L’allitération

En pensant à Luis Sepúlveda,

à bien des femmes,

à bien d’autres hommes

L’Harteloire regarde venir le crépuscule. Le pont semblerait en effet emporter le soleil d’un bord à l’autre de la Penfeld, avec quelques véhicules traversant la rivière, quelques autres qui passent en bas sur les quais militaires. Les Capucins observent deux têtes dépasser du pont civil qui mène ou ramène de Recouvrance. Du muret, deux silhouettes féminines émergent du buste. Le jour vers la nuit, une blonde et une brune. Il ferait presque nuit à Brest, quand la brune se lance dans un récit. Et il ferait presque nuit à Brest, quand la blonde l’écoute, attentive.

« Le dîner ayeranoche. Pas facile. Même très… pénible, dit la brune.

-J’en ai entendu parler. Vous étiez presque en famille pourtant ?

-Oui, ses parents, son oncle, quelques-uns de leurs amis, dont un ex-militaire.

-Ah…

-Tu l’as déjà rencontré.

-Oui je crois bien. Il n’y en a qu’un dans leur entourage. Mais un vieux militaire, pour toi je me doute que…

-Oh… Sabes. Les deux jours avec eux, c’était franchement… no tan mal. Il fait beaucoup de blagues, il se moque beaucoup mais si tu es détendue, ça va. Mais anoche, je sentais que j’étais quand même un peu fatiguée, alors je voulais pas parler trop, pas être trop… desagradable ?

-Désagréable oui.

-Voilà. Alors j’ai laissé parler Jules, son oncle, les autres.

-Mais ?

-Ben… l’ex-militaire, il fallait qu’il manœuvre la discussion, qu’il soit au centre de l’attention. Alors comme d’habitude il plaisantait un peu tout le monde, et surtout le père de Jules. Siempre burlandose de los demás. A mi no me gusta mucho, parce que le père de Jules il est très…

-Susceptible ? demande la blonde.

-Je dirais pas ça. Plutôt qu’il est premier degré, comme vous dites. Il avait qu’un grand frère quand il était niño, et son grand frère il le cherchait tout le temps, ça se bagarrait beaucoup. Jules me lo dijo. Alors quand le colonel, là, il est avec le père de Jules, eh ben il arrête pas de le chercher. Parce qu’il sait que ça marche. Le père de Jules, c’est comme s’il redevient un enfant con su hermanor mayor qui le chicane tout le temps…

-Je vois. Par exemple ? Il lui dit quoi ?

-Oh bah je sais même plus… ça arrête pas. Ah, si. Ce qui me choque le plus, c’est quand le colonel -qui a passé je sais pas combien de fin de semana, de repas chez les parents de Jules- no sé cuanto, de verdad… il dit au père de Jules « Ah André, avec tout l’argent que t’as, et ta grande maison, t’es bien planqué hein ! »

-Ah ouais, quand même…

-Et ça continuait hier, mais j’ai rien dit. Mais ça continuait « qu’est-ce que t’as fait de tout ton argent, tu le places en Suisse ? Tu pourrais accueillir des syriens, quand même ! Ou des ukrainiens au moins. Quand on a de l’argent comme toi… »

-Eh ben… Mais il est en pas en politique celui-là ?

-Si si, adjoint d’un maire sin… sans…

-Sans étiquette ?

-Oui c’est ça. Mais qui penche beaucoup à la derecha, quand même… Il a déjà fait de la prison, creo.

-Et le père de Jules il dit quoi ?

-Il tombe dans le piège à chaque fois. Jules il essaie de l’aider mais bon. No es fácil. Pourtant, ‘faut quand même pas oublier que le père de Jules, il était pas riche… Mais ya sabes.

-Oui je sais. Sa grand-mère elle faisait les ménages et son grand-père il était ouvrier à l’usine.

-Voilà. Alors quand l’autre il lui parle de l’argent… La plata, su casa, et patati, patata…

-Tu sais, il a fait sa carrière de colonel, d’officier, il a sûrement beaucoup d’argent aussi mais c’est encore pas assez alors il taquine, il se moque.

A mi me parece… C’est du mépris pour le travail du père de Jules.

-Sûrement. Et le militaire il a fait quoi après l’armée ?

-Directeur d’une petite entreprise, je crois. Mais j’ai rien dit sur tout ça moi, nada. Me quedé silenciosa.

-Bon… Mais alors si vous vous êtes pas disputés à propos du père de Jules, qu’est-ce qui s’est passé avec ce colonel ?

-Oh… Il était à l’autre bout de la table, en face de moi. Je crois… Creo, qu’il a vu que j’étais fatiguée, que je disais rien. Alors il a commencé par me dire « et l’artiste argentine là-bas, elle veut pas peindre ces personnages qu’on a là tout autour de la table ? Regarde André, un bon bourgeois qui se garde de trop passer pour un nanti ! Tu pourrais faire son portrait ! Un homme de France que tu pourrais l’appeler. »

Alors j’ai pas voulu m’énerver. No enojarme. J’ai dit que ce soir je choisis le silence pour observer. Pero… il a continué sans attendre que je finis de répondre. Il continuait de plaisanter avec sa grosse voix qui sortait de son gros ventre, il laissait pas parler les autres. Alors j’ai levé les bras et… bon. J’ai dit : « tu poses beaucoup de questions mais tu écoutes pas beaucoup les réponses ».

-Haha !

-Oui. Eh ben… Oulala. Il a perdu son sourire, direct. Il a arrêté de parler. Alors j’ai continué de parler pour finir ce que je veux répondre avant. Mais ça servait plus à rien. Il écoutait plus. Il me regardait avec des yeux… pfff. Il voulait me tuer, sincèrement. Alors il y a el tío de Jules, l’oncle, qui a fait une blague et il a dit « tu connais Georges Marchais ? ». Moi j’ai compris rien. Mais Jules aussi il a essayé de détendre l’atmosphère, il a dit « ah oui Ne me coupez pas la parole ! ». Mais…

-Le colonel ?

-Oh bah le colonel, il me regardait conuna mirada de odio. De la haine, je te jure.

-Ah ben ça… une femme, plus jeune, à table devant tout le monde…

-Ouais. La dernière fois, j’aurais compris. On partait et Jules il se rhabillait avec plein de vêtements chauds. Alors le militaire il avait dit « eh ben quoi, t’as peur d’avoir froid mon petit ? ». Et là Jules il avait dit… pfff. Ça me fait encore rire ! Mais là j’aurais compris, qu’il s’énerve, parce que c’était dur… L’autre il disait « tu vas pas avoir froid avec tout ça mon p’tit chéri » et Jules il lui avait dit « oh tu sais, j’ai pas ta couenne moi ». Tout le monde il a rigolé. Moi j’ai pas compris d’abord, couenne, mais Jules il m’a expliqué, après… Enfin bon. Pas ta couenne !

Alors là anoche, j’ai essayé de le détendre, et de dire « allez tu piques todo el mundo, tout le monde, tu vas pas te vexer parce qu’on te pique aussi ». Et…

-Aïe ?

-Oui. Oulala… Il est devenu violet, tout son gros cou, son gros nez, ses joues, tout, violet. Et il me regardait… peor. Horrible. Il voulait me frapper, ça se voyait. Il voulait m’intimider, il me quittait pas des yeux. Mais moi j’en ai marre de ces hommes-là.

-Les mâles dominants, ça aime pas trop ça…

-Ouais. Alors il a dit « moi je pique ? » et moi j’ai dit que oui, parce que c’est la vérité. Il se moque tout le temps de tout le monde. Alors il est devenu encore plus violet et il a répété « ah ouais, moi je pique ? ». J’ai redit que oui.

-Ouh… et la fin du repas ?

-Pas facile… Il a boudé après, tout le long, il disait plus rien, il me regardait. Pff… horrible. Son visage, il disait de la violence. Et moi je me souviens trop de quand j’étais niña, dans mon pays…

-C’est ton pays aussi, ici. Mais oui, c’est sûr, un militaire et toi, c’était peut-être pas le meilleur cocktail.

-Non mais moi ça me dérange pas, mais ça dépend de la personne. Et là ben, c’était un hombre… un homme comme ça, il faut qu’il dirige, qu’on l’écoute, qu’on le trouve drôle ! Même quand il insulte ou qu’il dit des choses bêtes.

-Et après alors ?

-Il s’est pas calmé. Jules il faisait attention, il sentait bien que l’autre il était en colère. Ça me fait rigoler maintenant, parce qu’il fait le malin avec todos los deportes, tous les sports de combat, la boxe, le judo, le sport israelí là…

-Oui, je ne sais plus le nom.

-Et les armes, aussi. Et là, pour des mots, qui étaient la vérité en plus, eh ben je sentais la violence quand il me regardait.

-Pfiouh…

-Ça aurait été ailleurs, je sais même pas comment ça se serait passé…

-Quand même.

-Non je sais pas, de verdad. A un moment, je suis allée à la cuisine pour aider, et quand j’ai passé a su lado, il m’a arrêté avec sa main. Là… je me suis énervée. Je lui ai dit « si me tocas una vez más, te mato ». J’avais le couteau de la viande dans les mains.

-Oh María…

-Non mais c’est vrai. Et puis il a rien compris de toute façon, il parle que français. Enfin bon. Jules il a dit stop, j’ai pu aller à la cuisine.

-Je vois… et le reste de la soirée ?

-Il est parti vexé, il a dit à tout le monde qu’il reviendrait plus jamais. Mais ça c’était pour que les autres lui demandent de revenir. Il voulait qu’on le plaigne. Je hais les hommes comme ça.

-Ils ne sont pas tous comme ça.

-Oui mais il y en a trop, des comme ça.

-Oui mais ils ne sont pas tous comme ça. Il y en a beaucoup qui détestent ces hommes-là, ceux qui essaient de dominer.

-Oui mais bon, j’espère que les femmes…

-Les hommes de cette génération, ils vont disparaître, María.

-Je sais pas. Ils ont le pouvoir, et de l’argent. Se vuelven… ils deviennent très violents, si on leur enlève.

-Il faut avoir espoir. Ce sera bientôt fini.

-Oui… pero… toute la nuit j’ai pas dormi. J’étais tellement en colère que je voulais me tuer.

Le tuer ?

-Non, me tuer, moi.

-María…

-Je supporte pas. Lui il m’aurait tuée moi, je suis sûre ! Il avait la violence dans les yeux.

-T’exagères, María.

-Il m’aurait frappée, al menos. J’suis sûre. Enfin, ce serait l’égalité ça au moins. Que les femmes tapent les hommes, que les hommes tapent les femmes, pareil.

-María !

-Quoi ? Désolée. Je supporte pas ces hommes ! … Je les hais ! Tocard de colonel de mes couilles !

-Belle allitération… Mais tu manques d’attributs cela dit.

-Attributs ?

-Les couilles.

-Y’a pas besoin des couilles pour être à égalité, pour se respecter. Avec ou sans les couilles, podemos… on peut s’entendre. »

Dans le crépuscule de Brest, on entendrait presque « …camarades de cœur et d’espoir, avec quelle fierté je les contemple, mes jeunes filles éternelles ! »

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

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