La forme noire I
Quelle est cette forme noire?
Plage de Kermabec, 11 juillet 2022
L’autre jour dans la marée, je flottais de quelques brasses
L’eau à mi-hauteur, les hanches près du blockhaus
Et léchant des yeux l’eau transparente
J’ai vu le déhanché d’une forme
Rien de féminin non : immergée, rampante
Alors j’ai penché pour plonger, l’ai saisie
Effet malin des reflets : j’ai saisi
Qu’il s’agissait non d’un filin d’algues
Mais là dans le salin de la baie, d’une corde
A bien vingt mètres des ruines
Reliée à rien, que le sable au sol et le vain des vagues
Légères vagues l’élevant, l’énervant à l’en faire onduler
Le lierre marin l’enrobait
Légèrement happé par les vagues, je pensai :
« Ce velours marin que j’ai là, dans ma main
Il appellerait à une trappe ignorée »
Autre jour sans la marée, je courais à l’heure où elle est basse
Happé par l’élan j’allais au nord et…
Des algues ont honoré mes yeux
Rien d’honorable en bord de mer, me direz-vous
Mais directement j’ai vu l’or de la redite :
La corde était là, étalée dans le sable
Alors j’ai sué pour la tirer, forcé le corps de ses algues :
La corde était là pour que je soulève sa trappe
Mais va t’en attraper l’énergie en toi, de soulever une plage
Encore faudrait-il être un ogre et sous les vapeurs du jour…
Je ne le suis pas, et ne sus pas soulever la plage
Autre jour, les sens amarrés à ma serviette
Je ne suis pas loin de la posture du père, sous des températures de Riyad
La surface de la mer est une myriade rayonnante
Miroir à la littérature des mille serviettes qui bullent ici
Puis là sur la face en transparence de l’océan : immense
Une forme déboule insistante et noire, et je me sers vite
De ma planche pour déformer la surface, comme en transe pour aller voir
Des bouts d’humains émergent des vagues, ils ne l’ont pas vue
Moi je me débouche les bronches, débauche de bras, et les dépasse
Plus au large qu’eux tous, je vois l’image noire qui les longe
J’élargis mes vues, assis, curieux comme une éponge
J’absorbe une vision et jaillis encore des bras
Je plongerais bien, en la rejoignant là-bas
Plus au large qu’eux tous, je vois l’image noire qui se trémousse
A quelques pas de bras, je la rejoindrais
Quelle est cette forme noire ?
En contrebas de moi, dans les lueurs qui la déforment
Elle fuit ! Plus vite encore que mon énergie
Je m’agite encore et la poursuit
Quelle est cette forme noire ?
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle