de moi. Mais c’est vrai quand même, non ? Un auteur écrivait sur la grande mêlasse qu’est la vie, et que l’on remue, remue. Moi je me dis plutôt que c’est un champ…
-… de lave, Jules, je sais.
-Peut-être que tu sais parce que j’le radote mais ça n’en reste pas moins vrai. Je me dis que tout ça nourrit mon feu. Toi et moi, Agustina, la revue, et d’autres ivresses.
-L’attente c’est une ivresse selon toi ? Moi j’me souviens, au début avec Ian c’était plutôt la gueule de bois. Alors c’est pour ça, j’me mettais à ta place.
-On va dire que c’est plus l’incertitude que l’attente qui est une ivresse. Ça, quand tu mets un doigt dedans…
Parce que l’attente… tu sais que je n’suis pas du genre patient.
-Ah bon, je suis censée savoir ça ? Impulsif parfois peut-être mais impatient… je trouve que tu mets ton jeu en place.
–Impulsif, impatient, inconstant, quel joli tableau ! Tout ça commence et ne finit par faire « qu’un ».
-Ça par contre, tu sais que pas grand monde les capte, tes jeux de mots ?
-J’fais c’que je peux Aïda ! Pour me faire comprendre. Je tends toujours vers ce « peut-être ne désirait-on pas tellement être aimé qu’être compris » au fond.
-J’espère que tu y arriveras, Jules.
-Avec ton aide, aussi ?
-Et tout à l’heure tu ne m’as pas raconté. Agustina est venue à Brest pour une raison particulière ?
-Oui. Je t’ai dit qu’elle faisait partie d’un groupe ? Enfin, de ce qu’ils appelleraient un groupuscule.
-De quel genre ? Politique tu veux dire ? D’une Argentine qui vient se perdre à Brest, il va falloir que tu m’expliques.
-J’en sais pas vraiment plus à vrai dire. Elle reste secrète.
-Ah ?
-Elle dit que c’est pour me protéger, pour le moment.
-Tu ne sais vraiment rien ?
-Tout ce qu’elle m’a dit, c’est qu’ils préparent un coup. »
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle