Immatériel littoral

De plage en plage, jusqu’à la cale du passage

Je cavale dans des alpages de dunes, de voiles

De nuages colorés qu’une pluie de fils retient

Je tiens les pages qu’écrivent mes yeux

Sensations adorées de mots subodorés

J’étreins les présages que je ne vois pas


C’est-à-dire ? Que mes pas plongent et quittent le sable, comme les marées d’instants que le mouvement me réserve. Je ne sais pas ce qu’ils seront mais j’en ai le présentiment des joies, dans ce sable fin et presque neige.

Je passe enfin devant ce groupe que je connais. Une hispanique m’y salue, je tente une réponse de la main. Ce groupe que je connais. On y lit mes trajectoires ces temps-ci, on s’étend ici sur des lits de sable, les corps déliés, à des lieux des lourdeurs de la foule, de ses trop-de-regards.


Mais je ne me gare pas

Je galvanise encore d’un peu mes pas

Mon corps dit au sable blanc

Qu’un peu de mouvement serait rassérénant

Alors encore, dans les sables mouvants

Je vais danser, appeler du balancier

Dans les arbres de dunes, un gamin

Je vais pour passer, je passe pour aller

Mince comme un lézard, il est surpris

La peau halée, la voix dans la houle adolescente

A sa surprise dans un son de gravité

Je m’arrache à celle des foules de sable, à leurs prises habitées

Ma page a ce sel à la peau, il coule dans mes yeux

Il croule dans des cavités de pensées

Je suis habité, par la ferveur, par le désir fiévreux

Par ce tout sauf fier vœu, qui est d’aller

Je m’exauce sans faire une vague de trop

Je galope en des allées construites

Je mets au sommet de l’aber, mes regards d’homme ébloui

Il est sept heures sur ma fuite

Mais le ciel heureux bleuit encore

Tant de corps longés, tant de côtes rongées

Par le sel, oui, et ceux-là aimant se jucher

L’appel du perchoir de pierre, aimants de bord de mer

A la pelleteuse, un bordel de maisons dérisoires


Des risées de constructions faisant dériver ma foulée sur… du béton. Qu’on est bête à vouloir durer, demeurer devant l’horizon. Car l’horizon ne dit-il pas toujours : après, ailleurs, autrement ? On est bête alors on ne l’écoute pas, on coule du béton : on s’empierre en bord de sable, on s’enterre en bord de mer quitte à priver l’autre des senteurs du sel et de l’horizon.

Car telle est la propriété : un cartel d’agglomérats, la possession comme un grand miracle, un cartel d’agglomérats pour gommer là, le désir d’horizon des autres.

Car telle est la propriété : le plaisir non de privatiser, mais de la privation par des prix attisés, par des habitations presqu’habits d’actions, habiles factions animées par la bile de la possession. Ceux-là seuls sont les côtoyeurs de Gide, ceux-là seuls qui ne partent jamais, ou qui ne partent jamais que pour demeurer, comme ailleurs dans des chalets. Je bois de l’air et laisse là ces gens qui sont nés quelque part. Ma balade je la poursuis, à la poursuite non de ce qui prive mais… au beau milieu de cette rive gauche, d’une sirène de fer qui suit le vent : girouette accrochée, sortilège inversé. Elle suit le chant et moi je me poursuis, dans le sens contraire à mon arrivée. Je patauge dans l’effort, la sueur et la ferveur.


Sur cette rive gauche, un port de sable

Au chevet de mon énergie, je me poursuis

J’ai le corps énervé encore, j’y remédie

Oui, j’y remets dix regards et croise…

En d’anarchiques pas, le plaisir

Dans les yeux de cette fille au bandana

Dont l’horizon leur coupe la chique

Presque magique, sa peau brune

Au dos l’iconique sac des voyageuses

Je bois de l’air en pied de côte

Essoufflé par cette œillade tapageuse

Mais telle est la dure loi d’un croisement

Je suis passant, elle passagère : dépassés

Des passés déjà, la verrai-je au retour ?

A la vérité j’irai jouer sans plus y penser

Avant le retour de demain

Qui d’un tour de main dit : maintenant

L’heureux tour et puis… plus rien.


Le retour est un jeu, aussi, de mots que j’échange avec ce groupe que je connais. En mots lui et moi on échange, de la compréhension. A chaque fois nous nous le disons, que ces récréations ne sont jamais assez nombreuses. Mais à l’ombre de baigneuses qui bavardent dans le vent, rhabillées d’une brise, nous en profitons tout de même. Nous causons.

Dernièrement, quand je dis aux gens que l’on pourra « causer », on me dit que c’est une bien étrange façon de dire « parler ». Oui mais quand on parle, il n’est pas dit que l’on soit écouté, compris. Quand on cause il y a cette jolie chose des rebonds, même sur une infime idée : oui, je préfère cette intimité.

Je lui dis que petit, il m’intimidait, comme cet autre homme d’ailleurs dont nous causons, celui-là réduit à l’état de poésie, à la létalité de l’oubli : la muerte es el olvido[1], la mort c’est l’oubli. La létalité de l’oubli, c’est-à-dire la mort avant la mort, la mort avant d’être alité pour de bon.

Alors je veux me souvenir, pour le bon, pour le béton, tout : me souvenir de cette plage ce soir, de ces rivages parcourus, des ravages qui la courent en constructions à l’accord douteux. Ce littoral dont la loi fait corps avec le liquoreux plaisir du sel, de l’effort, de celui de causer.

Cette pause sur un retour, c’est une immobilité qui n’est que d’apparence. Le gamin de tout à l’heure lézarde, en apparence aussi. Il se lance à lui-même le défi, et à moi l’idée, de m’accompagner sur ce qu’il reste du retour. D’accord mais après la transparence des causeries, après la transparence de cet horizon qu’est l’océan. J’y plonge, comme dans cette « poésie des choses les plus courantes ». Je m’électrise d’un peu plus, de sable, de sel, du froid qui rend à mes muscles leur vigueur.

A deux pas de moi, deux baigneurs, les seuls. D’accord, deux baigneuses. Esseulées dans une causerie.


L’une a la vie au bord du ventre

Son ventre est une enceinte

Immobilité d’apparence, un ton de peau brunie

Un immeuble de futurs s’y construit

Immatériel littoral, d’horizons à construire


A l’orée de son maillot elle joue. Vraiment je ne sais pas ce qu’elle fait, on dirait presque un réflexe de conversation, dans sa causerie à demi-immergée avec sa sœur ou son amie. Son amie ne porte qu’une pièce, entière, bien que son maillot lui fende un peu le dos, à la frontière de l’eau, à la frontière de la peau brunie, de la peau dont le nu est resté blanchi.

Mais j’en reviens à la mère future qui lui cause, dans nos océans de digressions. Elle, a un deux pièces. Forcément, puisqu’il y aurait un deuxième habitant à loger. Et dans la pièce du bas, réflexe de conversation ? Dans la pièce du bas, noire sur sa peau brunie, elle joue à passer ses mains, les baigner de l’élasticité du tissu et… vraiment je ne comprends pas. Elle sait que ne sommes tous trois, là, dans la transparence de l’eau, pas loin des Trois moutons d’ailleurs. Elle passe ses mains sous le tissu noir, le revers de ses paumes touche à la blancheur de ses fesses et une fois, deux fois, puis trois, dix et plus, tout en causant, elle abaisse le tissu. Sous la surface, oui, mais aussi de dessous ses jolies fesses que le soleil a jalousées semble-t-il -pas un rayon de sembrado [2]dessus- et bien au bas du dos, elle abaisse, remet, abaisse, remonte.

Est-ce une invocation, un rituel à destination de la marée ? Le chant de ses mains m’est un sort et je ne peux pas croire qu’elle le fasse sans savoir. C’est comme si sa causerie faisait tout pour que je l’entende, que je la voie. Sirène maternelle.


Remonter, redescendre

Donner naissance

N’est-ce pas remonter le Temps ?

Pour lui donner une nouvelle naissance

Marée de champs, contre-champs 

La si belle chance donnée

A chantonner des décibels de peau

Remonter, redescendre

L’eau léchant son nu, d’un air déjà rhabillé

Un silencieux chant de sirène

Deux reines ici, l’une a la naissance quasi à nu

L’autre aussi, dans des champs de transparence

L’océan les emmaillotte à la marée

Et le maillot terrible chante

Veillant au fait de monter, redescendre


Vraiment, je ne sais pas ce qu’elle fait, ni pour qui, ni pour quoi. Pour moi, ce chant des mains, forcément il m’interpelle. Je ne m’enterre pas encore comme père, je n’oublie pas ce chant.


La mort ce serait l’oubli

L’amorce est le souvenir

L’amorce à la vie

L’amorce elle-même amorce : la vie

Et à l’amorce de la vie, avant : le désir

Amor[3], amor, le désir toujours

Le désir est une grande amorce

Le souvenir une grande amarre

Amar[4], amar, dans la marée du désir


Je ne sais pas ce qu’elle fait mais elle continue. Ses mains caressent le tissu par-dessous, et ses fesses se découvrent pleinement comme le sable sous une marée de pleine lune. Ses mains sont tout aussi hypnotiques que le ressac. Je revois la fille au sac à dos, une même peau brunie mais quoi de plus normal sous ce ciel-ci ? Banalité. Bandana, ces peaux d’une autre réalité : plus rien d’une banalité.

Ses mains continuent leur va-et-vient et je pourrais me laisser happer par la berceuse. Elle et son amie restent là dans l’eau mais moi je ne peux pas, je ne suis pas une sirène. Et puis j’ai un gamin à emmener ! Un lézard que j’aime bien, à qui faire quitter sa serviette. Nous irons côtoyer la côte des plages ensemble.


Sur le retour je me poursuis

Il me suit dans ce tour

Lui les pieds nus, un point de fumée dans les côtes

La clope est à pied d’œuvre, fantaisie adolescente

Furetez-y mais préservez l’enfance

L’enfant fait mieux que clopiner : il me suit

Furent-ils mille plus tôt

Il n’y a plus que nous deux bientôt

La plage est à ceux d’entre nous qui savent l’aimer

Là où le sable émerge, à la lisière des algues

La plage est à ceux qui ne veulent pas la posséder

Mais à ceux-là qui y volent un instant

A ceux-là qui testent la valeur d’une énergie

A ceux-là qui y émergent d’une rêverie

A ceux-là qui germent en causeries

A celles-là dont les causeries sont de ressac

Celles-là dont les maillots font des marées

Celles-là dont les sacs à dos font démarrer

Ceux-là qui s’encanaillent de cavaler

Car là est la valeur de l’instant

Dans l’instance d’avenir, dans l’instance de crépuscule

Dans l’avenir de cette enfance

De ce gamin aux faux accents de crapule

Dans l’haveneau du soir nous pêchons des mots, des pas

Dans une allure sans turbo, pour sentir bien le sel

La Lune allumera bientôt, pour sentir le sel des mots

Des pas, des mots, deux passants modifiant le cours du temps

Nous courons le temps d’une plage, voire deux

Le courant est une chose fascinante

Aux côtes la causerie lui serait fatigante

Mais il cause car l’enfance a le plaisir de dire

L’adolescence a le plaisir des cris, de soi

A dos de cent foulées, la plage nous désire

Elle nous ferait des îles de passages

Accent des mots légers, actions de nos légères foulées

L’adolescence désire des présages

Je lui désigne des prés de plages, des emprises fascinantes

Je lui dessine des empreintes féminines, latines et entêtantes

L’a-t-il dans la tête, l’accent des mots légers ?

Je lui destine des temps empreints de tendresse

Des stigmates de joies et sans fumer

A s’enfumer il se croit sous emprise

Il croit s’enfermer dans l’herbe mais est lucide

Il élit sa drogue et désire d’autres emprises

L’emprise du désir, oui

Encore dans sa bogue, il se pense sous emprise de l’herbe

Les dunes le contredisent

La drogue ici est l’emprise du sable

A ses pieds nus, l’ivresse véritable

L’inévitable emprise du mouvement

Il est lucide et table sur une autre emprise

Féminine comme la lune, qui dissipe les fumées

Il élucidera ses sens, éclusera des danses

De si précieuses danses et sans l’apport des fumées

Dans la seule vapeur des corps, des pores féminins

A bon port nous arrivons, pas besoin de s’en fumer un


Nous changeons de disque et embarquons au volant du retour. La route lui chante Ma femme et lui nous chante une chanson de gamin, revisitée. Nous ne sommes pas des sirènes, mais des crocodiles ayant parlé de femmes. Parlé ? Causé ! Nous pourrions parler ou causer à nouveau, bientôt. Parions que nous y arriverons ? Je parie qu’il saura me causer de pores féminins.

Puis dîner tout sauf mondain, avec ce groupe que nous connaissons. Des sirènes nous voisinent. L’instant d’avant, je n’ai pas lésiné sur une causerie au drapeau noir. De fils en père, j’ai parlé de femmes. En causerons-nous un jour ? De drapeau noir, ou de femmes ? A l’anarchie des jours, des instants apparus et partagés.


A la table du dîner, enfin

De drôles de sirènes et nous, à combler la faim

A succomber au sort que l’une jette à la soupe

Entre autres sortilèges de découpe et d’été

Des coupes et des mots légers, des sortes de poésies

De légers à-coups de souvenirs, le film de quelque fantaisie

Allez-y, dans d’infimes récits revisités

A l’air libre et enchanteur

Comme d’une comptine revisitée

Homme ou femme ou conteur

Pas d’âge au compteur

La flamme est aux gamineries

Comme celles-là qui rient que des gens…

Que des gens manquent de lait, sevrés de l’ivresse

Comment devenir femme ou homme sans boire de lait ?

Ne jamais manquer de lait, ni de boire

« Ne jamais arrêter de boire ! »

Dans quel état le lait nous met-il ?

Celui d’un calumet de la paix, nous dirait-il ?

L’étrange est tel qu’on referme des bouteilles

A peine en avaient-ils pris des bouchées

Fantaisie de transparence et autres vermeilles

Pensez-y, en un autre fond de poésie :

La transparence aussi est un genre de merveille

A la pinte ou à la pointe, l’ivresse embobine

A la main, au lendemain, l’ivresse se rembobine

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

 
[1] Felipe Celesia.
[2] Semé
[3] Amour
[4] Aimer
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