Gémellité des mondes – I
« C’est amusant de se revoir ici Capu, cinq ans plus tard.
-On s’est revus une ou deux fois quand même depuis. Mais c’est vrai que pour te faire descendre de ta Brest… !
-Non mais je dis ça, ici à 3 200.
-Et te faire remonter à 3 200 oui ! La vie a changé depuis, hein Jules ?
-Exception faite que tu dépannes toujours au refuge sous le glacier mais oui, beaucoup de choses ont changé. Toi et les hommes, déjà !
-Quoi moi et les hommes ?
-Ben, il y en a plus qu’un qui t’intéresse.
-C’est vrai.
Et pour l’refuge, c’est aussi parce que j’ai le temps, ça fait voir du monde. Dans un cadre pas dégueu !
-Je comprends.
-J’aime bien causer avec les clients des itinéraires sur le massif par exemple.
-Et ton bonhomme ?
-Eh bah mon p’tit mec il vit la saison quoi, à fond sur la charpente. Il bosse beaucoup, on s’voit pas des masses mais ce sera mieux plus tard.
-Il y a cinq ans, ni toi ni moi on avait ce langage.
-Je suis étonnée que tu t’rappelles d’il y a cinq ans, vu ce que la myrte t’avait mis au village ! Je m’revois encore à garder un œil sur toi toute la nuit depuis l’arrière de mon camion. T’avais même laissé ton coffre ouvert avant de t’endormir sur le siège passager.
-Crois-moi, je m’en souviens plus que c’que tu crois Capu. Mais c’que je voulais dire par rapport à nos relations avec hommes ou femmes c’est que c’était plus… anarchique. Positivement. Du coup je me réjouis que tu te plaises dans la situation actuelle, et même depuis ma position à moi, ça m’parle.
-Mais ?
-Rien. C’était plus libre, à tout va disons, pour toi comme pour moi.
-Mouais… je me sens libre aussi aujourd’hui. Peut-être plus qu’à l’époque même, avec cette sensation de construire quelque chose, de se projeter. On vieillit mon Jules ! Ou on grandit.
-J’ai jamais eu tellement envie de grandir, moi.
-J’suis pas convaincue ! Y’a cinq ans, t’étais même sur le point de rencontrer Yaëlle j’crois bien. Même si ça a pas tant duré, ce n’était pas si adolescent cette relation.
-Sur grandir je voulais dire : garder de la légèreté.
-Et t’as l’impression de l’avoir perdue ?
-Parfois. Mais comme le désir au fond, et puis ça revenait.
-Ça irait peut-être ensemble, tu crois pas ? Avec Yaëlle tu l’avais pas ça, justement ?
-Si. Si si. Après, c’est au niveau des préoccupations, que je dirais que j’en suis venu à grandir.
-Tu veux dire quoi ?
-Avec les femmes, il y aurait tout à coup soit un enjeu immense, un horizon qui s’ouvre en grand, soit rien à bâtir mais un… partage. Comme si dans les premiers échanges, tout devenait plus clair que dans la vingtaine quoi.
-Ok… mais Yaëlle, rappelle-moi, pourquoi ça s’était fini ?
-Je ne sais pas.
-Comment ça tu sais pas ? C’est pas toi qui avais arrêté ?
-Si.
-Alors tu dois bien savoir.
-Non, je t’assure, je ne sais pas. Je n’ai jamais su. Il fallait que je parte.
-Parte où, pour quoi faire ? A défaut de savoir pourquoi.
-Que je retourne à l’Ouest. Et pour qu’y faire…
-Ah Jules me sors pas encore celle-là de c’t’auteur hein ! J’la connais la suite vous comprenez que je si je savais où je vais et pour qu’y faire, gnagnagna…
-…je ne sortirais pas de ma peine.
-Ouais bah en attendant, tu savais où tu allais : tu retournais à l’Ouest, tu viens de le dire.
-Et en y allant c’est comme je te dis, je ne sais pas pourquoi.
-Moi je vais te dire, au fond, t’avais peur.
-C’était un peu plus complexe que ça Capu… je cherchais le chemin. Si j’avais été effrayé, je serais parti bien avant de cette relation avec Yaëlle. Car il y avait aussi le lien qui grandissait avec Eva.
-Eva ? Sa fille ? Mouais… en tout cas, tu es retourné vers ce que tu connaissais.
-Je me suis remis dans le vide, disons. J’avais pas d’taf, je quittais l’amour. J’aurais même pu partir n’importe où après ce tremplin à l’Ouest. J’avais assez d’argent.
-Mais tu l’as pas fait.
-Non, je…
-Attends j’te coupe, t’as vu ce vieux qui tourne dehors depuis qu’il est descendu des bennes ? Y m’font rire ceux-là, avec leurs vêtements des années 80, les couleurs immondes. Avec le vent qu’il y a là, il doit quand même bien sentir le froid dans sa carcasse. Tu crois qu’on ressemblera à ça ?
-Et pourtant au lieu de venir se mettre au chaud te commander un chocolat, il reste à tourner sur la bute.
-Bah ouais, c’est pour ça. C’est bizarre tu trouves pas ?
-Eh…
-Mais pardon, j’t’ai coupé. T’as fait quoi déjà, après avoir quitté Yaëlle et être parti à l’Ouest ?
-Je suis allé voir des gens.
-Hein ?
-Oui, je les ai fait causer. De ce qu’ils faisaient, de là où ils vivaient, de comment ça…
-C’était pas un peu chiant ? Les petites vies de p’tits villages…
-Aha. Tu peux parler avec ton p’tit village au pied de la Meije.
-Ouais mais attends, c’est pas pareil. Ici y’a des skieurs, des guides, le parapente. La haute montagne quoi.
-Oui je sais, c’est un peu la Mecque mais…
-Tandis qu’dans tes villages de l’Ouest là…
-Oh tu sais, l’océan ça fait une aspérité aussi. Sur laquelle les gens se forgent. Et puis pour l’ambiance village, les commérages avec tout le monde qui se connaît j’suis pas sûr qu’ils aient grand-chose à envier à tes hameaux de montagne.
Quand tu ne voulais pas t’attacher ou aller sur la durée avec les hommes, c’est pas toi qui m’avais dit que…
-Si si, ça jasait. Mais il faut s’en foutre. On vit toujours mieux quand on se dit peu importe.
-Ouais, p’t-être bien Capu. Quoique de mon côté, je suis pas sûr d’avoir envie d’y baigner à nouveau dans ces villages, de l’Ouest ou d’ici. Je préfère passer. Ça me rappelle cette phrase qu’on m’avait dite…
-Jules si tu me ressors encore du Gide, je garde ton manteau au vestibule et j’te fous dehors dix minutes. On est peut-être en août mais 3 200 avec le vent sous le glacier, t’as bien senti ce que ça fait.
-Aha, mais non ! C’est Rocio qui me l’avait dite.
-Ah oui, l’Argentine.
-Oui.
-Encore une.
-Eh oh ! On peut parler de toi si tu veux. D’ailleurs nos histoires à toi et moi elles…
-Aha, allez Jules, j’te taquine. C’était quoi, cette phrase qu’elle t’avait dite ?
-Sur l’ambiance dans les villages. Ça disait « pueblo chico, infierno grande ».
-Je parle pas espagnol tu sais. Ça veut dire quoi ?
-Petit village, enfer immense.
-Possible. Cela dit, t’es monté jusqu’ici pour venir me dire que je mène une vie ennuyeuse dans un panier de crabes ?
-Comme si j’avais jamais été du genre à te donner des leçons Capu…
-C’est vrai.
-J’ai toujours admiré ta liberté tu sais, et l’énergie que tu mettais à la déployer.
-Pourquoi tu parles au passé ? Tu crois que j’m’endors mon p’tit Jules ?
-Non. Je parle au passé parce que ça met de la distance avec ce que je te dis, ça vaut au présent. Ce serait juste plus dur à dire. Mais j’ai toujours aimé cette capacité que tu as, de faire comme tu disais tout à l’heure : t’en foutre, pour te concentrer sur ce qui t’importe.
-C’est un peu simpliste, y’a plein de choses que j’arrive pas à occulter tu sais.
-Oui j’me doute. Quoique je serais bien curieux de savoir lesquelles. Enfin…
-Quoi ?
-Ben, depuis cinq ans Capu, dans la vie que je mène j’essaie souvent de m’en foutre, pour passer à ce qui me porte. Je pourrais d’ailleurs te raconter beaucoup de choses en cours.
-J’aime pas quand tu fais ça, laisser traîner des « je te dirai plus tard ». Pourquoi tu le dis pas maintenant ?
-Parce qu’on a peut-être même déjà commencé d’en parler en fait. Tu vois ce vieux dehors, dont tu parlais ?
-Ouais eh ben quoi ? Tu l’connais ?
-Pas encore, mais c’est peut-être moi qu’il cherche sur la bute, au pied du glacier.
-Hein ?!
-Et oui. Mais si je fais ce que tu dis, que je reporte sans cesse ce que je voudrais dire d’important, c’est peut-être… voire même il est certain, que c’est la peur d’être incompris.
-Avec moi Jules…
-Je sais, je sais… plus loin même, être incompris, c’est une façon de me sentir abandonné. Et tu sais que ça…
-Ça te pique.
-Ça me brûle même. Alors je procrastine intérieurement en me disant : il y aura un meilleur moment pour dire ci ou ça, il ou elle sera plus réceptif, dans de meilleures dispositions.
-Et le moment n’arrive jamais, non ?
-C’est ça. Alors j’essaie de me corriger, jusqu’à me faire la réflexion que même si je ne suis pas compris ou écouté sur le moment, je l’aurais dit quand même et ça reviendra peut-être aux pensées de la personne à qui j’aurai parlé, en temps voulu.
-Toi dans la vie, tu écrirais que ça serait pas surprenant… ça me rend un peu triste que tu puisses penser que je ne t’écoute pas.
-C’est pas ça. J’ai juste compris cette chose au fil du temps, qu’il faut toujours se rappeler que l’on ne perçoit pas les choses de la même manière que l’autre. Et que si ça arrive, c’est une exception. On est dans un putain d’éternel quiproquo, tous. Alors il faut au minimum s’en souvenir, qu’on ne perçoit pas pareil. Et au mieux, en dialoguer pour connaître la perception de l’autre, puis donner la sienne propre.
-Bon… Et si je mets à ta place maintenant alors, je dois comprendre que tu es venu me dire ça ? Ou bien t’es pas du tout venu voir ta vieille amie Capucine ? Mais seulement un vieux sur mon glacier !
-Ta capacité à rentrer dedans, je l’aime bien aussi. Tu sais il y a cinq ans, quelques mois avant que je vienne ici, tu m’avais dit…
-Quand j’étais au Népal ? Je crois que je sais déjà ce que tu vas dire. Mais vas-y m’sieur Jules donne-moi ta perception !
-Ça te rend taquine l’altitude ! Oui, tu étais au Népal. Moi, je n’arrêtais pas de me lamenter sur tout ce qui m’était tombé dessus à l’époque. Et tu m’avais répondu…
-… ouais. Je l’avais pas regretté ce message, mais j’savais que c’était engagé de t’envoyer ça, que ça aurait pu partir dans tous les sens.
-Peut-être. Tu m’as écrit qu’il fallait que j’arrête de me morfondre et que je regarde devant. Avec ça dans les dents, au fil des choses je me suis fait le lien avec un genre de fatalité joyeuse. C’est ce que je disais admirer chez toi y’a deux minutes, arriver à passer au-dessus, me dire que ce qui n’a pas été est ce qui ne devait pas être[1].
-Dis, c’est pas une citation ?
-Peut-être mais j’suis pas sûr de vouloir aller retrouver le vieux dehors tout de suite tout de suite, vois-tu.
-Très bien, alors j’te laisse encore une chance Jules, en me répondant une fois pour toutes : pourquoi tu es venu ?
-Mais pour te voir, c’est tout. Ça n’a pas besoin de plus de justifications, on est amis non ?
-Oui.
-Alors !
-Oui.
-Et bien sûr que j’ai des choses à dire, mais j’aimerais en entendre de toi aussi. Je ne sais juste pas toujours comment commencer.
-Eh bah essaie ! Commence ! Allez Jules, dis-moi et je te parlerai de moi tout ce que tu veux aussi. »
[1] André Gide.
Jean-Marie Loison-Mochon
Crépuscule d’un cycle
Août 2017, la Meije