El silencio - Crépuscule d'un cycle - Jean-Marie Loison-Mochon

El silencio

Aïda et Jules parlent d’Agustina, volatilisée depuis plus d’un an.

12 février 202X

 

« -Joyeux anniversaire ! Ça te fait combien ?

-… merci.

-Quoi ? C’est quoi ce sourire gêné Jules ?

-…

-Ah, non. Non ? Mais c’est pas aujourd’hui ?

-En soi t’as pas tout à fait tort Aïda, c’est bien 1 et 2 mais… pas 12 et pas février.

-Oh ? Tu es de…

-Janvier. Le 21.

-Ah. Bon, je suis ponctuelle dans mon retard on peut dire, du 12 au 21, du 21 au 12… mais pourquoi j’ai mémorisé 12 févri… oh.

-…

-Et oui.

-Oh, je suis désolée Jules. Je ne voulais pas remu…

-Non mais Aïda, t’excuse de rien ! Tu crois que je l’avais oublié sa date ? Je m’remue très bien les pensées tout seul tu sais, ne te culpabilise pas.

-…

-Allez Aïda, c’est rien t’inquiète ! A la limite t’aurais juste pu changer et dire ¡Feliz cumpleaños!Agustina. On peut lui dire ensemble, même.

-Quoi, t’as quelque part où lui écrire ? Un numéro, une adresse ?

-Non, que dalle. Ça se voulait juste d’une triste mais douce ironie.

-J’ai associé ou confondu vos dates de naissance, pardon.

-En un sens ça m’fait plaisir que ton esprit nous associe elle et moi. Au moins de ce lien il reste quelque chose quelque part, quand dans beaucoup de cas, ce serait juste un néant de silences et non-dits. Ou parfois même pire, des contacts qui te prostituent le souvenir que tu as de l’autre. Tu payes pour y croire, que tu vas avoir le ou la vrai(e) en face de toi, et au final t’as juste un genre de façade ou écran de fumée derrière lequel l’un comme l’autre vous calculez tous vos faits et gestes. Ou même pire, par écrans interposés. Qu’elle est belle notre modernité, hein ? Au moins avec Agustina, depuis qu’elle est partie il y a plus d’un an, il n’y a jamais eu ce problème. Pas de numéro, pas d’adresse : disparue. Pour une fille venant d’Argentine, desaparecida ça sonnerait un peu mal mais au fond c’est vrai, elle pourrait avoir été enlevée que ce serait pareil : je le saurais pas, j’aurais aucun moyen de l’aider.

-Je te sens amer Jules…

-Je crois pas que ce soit de l’amertume. Je dirais plutôt de la tristesse, et de l’impuissance. Pour te provoquer ça, rien de mieux que le silence et la distance.

-Ça aide pas à la compréhension, c’est sûr.

-Des fois y’a pas grand-chose à comprendre, c’est ce dont je me convaincs ces derniers temps. Le silence et la distance, ça te majore juste l’incompréhension, les décalages. T’as la sensation de vivre quelque chose, partager des aspirations, voire flotter l’espoir comme un drapeau pour lequel tu mettrais volontiers le monde à feu et à sang, et puis…. tu t’aperçois qu’avec les mêmes espoirs, les perceptions sont pourtant différentes, que tu ne t’es pas donné pareil que l’autre, et que ce monde que t’as pas foutu à feu et à sang, il te le reprend, il te la reprend, cet autre.

-Donc tu n’es pas en colère ?

-Non Aïda. Et même, quand je rationnalise je me dis : à quoi ça servirait ? Je suis triste et déçu, simplement, et apparemment ça me fera un hiver de plus que le précédent.

-Moi je le suis, Jules. Et des fois elle m’épuise cette colère ! Avec ça, je peux que l’agiter dans le vide ! J’ai la sensation d’avoir perdu une amie sans la moindre raison, qu’elle est juste partie comme ça, vivre une vie ailleurs.

-Agu’ elle l’avait déjà sa vie ailleurs, tu sais.

-Oui je sais mais toi et moi, et d’autres ici à Brest on était aussi un peu une de ses vies ailleurs…

-On peut pas se démultiplier à l’infini, peut-être. L’affection, la tendresse, le temps, l’amitié ou l’amour qu’on donne aux autres, on peut les morceler mais à la fin on ne reste qu’un homme, qu’une femme. On n’est pas l’univers qui s’étend sans cesse.

-Donc elle a fait le tri selon toi, Jules ?

-Non, tu sais bien. Selon moi, c’est beaucoup cette histoire avec son groupe, là…

Andrinople XXI ?

-Oui.

-J’ai jamais trop compris Jules, c’est quoi ce groupe en fait ?

-Moi non plus, jamais vraiment. J’ai eu beau chercher depuis… une fois j’avais lu qu’ils veulent « tendre des ponts entre les peuples » mais avec ça…

-Moi j’trouve que pour tendre des ponts entre les peuples, on peut déjà commencer de le faire entre les êtres. Notre Argentine et nous, c’était un début…

-Je s’rais assez d’accord Aïda. Mais il faut croire qu’Agustina a pensé qu’elle pouvait mieux atteindre cet objectif autrement, ailleurs, avec d’autres.

-Peut-être qu’en colère tu l’es pas Jules, mais moi si…. je me suis empoisonnée d’hypothèses, tu sais. D’accord y’a ce groupe, mais j’ai pas pu m’empêcher de me demander : est-ce que j’ai dit quelque chose qui l’a vexée ? Ou : est-ce que quand elle a vu un peu de mon travail avant de partir, je l’ai brusquée ? Ou peut-être qu’elle se sentait juste pas intéressée par toi -pardon de le dire comme ça- ou moi. Ou le fait de s’exposer à de l’attachement, alors elle s’en est protégée. Ça me ferait mal de me dire que j’ai inspiré du pur désintérêt à une fille dont je pensais me faire une vraie amie. Ou peut-être…. pardon encore, qu’il y a des gens juste mieux que toi et moi, des femmes, des hommes, ailleurs. Qu’elle pense plus dignes de sa vie. Mais putain Jules, moi ça m’blesse ! Comment tu peux rester juste calme comme ça ? La violence de ce putain de silence !

-Sûrement qu’je garde mes éruptions pour plus tard, ou ailleurs.

-Mais c’est incompréhensible ! Qu’est-ce qu’elle fout à la fin ?! Avec ce groupe, avec sa vie ?! J’y ai vraiment cru moi, je me suis donnée comme l’amie que j’aurais voulu avoir et…

-Peut-être que c’est aussi ça le problème qu’on a pu avoir, les attentes, les espoirs.

-…

-Qu’il faut juste prendre ce qu’il y a eu, Aïda, et sourire.

-Des fois Jules, ta fatalité on dirait de la résignation.

-Oh non, crois-pas ça Aïda… je préfère me dire que ce qui n’a pas été, c’est ce qui ne pouvait pas être.

-Allez au hasard, c’est de Gide c’est ça ?

-Tout juste. Mais c’est pas pour autant que j’arrive à convaincre ma déception de cette phrase-là. L’espoir conjugué à l’allégresse, ça surclasse tout.

-Quand même… ce silence… pas un signe vers nous, rien. Elle existe quelque part, elle passe peut-être pas loin d’ici, ou nous pas loin d’elle et…

-Ça Aïda, c’est sûr qu’Agu’ ne nous aura pas ménagés avec le silence. C’est un peu le chant des sirènes à l’envers, et ça peut te couler. Mais souviens-toi, c’était déjà comme ça quand elle était encore avec nous. Jamais tout à fait le temps de quelque chose, toujours à devoir aller retrouver untel, un autre, s’occuper de ci, de ça, venir, repartir, se retrouver, se quitter. Normal peut-être qu’au bout, elle ne s’y retrouvait plus. Et qu’elle aura voulu se focaliser sur tel ou tel pan de sa vie. Son groupe notamment. En cela, couper les ponts d’avec nous, peut-être se convaincre qu’on n’était pas assez pour elle, alors que p’t-être bien que si, c’était un moyen comme un autre de reprendre l’ascendant sur sa propre vie.

-Je te trouve trop compréhensif avec elle…

-Regarde Aïda, toi t’es en colère mais c’est parce que tu as une grande affection pour elle. Eh ben moi c’est pareil. Malgré tous ces putains de silences et les mille poisons qu’on peut s’injecter en pensées, les « si c’était que… ? » ce que je veux garder, ça va de tant de ces moments ensemble jusqu’à la chose la plus futile comme le joli argent de ses cheveux.

-Quand même, Jules…

-Crois-pas que j’aurais pas aimé mieux. Bien sûr que je voudrais la garder dans un coin de notre vie, ou même qu’on se donne une chance de continuer. Mais qu’est-ce qu’on peut y faire Aïda ? Regarde. Elle est partie, elle vit quelque chose ailleurs sûrement, et on est juste pas dans le tableau. Pardon, c’est pas une pique pour toi et la peinture que vous exposiez ensemble.

-…

-Sa vie va ailleurs, ailleurs qu’à Brest. Ou elle la veut ailleurs qu’avec toi, moi. De toi, moi, elle fait en sorte qu’il n’y ait rien et c’est comme ça, on ne peut rien y faire. C’est comme cette chanson tu sais… laisse couler l’eau fugitive [1]. C’est ça les paroles ? Eh bien notre Agu’ fugitive, laissons-la continuer de s’écouler, fuir, laissons-la continuer sa course. Peut-être qu’elle repassera, peut-être pas.

Colère, tendresse, désintérêt, déception, quel que soit le mouvement qui l’emporte, si elle ne vient pas à nous pour en parler, désamorcer, renouer, qu’est-ce que tu veux y faire ? Y’a pas d’alternative que laisser filer le fleuve… un cours d’eau ça a mille façon de s’évaporer ou de revenir en pluie. Mais arrête celle de tes larmes Aïda, c’est moi que tu vas faire pleurer…

-Ce que tu dis, c’est comme s’il fallait accepter qu’elle ne veuille plus nous comprendre, se lier à nous. Moi j’y arrive pas…

-Aïda… des fois malgré tout le bon que tu souhaites à quelqu’un, et malgré tout ce que tu peux ressentir pour ce quelqu’un, y’a certains cas dans lesquels c’est plus simple de trancher dans le vif : partir dans le silence, même pour un motif de brouille que tu sais faux ou absurde, mais qui solutionne ton monde. Peut-être que c’est ce qu’Agustina fait. Mais peut-être aussi qu’elle se dit qu’elle nous protège, d’être trop tristes. Ou de ses fameuses activités sur lesquelles elle a gardé tant de mystère.

-Jules… en tant qu’ancienne amie d’Agustina, c’est déjà dur pour moi mais te voir me réconforter et me raisonner alors que toi tu as perdu l’amou…

-L’amour ? Aïda, ça je suis pas sûr. Ça a été si erratique elle et moi. Pour l’amour il faut du temps, et de la compréhension. Oui, il y avait tout pour, jusqu’à l’espoir de, l’espoir de faire flamboyance. Ça, je ne douterai jamais qu’il y a eu, entre elle et moi. La perspective, la possibilité. Mais Agu’, elle était appelée par autre chose, que ce soit un passé, un futur, que sais-je… Et de tout ce possible, j’essaie de me dire ce que je te citais tout à l’heure. Que cet immense possible elle a décidé de le mettre de côté et moi, je n’ai rien à faire là-dedans, quand même bien même j’aurais eu l’intensité de mille hommes à lui donner. Le futur, c’est le présent qui arrive. Manifestement, ce futur n’arrivera pas…

-Tu as tous ces mots pour moi, pour toi, pour elle, Jules. Mais regarde, ça fait combien de temps maintenant ? Plus d’un an et…

-Un an, un mois, trois jours et je te fais grâce des heures ou des minutes, oui.

-Tu vois ! En toi aussi c’est là, bien ancré.

-Oui Aïda, mais je t’ai dit. L’affection immense, le désir, d’une même ampleur, de la comprendre, l’espoir, ce possible raturé. Qu’est-ce que je peux faire d’autre, à part compter les jours jusqu’à ce que je n’aie plus besoin de les compter ?

-En attendant, Jules, tu ne m’as pas parlé d’une femme depuis…

-Eh… qu’il y en ait ou non, ça ne change rien à l’affaire.

-Affaire non résolue.

-Parce qu’il faut se résoudre à ce qu’il en soit ainsi, jusqu’à ce qu’il n’en soit plus ainsi, ou que l’on y pense moins.

-Mais tu crois pas que ça te ferait du bien ? C’est pas toi une fois qui m’avait dit « il n’y a que les bras des femmes pour te sauver des bras des femmes » ?

-J’en dis bien des choses… merci de m’écouter autant Aïda, tu fais exception quelque part. Même moi je ne m’écoute pas, apparemment !

-Donc tu ne suis ton propre conseil ?

-Peut-être que si, que non, je n’en sais rien. Si je tords la phrase, je te réponds tout simplement : il n’y a que les bras de cette femme pour te sauver des bras de cette femme. Quand tu as le poison, souvent t’as aussi l’antidote. Et si d’ici là le poison ne tue pas, il te reste le temps, la vie. Ça ne me tuera pas. Alors j’attends, la vie.

-Méfie-toi de pas trop attendre la vie, Jules.

-C’est une façon de parler, tu sais bien que j’ai horreur de m’endormir.

-Quand même, des fois ça me donne le vertige. J’ai l’impression qu’Agu’ a été dans ma vie, et à la fois si peu là, vraiment là…

Mais tiens ? Le 12 février il y a deux ans, on n’était pas avec elle ?

-Si, en montagne.

-La neige. Et deux ans plus tard, le blanc. Quelle ironie ! A ce propos elle nous avait pas encore dit sa date de naissance à cette époque. On n’avait rien fait de particulier ce jour-là.

-Quand même ! On buvait coup sur coup les soirs dans ces cabanes ! Le 12 février il y a exactement deux ans c’était… le refuge de Jusson ? ou Hurtières, je sais plus.

-Je me rappelle pas non plus Jules, on arrosait bien c’est vrai. Et ça maintenant c’est rasé. Ça lui donne quel âge en fait ?

-Aucune idée, c’est comme son nom de famille, elle l’a jamais donné. 29 ? 30 ? 31 ?

-Possible. C’est fou quand même, tant de profondeur ressentie alors qu’il y avait tant de zones d’ombres…

-Allez Aïda ! De ce que toi comme moi on a dit tout à l’heure, on peut peut-être lever le jeu de dupes non ? Si t’as confondu mon 21 janvier avec son 12 février, ce serait pas parce que toi et moi on a croisé la même personne récemment ?

-Joaquín ?

-Oui, ce cher monsieur Selor Sorrena.

-C’est vrai…

-Alors on sait tous les deux qu’il a vu Agustina à l’aéroport, pas plus tard qu’il y a trois jours.

-Oui Jules… j’étais pas sûre qu’il faille t’en parler, si tu savais ou non. Mais encore une fois ! SI elle était ici, pourquoi elle n’est pas venue te voir, me voir ?! ça n’a pas de sens ! On comptait si peu pour elle ?

-Aïda… je pense sincèrement que d’une manière ou d’une autre, elle se protège. Et peut-être même qu’elle nous protège aussi.

Ce qu’elle fait avec ce groupe, Andrinople XXI, elle me disait qu’il ne fallait pas que j’en sache plus car ça pourrait devenir dangereux pour moi.

-… mais si t’as vu Joaquín, tu sais donc qu’à l’enregistrement des bagages il a entendu qu’elle partait pour Mexico !

-Oui.

-Alors dis-moi enfin ! Des vols Brest-Mexico, moi j’connais pas ! Qu’est-ce qu’elle est venue foutre à Brest si c’est pas pour toi, moi ?!

-Je me suis posé la même question depuis trois jours. Et ce matin j’ai ouvert ma boîte aux lettres. Je ne sais pas pourquoi, car je ne le fais jamais. La dernière fois, je pense que c’était il y a au moins un mois pour un colis, je suis même pas sûr. Mais j’ai ouvert et dedans, il y avait une lettre.

-Une lettre ?

-Oui, sans timbre, avec mon prénom dessus, sous son écriture.

-Sans timbre… elle est venue jusqu’à chez toi.

-J’ai essayé de rester calme…

-Et tu l’as lue, cette lettre ?

-Oui Aïda. Elle était datée d’il y a plus d’un an.

-Mais moins qu’un an, un mois…

-… trois jours, oui.

-Et elle contenait quoi cette lettre ? Si tu peux me le dire.

-Je… »

 

 

[1] Feu ! Chatterton – Laissons filer.

 

Jean-Marie Loison-Mochon

Crépuscule d’un cycle

Livre II

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