Fragment – Fuir l’inertie

Le ruisseau Appeauésie, dans sa course, marque un temps. Fragment. Fuir l’inertie.

 

 

Le vil, c’est demeurer ; ça vaut « ne pas choisir ».

Rester, fuir, c’est aller : refuser de mourir.

 

Des mois qu’il me fallait partir ! Mon quotidien et mes habitudes avaient parfaitement accordé leurs vocalises.

Le quotidien, c’est de faire une habitude des habitudes ; et c’est dans ce lieu commun, cette facilité que trop souvent, j’ai tendance à tomber. Il vient un moment où la répétition d’une gamme, d’un effort, comme une vague fendra les rochers au millionième passage, en arrive à vaincre la dimension éprouvante d’un acte. Et quand il n’y a plus d’épreuve, qu’il n’y a plus d’obstacle, il n’y a plus de raison d’appeler au Mouvement.

Dans mon bocal du bout du monde -mais il pourrait être n’importe où ailleurs- j’étais en train de perdre le Mouvement. J’étais donc atteint de ce syndrome très humain -moderne mais pas seulement – du Bocalisme.

Le Bocalisme, c’est baigner dans ses acquis et ses certitudes -un bocal- en restant persuadé qu’on leur trouvera un isthme, une nouvelle aspérité, un nouveau prétexte à s’ébahir. Or, dans un bocal, il n’y a pas d’isthme, c’est écrit dans le titre.

J’ai réalisé qu’il me fallait fuir mon inertie. Partir.

« Tu fuis » : cette remarque que j’entends à chaque départ. Ceux qui pensent qu’en fuyant, on cherche à s’éviter, ceux-là, ils ne sont jamais partis.

Cela me fait penser à cette phrase que j’avais entendue quelqu’un prononcer, à propos d’une connaissance commune : « On ne peut rien lui dire, il a trop de certitudes ». L’inertie de la certitude, il n’y a que le Mouvement qui la guérisse.

Et je l’écris sans attendre : le Mouvement a une infinie variété de formes. En tout cas, moi, sur mes pages et sur la carte, je voulais fuir mon inertie : partir.

Fuir, c’est un mouvement. Et un mouvement, ce n’est pas lâche, car le mouvement c’est la vie. Et il ne sera jamais lâche de vivre. Même dans un mouvement de retrait, il n’est pas lâche de fuir !

Un mouvement qui se prédestinerait à la retraite, là, je ne dis pas : il y a de la perversion dans cette idée, recherche de la perversité même, en se sentant pressé de se rapprocher des quatre planches. Mais ça, c’est une autre histoire !

Fuir l’inertie, telle est ma quête.

L’inertie, c’est un état contre nature pour l’homme.

Fuir l’inertie : ma quête, elle me ressemble, je peux parfaitement m’identifier à elle : elle sera toujours insatisfaite, car elle tend vers l’Absolu. En fin de compte, fuir l’inertie, c’est la recherche du mouvement perpétuel. Et en tant qu’homme ou en tant qu’ogre, on peut faire perdurer le Mouvement tant que l’on respire. On pourrait dire « à perpétuité ».

D’aucun laissent entendre que cela continuerait dans la Mort : moi, je veux bien souscrire à l’idée. Ma nature insatisfaite est d’accord. Quand bien même il faudrait qu’elle se fasse nature morte, elle accepterait de croquer le fruit. Le fruit, c’est le Mouvement.

Le problème est que la nécessité et la sécurité que la modernité veut nous perfuser, elles nous empêchent de croquer le fruit autant qu’on le désirerait. Et les entraves au désir, ça révoltera n’importe quel ogre. Comprenne qui lira. Fuir l’inertie.

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Vulnérabilistan

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires