La Tençon est en feu, mon frère
Je suis loin maintenant, et même pas au courant. Alors c’est toi qui me l’apprends, que notre montagne brûle. Nous avons bien fait de sauver nos souvenirs de là-bas, ici dans nos esprits, n’est-ce pas ? Sinon ils auraient brûlé avec tout le reste. La crête menant à Voreppe, où j’étais tombé façon soleil qui se couche, qui m’avait passé une souche d’arbuste sous la peau de la cuisse. Le pré sous le plat menant au col, après la toute dernière ascension, la Tençon juste là à l’angle ensuite.
La tension du feu, tu me l’apprends
La montagne… prender el fuego
La montaña, la grande était en nous
La Tençon prend feu, dis-tu
Gommant notre amitié ? Non
Comment ? Cela ne se peut, allons
Tençon ? Comme en ce temps
« Tençon ? ». Tu te rappelles quand tu me disais ça ? Ados, nous n’avions pas l’habitude des 400 coups, d’en boire non plus, de fumer à s’en abimer la santé comme le fait notre montagne maintenant. Alors on se disait « allez », on filait à Coublevie, La Buisse, puis l’on grimpait les pentes si raides des hameaux menant au chemin. De rares fois, on croisait ce prof que j’avais, que j’avais eu, toujours jovial, content de dire un mot de montagne avec toi qu’il ne connaissait pas, un mot d’une bricole dans une allure gaillarde et un peu débraillée, quand ses deux petits garçons ne venaient pas lui ruer dans les pattes. Ils ne braillaient pas, et ne doivent pas brailler plus maintenant, tellement ils doivent avoir grandi. Leur voisine de montagne qui flambe, ça doit leur faire quelque chose aussi…
Entre toi et moi aussi, ça a failli brûler pour de bon.
Ce gaillard de professeur
Nous suant, sur nos vélos sans moteur
Lui goguenard, sans effort
Se ravissant de nous voir nous hisser
Luisants de sueur,
Vers la Tençon notre sœur
Je ne sais pas comment la montagne en ressortira, je ne sais pas combien de temps cela prendra, qu’elle revienne à s’habiller d’une autre robe que noire. L’incendie entre nos quatre roues, il s’était préparé depuis longtemps, de bien des manières, par de petits feux autour qui ne concernaient pas notre amitié pourtant.
Mais des pertes de mon côté, de sales comportements subis ici ou là sur le court, à l’école, ça avait éveillé beaucoup de colère, de sentiment d’injustice en moi, pouvant mener à un incendie en cas de départ de feu. Et toi ce n’était pas peu non plus, cette influence paternelle comme le poids d’un million de flammes te faisant ressentir de l’angoisse pour tout, jusqu’à ne plus… être.
Pas de leçon dans mes mots
Pas de colle, de mots punition
Ma colère, mes blessures tenaces
Toi ton père, des prés d’angoisse
Ma couleur est au vert, d’une chaleur amicale
Te perds-tu, nous perdons-nous ?
Pour Chalais et la verdure verticale
Pardonnons-nous les chuintements du silence
Ne veux-tu pas sentir la chaleur légère ?
La légèreté du désir qui protège ?
Le vœu perdure en moi, pour toi
Pour toi, qu’en fait, personne ne protégea
Tu te perdis, nous nous perdîmes
Un père digne protège et allège
Je t’aurais, je crois, bien prêté le mien
Mon frère, pour que tu n’aies plus jamais
Jamais au grand jamais, mon frère
A te résigner sans fenêtre, au pied de la montagne
A te résigner à ne pas être
Je ne sais pas qui a foutu le feu à la Tençon mais sûr que si on le tenait, on irait le balancer du Grand Ratz ou de la Sûre pour voir s’il vole. Du moins, on le ferait redescendre du lieu sacré de notre amitié et on l’en bannirait pour l’éternité.
Permets-moi d’être brutal mais ne crois-tu pas que nous aurions dû le faire avec cette personne aussi ? Elle est restée toujours là, pas loin, entre nous comme une allumette près de sa boîte. Je sais bien, toi tu ne peux pas la quitter car tu l’as trop dans la tête, comme un amour adolescent. Alors que vous n’avez rien à vous dire, rien en commun, si différents, comme les arbres de la Tençon qui n’auront plus rien à raconter de feuilles et de vie pendant longtemps. Il y a longtemps justement, cette personne a éveillé en toi cette jalousie comme une première flammèche, quelque part. Tu me suspectais de, craignais que, te demandais si. Et tu nous demandais si. A cette personne, à moi. Si un feu de désir naissait. Cette personne et moi étions amis, alors à quoi bon te répondre cent fois que non, alors même que vous n’étiez plus ensemble, que non je ne me voulais pas pyromane. Je pensais que cette personne non plus. Comme la Tençon, qui ne devait pas soupçonner non plus qu’un passant venant lui chatouiller les reins d’une randonnée, lui foutrait un enfer de flammes au cœur.
Mais je m’étais trompé et cette personne a toujours gardé de l’orgueil blessé de ne pas m’avoir embrasé du désir d’elle. Alors il y a eu cette fois où… presque. Mais non, rien, car je suis parti de chez elle, de sa chambre, de son lit, sans qu’il n’y ait rien eu. J’ai eu le réflexe tout naturel d’un ami au contact d’un autre ami, cette personne, et le réflexe de notre amitié à toi et moi comme une pluie, artificielle de canadair ou naturelle, tombant sur la très mauvaise idée d’un feu.
Après ça, tu connais l’histoire, je vous ai foutus à la porte de ma vie tous les deux car votre manège m’était insupportable, moi au milieu. Je vous ai laissé revenir depuis, une Grande Sure nous a revus toi et moi, grimper comme nous le faisions ados, comme nous le faisions à vélo à la Tençon. Le feu s’était calmé, pourquoi perdre un ami comme toi ?
Les canadairs passent, dis-tu
Distribuant à la Tençon un secours
Pas de leçon dans mes mots ni de tension
Mais il se peut qu’ils te secouent
Secours au feu que nous étions
Secoue la montagne que nous étions
Ce coup-là, mon tact est en cendres par amour
Secoue la montagne de tes peurs, fais-les descendre
Fais-en des cendres, de ces passés en toi pyromanes
Laisse-les s’espacer, espace-toi dans de la liberté
Délaisse tes peurs, jette-les par la fenêtre
Tes blessures, leurs auteurs, les torpeurs de leurs présences
Pars en Sure et défais-toi de ces mots dans ta vie
Mords dans la vie, étrenne-la
Entraîne-toi comme la Tençon nous voyait en traînées de mouvement
Déchaîne-toi, de libre et de désir : d’être
Sois toi sans ces chaînes, abandonne-toi à être
Cependant, cette personne est revenue aussi, dans ton sillage, et son esprit n’a pas changé. J’ai voulu croire que son comportement incendiaire, c’était une erreur. Mais quel genre d’ami dit « tu sais, de toute ma vie, tu es l’un des deux seuls à m’avoir résisté ? ». Cela ne te brûle pas, toi, cet orgueil qui n’en finit jamais de repartir ? Cette personne avait méprisé notre amitié, et celle que nous avions toi et moi par un simple jeu… d’allumettes. Et c’est ainsi que l’on fout le feu à la Tençon. Je ne veux plus jamais la voir, cette personne, ni la montagne brûler. La montagne, la Tençon ou celle de notre amitié. Je sais bien que le jour où elle lira ça, cette personne déchaînera un enfer de rancunes et de stratagèmes, de mots blessants et cruels pour me réduire en poussière mais tant pis, je l’écris quand même. Notre montagne serait sûrement encore verte ou enneigée à marquer de nos roues dans une boue d’hiver, si nous l’avions laissée à ses allumettes inconséquentes.
Alors maintenant quoi ? La Tençon va être en cendres, brulée jusqu’à l’os, je suis loin, notre amitié n’est pas mieux depuis la flambée d’il y a longtemps, la vie t’a pesé beaucoup, ça je sais, et elle t’a même minoré. Tu t’es fait tout petit devant, comme dit la chanson, et toute l’énergie de colère que je pourrais essayer de te transmettre, je ne sais même pas si elle éveillerait un jour le sentiment de liberté que tu mérites, le fait d’atteindre la liberté d’être. Comme l’aurait la Chartreuse, de reverdir.
Peut-être te faudrait-il de la ferveur adolescente, comme quand nous avions campé en contrebas du col, dans les champs au-dessus de la carrière, comme quand nous descendions sur nos vélos à des vitesses déraisonnables à même ces pentes que nous avions grimpées l’heure d’avant. Peut-être faudrait-il les efforts de 1 000 Tençon caressées, pour faire refleurir ce col.
Comment ? Je n’ai pas les réponses à cette question, mais je me la pose quand même. Après tout ça, cette Tençon que nous étions, comment la faire reverdir ?
Après tout ça
Cette toux de flammes et de cendres
Saurons-nous remonter pour redescendre ?
Le col, le temps, notre amitié
Remonter des pans de nous pour magnifier
Rafistoler les pentes de la montagne
Y apposer la peau de nos joies partagées
Y stocker de nouveaux souvenirs
Une greffe au crépuscule des cendres
Et remonter après tout ça
Pour le plaisir de redescendre et remonter tout ça
La Tençon, la Sure, la tension de nos joies, de nos sueurs
L’attention que l’on se donnait sans honte ni malveillance
La Tençon à laquelle on s’adonnait
L’amitié à laquelle on s’adonnait, avant tout ça
Après tout ça, pouvons-nous frayer dans le futur ?
La moitié d’une vie devant
Du vide et du vent dans les cendres
Redescendre en terre et vadrouiller par semis
Parsemer, mon frère, le lien rouillé et endormi
Parménie, la Sure, Tençon, la Dent : parsemer
Parsemer, de verdure et de futur, de semis dormants
Des semences de futur, mon frère
Départies du feu, comme la Tençon qui souffrit
Sourions ensemble à la ferveur de repartir
Repartons comme un feu indolore
Un feu dont les cendres ont la couleur fraternelle
Un don de la Tençon sous le reflet du temps passé
Sous les reflets du temps futur
Saurons-nous refaçonner le temps ?
De façon à être, de manière à…
Se remanier pour être à nouveau frères
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle