Le café des passages piétons
Si les américains n’ont pas déjà gagné la guerre (de ton désir) on pourrait aller se boire un café, que je lui ai dit. Je n’aime pas tellement les appeler les américains car il y en a beaucoup d’autres, des américains, et les premiers dont je parle ont déjà suffisamment de monopoles pour qu’on ne leur donne pas en plus celui des noms. Mais à les appeler les étatsuniens on commet la même erreur puisque juste au Sud du Rio Grande, il en est d’autres.
Au fond, comment les appelleriez-vous ? Sans nom valable, qui est-on ? Question philosophique. Pour le reste je ne suis pas sûr que l’argent vous définisse une identité et d’ailleurs, pour la poésie du terme argent, l’un des riverains de La Plata a déjà planté son petit drapeau ensoleillé dessus.
Enfin… si je n’avais pas dit les américains elle n’aurait de toute façon pas compris. Si les américains n’ont pas déjà gagné la guerre (de ton désir) on pourrait aller se boire un café, que j’lui disais. Et directement : avec plaisir ! qu’elle me répond. Elle est la deuxième en quelques heures à me parler de ce bateau qui est entré dans le port de Brest, rempli des gens-de-là-bas. De la première, j’avais compris qu’il s’agissait d’un navire de croisière. Elle, me dit que les rues grouillent de militaires à l’accent pas d’ici mais de là-bas. Elle a des fantasmes différents.
Mais il faut croire que celui de mes mots existe aussi, puisqu’on va aller se le boire, ce café. J’aime ne m’attendre à rien, c’est encore la meilleure façon de tendre la main. Mais en préméditant de ne s’attendre à rien, ne s’attend-on pas déjà à quelque chose ? Oui, je sais…
En chemin pour le café deux heures plus tard, je longe les hauteurs de la Penfeld, je prends le soleil (ça non plus on ne s’y attend pas toujours) tiré à quatre épingles mais j’ai comme le pressentiment… Oui, je sais : le pressentiment n’est-il pas ce à quoi s’attend l’inconscient ? Vous avez quatre heures.
Moi je n’ai que quelques minutes avant d’arriver près du kiosque à musique, au café, mais j’ai le pressentiment qu’elle ne va pas venir. Plutôt que de poireauter honteusement adossé au mur près d’une pleine tablée de copains du coin, je décide d’entrer comme si je venais boire un café. Parce que boire un café, c’est un peu comme les américains, ça ne veut pas vraiment dire quelque chose, surtout quand une femme au désir encore flou serait censée vous y retrouver. Mais ça, vous l’aviez compris n’est-ce pas. De l’art de la digression… le café je le paie en euro tout même, même si la seule table à l’intérieur, dans mon dos, est anglophone.
La réputation du café sera-t-elle allée s’enraciner jusqu’après l’Atlantique ? Faut croire.
En décidant de prendre mon café d’office, seul en fond de salle, n’ai-je pas destiné la suite ? Nos actions les plus anodines influent-elles sur le cours des possibles ? Seul avec mon café, j’aurais comme le temps d’y réfléchir. Je dois l’avouer, quand je lui ai proposé d’en partager un avec moi, je ne me serais pas attendu à ce qu’elle me plante sans prévenir deux heures plus tard.
Du fond de la salle on ne voit pas la rue. Si ça se trouve, elle est là dehors, à écouter la tablée de copains s’encanailler, elle n’entre pas, ne me voit pas et dans la foulée, va aller écrire des digressions sur ce soldat des mots qui n’est pas venu au café. Allez, va.
Les américains ont peut-être déjà gagné la guerre, au fond.
Et s’il me fallait reprendre le fil de ce à quoi je ne m’attends pas ? Que ce pourquoi je viens n’est qu’un prétexte à ce qui va véritablement arriver ? La pensée m’a traversé l’esprit en arrivant tout à l’heure avec mon pressentiment, sur le passage piéton.
Cela faisait 200 mètres qu’en parallèle sur le trottoir d’en face, une femme marchait à l’exacte même allure que moi. A l’intersection du café, j’aurais pu aller au passage piéton tout droit, puis à droite, ou alors à droite, enfreignant la parallèle par la perpendiculaire, vers cette fille, puis tout droit. Je décide d’aller tout droit, de traverser après. Cette fille, elle, traverse vers moi. Elle me lance un regard façon mais que fais-tu ?! et oui, déjà elle n’est plus qu’à mon angle mort car j’ai décidé (ai-je destiné ?) d’aller boire mon café seul.
Ayant bu ma petite déconvenue, du café je sors et à ce même passage piéton -non, que personne ne s’attende à voir débarquer la fille du café : il ne faut s’attendre à rien- une autre femme, blonde, me regarde de façon appuyée. La tâche de mon petit revers est peut-être écrite en gros sur ma chemise ? Je traverse, nous marchons en parallèle. Je traverse, histoire de ne pas reprendre des regards dont je ne saurais que faire ensuite.
Une autre femme perd le fil de sa conversation avec l’homme marchant à ses côtés, et ses yeux dérivent ostensiblement dans la diagonale : sur moi. Ce doit être écrit vraiment en grand sur ma chemise, que les américains ont peut-être déjà gagné la guerre, parce que tout ça tendrait vraiment à dire que le passage piéton me nargue avec pas moins de trois œillades en une poignée de minutes.
Faut-il le dire ? Que la chose est tout de même peu courante, que des regards féminins vous courent dessus. Dans les rues, ils regardent plutôt au sol ou au loin, et contrevenir à leur trajectoire a le parfum de la vilaine infraction, tant elles ont tendance à se faire chicaner.
Moi, pas contrariant, je reste sur ma défaite de l’Atlantique, traverse la rue, enjambe le trottoir, ignore tout ça. Sans oublier de me faire siffler sur le retour, au milieu des terrasses, par le sort qui ne nargue encore, quand 50% des tables parlent comme là-bas. La magie des chiffres, du nombre, à défaut d’avoir celle d’un nom véritable. Les américains ont peut-être bien déjà gagné la guerre.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle