La route à la nuit
Sur la route on va
Moi et mes pensées ivres
Là où tant vont pour vivre
Vont pour revenir, après avoir tout dépensé
Août a le vent dans les cheveux
Le vent, les cheveux, les pensées
Tout a la valeur de rien, comme une leçon dispensée
Le vent de la vitesse me conduit
Il avale les heures et moi avec, le son dispersé
L’ivresse est discutable, dans ces conduits de multitude
Difficile il est vrai de distancer
Des allures similaires éconduisent l’idée
Les allures d’idées de cette route qui avale
Dans la promiscuité des ferrailles qui cavalent
Difficile il est vrai de se distancier
La route est ici une terre promise, cuitée
Edifice illusoire à l’après-midi
La route étincelle mieux sous lumière
Sous les bras gouttelant de sueur et d’étoiles
Sous la voûte et les lenteurs du ciel
Sous les senteurs essentielles de l’air du soir
Après tant d’heures à essayer de m’essaimer, en pensées, en distance, je sème enfin les frictions d’avec le monde, ses allures similaires. Nous sommes mille au quart d’heure, mis là au fond de routes qui se disent non-payantes mais qui nous le font payer. Ce choix, peut-être ? D’avoir fondé l’illusoire édifice d’un espoir : une espérance à l’après-midi, sur les routes de France, l’espoir ou l’espérance d’être à la route et à rien d’autre. Mais un espoir est une chose qui se doit parfois d’être déçu, sinon il n’arriverait plus ensuite que nous en ayons : si l’espoir à chaque fois se concrétise, il n’est plus qu’une certitude. Quel ennui, non ? Un monde qui n’aurait plus besoin d’espoir.
L’espoir, parfois, est donc contrarié. Comme moi cet après-midi, qui de l’Ouest à l’Est, ai voulu entamer la route, aller sur elle comme on va sur un courant, comme on crée le courant. Espoir rétamé.
Et c’est une bonne chose ! La route se doit de vous décevoir, sinon vous n’aurez plus l’espoir qu’elle vous enivre une autre fois. Sans ce risque, ce serait comme de parcourir un pays en sachant que le littoral vous y attend, avec un lieu tout con, tout confort, tout conforme, où il n’y aura plus à formuler un espoir. Tenez, voilà le formulaire : certitude clef en main.
Non ! Sur la route, c’est là que nous devons aller. C’est là où l’on va, moi et mes pensées ivres, au combat d’abord dans des allures similaires, une dilution du mouvement original, de son idée originelle. Car le mouvement de chacun, de nature, serait distinct.
A l’après-midi cependant, la distinction est mince et je ne me donne pas de médaille. Je médis du monde et le monde aussi doit médire du monde, dans ces habitacles à la pensée ralentie par la chaleur, à l’avancée contrariée même à cent à l’heure.
Et puis… le soleil descend
A l’heure de l’ivresse
Epuisé sûrement
De tant de vitesse, des cendres de l’espoir
Décombres de cet effort contrarié
Car l’espoir est un effort, un muscle à travailler
Dès qu’on en bride le corps…
L’ensemble du bolide se démuscle
Débridé au contraire, il se démultiplie
Si l’espoir se vascularise, va savoir ce qui arrivera
Des bribes de contrariété, de joies
Des contrats déchirés, des contacts établis
Des bribes de courant dans l’air de l’été
Alors faire l’effort de se mettre à l’établi,
Moi, j’ai démis une contrariété
Démissionné des forces, qui à l’étable rentrent
Et sur la route on va dans l’air de l’été
Frictionnés d’elle, mes pensées et moi
Sur la route en sens contraire, étrenner
Les traînées d’étoiles d’août
Filantes à la nuit, mon courant favori
Filant à la nuit, de tout sauf courantes images
Des inédits, de galopantes imageries
Et moi je ris sur la route
Désinhibé de l’affolante foule
Désinhibé sous l’affolante voûte, bientôt
Car le ciel est une baie que l’horizon enserre de ses bras, un paysage que l’œil sait cueillir de ses mains. L’air du soir descend, les températures le suivent. Les voitures se tempèrent, se suivent moins. Plus rien ne ressemble à plus tôt car bientôt, bientôt…
Dans l’air du soir, je traverse ces villages, fermés tous, matinaux sûrement. Je l’espère du moins, même si je sais risquer d’y perdre un espoir. Eperdument, j’espère.
J’espère du monde
Sur la route où chacun s’espère sans le monde
Que les déserts de prés asséchés
Des prairies désertifiées…
J’espère que tout cela n’est pas qu’une zone d’activités. J’en ai traversé mille plus tôt. L’ironie des zones d’activités, dans des zones désertifiées. Des hangars, des hangars. Au bas prix, au bas mot, des milliers. On y gare la vie, on y égare les villes, les villages. L’herbe y est jaune, son rire a dégouliné sûrement. Qui peut sourire de cette flore de ferrailles ? A l’après-midi, plus tôt, dans ma faune de ferrailles, je les ai vues. Par milliers, oui, traversées d’allées bien droites, dans des slogans d’une confondante gaucherie. Des toiles fondues sous le soleil, peinture d’une campagne de tôle fondant un autre pays. Notre pays ? Notre pays n’est-il pas celui qui refuse d’aller droit, de se fondre dans des lignes édictées ailleurs ? Sous la dictée des facilités et autres vendeurs d’économie, nous faisons… l’économie des villes et des villages.
Quelle ironie, non ? A cette époque où le moindre tic-tac peut résonner dans la seconde à l’autre bout du globe. Mais non, il faut balayer les routes et la culture qui refuse le rectiligne : il faut balayer les populations, les activités, en faire de petits tas, de plus en plus de petits tas, les mettre à la tâche à des choses auxquelles ils ne croient pas, où la croissance n’a même pas la valeur d’un quartier de lune. On agglomère là, dans ces petits tas, de quoi fonder de plus grands tas, des édifices illusoires de vies, pour fonder de bien grosses tâches au milieu des campagnes.
Plus tôt, tout a eu cette allure similaire. A l’après-midi, la faune, la flore, de la ferraille, de vaines pagailles dans des veines bien ordonnées. Quel est ce pays sans petite ville et sans village ? Le jour y brille à souhait mais on n’y fonde plus d’espoir, on y défait de l’histoire pour… faire comme tout le monde.
A l’après-midi, sur la route, aller non pour aller (définition de l’espoir) mais aller pour arriver. Et on en arrive à des certitudes de zones d’activités, de connes rectitudes bonnes à saccager. L’assise en est bien étudiée…
Ah, l’esprit des villages…
Y rentrer au soir, hébété du jour
Mais ne pas en regretter l’entre-soi
Récif aussi aiguisé en pillages
Bon. On plie là le jour, bientôt. Tout ça je l’ai dans le dos maintenant, bientôt la nuit me cachera ces trop d’alentours. Bon, il est vrai qu’il y aura un retour. Mais contrarié, contrariant, je vais en sens contraire. Sur la route on va, moi et mes pensées ivres. Hier encore je marchais dans le sable, autre route ayant la côte pour défouler. A l’après-midi, j’ai parcouru un désert, et dans l’air du soir…
La désertification m’est favorable
Mes pas de roues dévorent la blême campagne
Le jour desserre ses fortifications, se fait lacunaire
Et la lune erre -ou commence- la belle compagne
La route se désertifie, je n’ai qu’une hâte
Me tresser du mouvement, à l’heure libre
Le grand désert qui file : la nuit, ses nattes
Je ne maîtrise plus où va mon ivresse
A l’heure libre je m’enfuis, sous ses notes
Seul à se griser, seul à seul avec elle
Avec elle là-haut, quand les autres n’avaient qu’à…
Frayer, fureter, plutôt que payer, filer
S’émerveiller des trajectoires impeccables…
Ce pays n’est-il pas celui des ratures, des mœurs éveillées ?
Celui des trajets brouillons ou illusoires, des heures essayées ?
Je suis une ferveur essaimée, que personne ne suit
Je ne me jette en aucun couillon dépassement
Je ne suis qu’un déplacement qui bouillonne
Où sont ces gens, sous les coquins regards de la lune ?
Au dîner, à dormir ? Déclassement de la nuit
Le sang lunaire s’agence, ferveur innée
Toutes les classes mangent-elles à la même cantine ?
Même comptine de la grande casse du « comme tout le monde »
Quand tout le monde dort, quand ce pays prend les lumières
Les lumières pendent au-dessus de la campagne
La route est pays, clairière d’étoiles
Quand tout le monde doit, qu’aux déçus l’on dit : acceptez
Qu’on dîne de résignation, qu’on démystifie l’incrédulité
Démissionnez ! Venez ici ! En clandestinité
Ici sur la route, en bande, en clan, à la nuit
Sur la route à la nuit, qui ne garantit aucun salaire
La ferveur est un titan, la route est son puits
Etendue inquiétante ? La route ouvre des ères
De soi, car toutes mènent à des arômes
Pas le fric amer ! Ni les amen
Mais la ruée vers l’heure libre si, câline
Elle m’amène des arômes, sous l’empire de l’ivresse
Je ne délivre ici qu’une pluie de doutes
En mes nuits d’Atlantique, j’ai en face…
Je délire ici ? On m’indique un Saint-Août
J’ai en face la géante indocile et cyclique
En face autrement, un géant sec et de certitudes
C’est qu’on s’évente en ce pays…
Se vantant d’y ressembler, maison vide et imposante
Mais on ne peut ressembler à rien
On s’évente et c’est tout, on se vend pour trois sous
Et la nuit s’élève en tenant la lune
La sève en est noire, elle s’invente une histoire
L’Atlantique au dos, ses vertus de ligne d’horizon
Notre pays s’évertuait à signer non
A la nuit sur la route, où es-tu pays ?
Un chèque de signé, on ne sait plus dire non
La route à la nuit n’assure rien, je la suis pour l’air
Si j’échoue et tombe, je recommencerai
Une chouette ici plonge en suicidaire
La noirceur de la nuit ne peut éponger son amertume
Le choix difficile, du noir jusqu’à la mort
Je noie tout ça car j’ai l’amour pour moi
La morsure de la nuit dans le cœur
Animé de la ferveur de ce mois d’août
La mort est sûre à ceux qui dînent de bonne heure
A n’y même plus savoir que ce n’est pas de vie qu’on se rassure
Au noir de la route, je vais sur l’élan
Au noir, les lampes filent en des forêts
Ce que la Mort voudra, la vie l’a
La route est ma rampe vers le Morvan
La route est ma ville immatérielle
J’y vire à l’envolée, je doute pour m’envoler
Jeu d’août, immature voire irréel
Sur la route à la nuit, j’incarne un rêve
Celui de l’heure libre et noire, que je peux voir
Réincarné dans la ferveur d’yeux veilleurs
La route à la nuit je peux la voir, extatique
Dans un carnet ouvert sous des cieux clairs
Comme l’était son vœu séditieux
Plumes blanches qui dans le noir souffrirent
S’ouvrirent d’un vœu si noir et éphémère
S’offrirent aux feux dans un sacrifice sans flamme
En flambant sans bruit dans la nuit : la matrice
La route à la nuit, matrice à bien des rêves
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle