Gémellité des mondes – II
« Alors vas-y Jules, qu’est-ce que t’as à me raconter !
-Capu, je crois que toute ma vie qu’on m’a posé cette question comme à un gosse, ça m’a toujours tendu et mis dans l’esprit que je ne voulais pas raconter, ou que je n’avais rien à dire.
-Oh allez, te fais pas désirer ! Je te brusque pas, j’te demande c’est tout.
-Ouais, je sais. Mais j’te le dis quand même. Je n’aime pas parler pour ne rien dire et cette question fait toujours un peu « bon allez, meuble un peu avec tes histoires et après on va faire autre chose ».
-Jules… ça me vexerait que tu penses que je ne m’intéresse pas.
-Je ne dis pas ça pour toi. Mais je trouve que oui, le langage est complètement pollué. Comme quand on nous demande « ça va ? ». A part à un proche -et encore !- à qui va-t-on répondre que non, ça ne va pas, et pourquoi, et parce que, … hein ? C’est une question élémentaire pourtant, et on ne peut pas y répondre sincèrement. Alors on ment dans certains cas, et ce faisant on est insincère à soi aussi. Parce que tout ce qu’on dit aux autres, on se le dit aussi à soi-même. C’est une dimension parallèle à laquelle on ne pense pas et pourtant, c’est bien là !
-Tu vois Jules, c’est un truc que j’aime bien chez toi. A partir de rien, tu pars dans des profondeurs… si seulement à partir de toi-même, tu t’autorisais à aller dans ces profondeurs-là…
-J’essaie, je me travaille Capu. Mais ce « ça va ? » ou « qu’est-ce que t’as à raconter ? » c’est un peu comme « quelles sont les nouvelles ? ». Ben les nouvelles, quand on me pose cette question, c’est que je me casse. 95 fois sur 100, on nous pose des questions pour que l’on soit jugé sur les réponses que l’on va donner, pour que l’interlocuteur se compare, décrypte ou s’inspire de ce qu’on lui dit de nous. Ou même parfois qu’il fait parler juste pour se dire qu’il a été bon, généreux, qu’il a pris le temps d’écouter l’autre. Alors qu’il ne s’est écouté que lui-même, il n’a écouté que son propre ego.
-Eh bien… Si toi tu n’es pas en colère… Mais tu as un peu digressé et procrastiné à me parler là, non ? A moins que tu penses que je veuille me nourrir de toi, que tu me fasses passer le message là.
-Non non Capu, pardon. Mais voilà. Maintenant j’en viens aux fois où… quand on me demande « ça va ? » je ne réponds pas, je dis simplement « bonjour ».
-Il faut quand même bien commencer une conversation quelque part…
-Peut-être, mais si on la commence par des choses creuses, c’est de mauvais augure tu crois pas ?
-Sûrement…
-Et pour ce que je voulais te raconter par exemple… je t’ai parlé quelques fois de mes derniers jobs.
-Que tu t’y enfermais, oui.
-Oui. Je perds le lien avec le monde. Je passe mon temps à me taire, puis à m’isoler, puis revenir me taire et m’isoler à nouveau. Les gens me calculent à peine, me méprisent, me sous-estiment.
-Si tu ne te montres pas, aussi…
-Dans ce que je fais actuellement, je n’ai pas le droit de me montrer, concrètement. Avant oui. Avant, il fallait que j’aille chercher à l’intérieur des conversations, de l’esprit des gens, ce qu’ils avaient à dire du monde.
-Je t’ai pas vu avec un carnet tout à l’heure ? C’est un peu ça aussi non, puisque tu écris.
-J’écris des passés, de la poésie. Du langage sans conséquence au fond.
-Je ne suis pas d’accord. Mais c’est comme pour tout, il faudrait te montrer.
-Les gens sont déjà pas capables de poser une question ou de tenir une conversation sur un sujet ouvert, clair, accessible. Alors un langage d’inconscient comme la poésie, qu’elle soit bien ou mal écrite, tu sais… c’est juste bon à les effrayer. Et comme ce qui nous effraie est souvent ce que l’on ne comprend pas, on s’y conforte, pour sortir ce volet du monde de notre esprit, et retourner vers le connu. Les gens…
–Les gens, ça fait deux fois que tu dis les gens. C’est pas très nuancé.
-Leur mépris non plus n’est pas très nuancé et crois-moi, je sais dont je parle.
-Je t’ai toujours connu avec le besoin de prouver Jules, de porter un sens. J’ai l’impression que tu seras jamais arrivé. C’est une quête…
-Pas vaine en tout cas. J’y suis arrivé. Mais c’est un éternel recommencement oui, comme de se lever le matin ou de se coucher le soir. On n’est jamais arrivé.
-Peut-être… mais moi je n’ai pas ça dans ma vie, je…
-Peut-être que tu en as circoncis le feu.
-Que je me limite tu veux dire Jules ? Que je suis faible, alors.
-Non. Peut-être même plutôt que tu as la sagesse de ne pas te disperser à tout va.
-Ça a l’air épuisant ce truc.
-J’aurais peur de faire fondre ton glacier certains jours, si je vivais proximité. Je brûle comme une lave, de toute cette incompréhension et ce mépris qui règnent. On est en permanence mis dans des liens de dépendance, de violence, de solitude, alors que la vie peut être toute autre.
-Du coup tu t’isoles.
-Non. Ça c’est une conséquence de beaucoup de choses dans ma vie. J’ai perdu 1000 amis ces dernières années, y compris par des relations avec des femmes, dans lesquelles je…
-Et donc t’en voilà réduit à retrouver un vieillard qui erre sur le glacier ou ta vieille amie qui se perche à 3 200 en plus des 1 000 kilomètres qui nous séparent.
-Allez Capu… tu parodies mes propos. Mais ce travail que j’ai est précisément ce qu’il faut que je change.
-Le vieux qui va bientôt céder sous le froid et entrer, il aurait un rapport ?
-J’espère.
-Il va te proposer quelque chose ?
-Ou moi.
-Que de mystères monsieur… Dis-moi déjà ce que tu veux faire alors.
-Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Faire bouger des lignes.
-Bon. Mais c’est vague.
-Je voudrais créer un journal, mais pas seulement : je voudrais que ce journal soit un groupe au-delà du prétexte professionnel.
-Un groupe ?
-Oui, de personnes liées par davantage qu’un lien de dépendance, contrainte professionnelle, soumission.
-Avant que tu continues… « donner la parole à ceux qui ne l’ont pas » ça sonnerait aussi comme de te la donner à toi-même qui sembles ne pas l’avoir, t’as pas l’impression ?
-Peut-être aussi. Mais peut-être aussi parce que je vis moi-même cette réal…
-Et le vieux alors ? Je ne suis pas sûr qu’il vive encore assez longtemps pour intégrer ton groupe.
-En fait c’est le contact d’un voisin à moi, à Brest. Un de ses anciens amis, de virées montagnardes.
-Ton voisin est aussi vieux ?
-Ils doivent avoir le même âge oui. Mon voisin, je le connais depuis bientôt trois ans et…
-Et il ne voulait pas venir voir son vieil ami avec toi ?
-Tu sais, comme tu le disais, ça fait dans les 1 000 bornes. Et puis le vieux monsieur que tu vois là, j’ai son numéro depuis plus de deux ans je pense.
-T’as mis le temps à le rencontrer !
-Eh, je suis un peu lent, oui…
-Pourquoi tu l’as appelé là ? Ton voisin t’a poussé à le faire ?
-Non, c’est juste que… en fait mon voisin est en train de perdre la mémoire. Quand je l’ai rencontré, c’était sporadique, de petits oublis de ci, de là. Maintenant, il ne sait parfois plus comment je m’appelle, ou il oublie jusqu’à des périodes de sa vie.
-Ah oui…
-Oui. Par exemple il a longtemps vécu à La Réunion et je lui en parlais il y a quelques mois, parce que j’en revenais.
Au début il disait « ah… il faut que j’y retourne. Oui, il faut que j’y retourne. Là-bas ! Maintenant ! ». Tu l’aurais vu… l’air vague et rêveur. Et dans la minute d’après, il était incapable de mentionner un endroit précis sur l’île, ou ce qu’il y avait fait.
-Eh ben… et ce vieux-là, Jules, il est censé t’apporter des compléments de mémoire alors ?
-Ce vieux-là avec sa tenue aux couleurs passées, il s’appelle Jacques. De ce dont je me souviens des conversations avec Georges, mon voisin, il a été le patron d’un petit journal pendant longtemps, et il écrit.
-Tu te cherches des pères spirituels Jules ?
-Allez Capu… Non, mais il pourrait peut-être m’aiguiller un peu dans ce que je veux entreprendre, avec ce journal.
-Dépêche-toi de prélever les conseils en lui alors, j’suis pas sûre qu’il fasse long feu !
-T’es dure. Il a l’air encore en état de grimper.
-Bon, et en quoi il va être différent des autres ton journal ?
-J’sais pas s’il se voudra différent pour être différent. Mais en plus de donner la parole, il proposera.
-Il proposera ?
-Oui, tu verras.
-Je comprends rien Jules… attends, j’ai Antime qui m’appelle.
-Vas-y réponds, t’inquiète.
-Non c’est bon, je le verrai ce soir avec toi au restau. Je suis contente que tu le rencontres !
-Ça fait se croiser les mondes oui. Depuis le temps que tu m’en parles de ton homme.
-Eh, quatre ou cinq ans au moins.
-Oui. C’est amusant d’ailleurs, car pour la première fois depuis 12 ou 13 ans qu’on se connaît, nos chemins avec les hommes, les femmes, ne se ressemblent plus.
-C’est vrai Jules. Ça aurait pu si tu étais resté avec Coralie mais…
-Mais il fallait que je parte. J’aurais bien gardé la parallèle de nos mondes, mais là c’était plus possible.
-Après, souviens-toi Jules. Oui nos chemins sentimentaux étaient étrangement des échos parfois, autant quand on s’endormait dans les relations que quand c’était la fête mais… il y a toujours eu un léger décalage dans le temps.
-C’est vrai. Tu avais toujours quelques mois d’avance. Tu es l’aînée en même temps.
-A croire que tu m’imitais, mon p’tit !
-Comme quoi… je désobéis à la règle.
-Peut-être Jules, peut-être pas. Regarde, y’a cinq ans, un peu cassé t’étais venu ici, on s’était bien saoulé et juste après, tu avais rencontré Yaëlle. Si on force un peu ce soir…
-Aha, qui sait Capu…
-Si ça se trouve dans un mois ou deux, tu rencontreras une Antime en femme ! »
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle